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Actua­lité du combat fémi­niste

Le procès du Carl­ton, les témoi­gnages des femmes et la relaxe de DSK, rappellent à celles et ceux qui l’au­raient oubliée la réalité très concrète de l’op­pres­sion des femmes et de la domi­na­tion mascu­line.

Fina­le­ment, à écou­ter les médias, tout cela n’était que parties fines dont on igno­rait l’as­pect marchand, tout cela ne rele­vait que du plai­sir bon vivant et beau­coup de s’in­di­gner de la vision mora­li­sa­trice d’un procès où seuls les « truands » recon­nus sont les méchants. Or derrière ce procès se cachent la posi­tion subor­don­née à laquelle les femmes sont toujours assi­gnées et les violences qui en résultent.

De la même manière, à l’heure où tous les rapports de domi­na­tion s’am­pli­fient, on oublie que les femmes sont les premières à subir les régres­sions sociales et cultu­relles liées aux crises poli­tiques et écono­miques. mPre­mières victimes dans le recul lié aux contre-révo­lu­tions arabes, premières victimes dans les multiples conflits au Proche et Moyen Orient et en Afrique subsa­ha­rienne, premières victimes des drames de l’im­mi­gra­tion clan­des­tine, premières victimes des lois ultra libé­rales (temps partiel imposé, travail du dimanche, assou­plis­se­ment des règles de licen­cie­ment, allon­ge­ment de l’âge légal de la retrai­te…)

Pour­tant, les classes domi­nantes ont répandu l’idée que la ques­tion de l’éga­lité entre femmes et hommes était réglée, et que le combat des fémi­nistes deve­nait de fait sans objet ou se limi­tait aux conseils d’ad­mi­nis­tra­tion des entre­prises du CAC 40. Hormis un sexisme qui serait circons­crit aux classes popu­laires, notam­ment les frac­tions issues de l’im­mi­gra­tion, il n’exis­te­rait donc plus de problème d’op­pres­sion des femmes.

Derrière cette bataille idéo­lo­gique se dissi­mulent la violence des poli­tiques libé­rales aggra­vées par la crise et le combat obstiné de la droite et de l’ex­trême droite contre les acquis des luttes fémi­nistes.

Ce contexte pèse évidem­ment lour­de­ment sur le mouve­ment fémi­niste aujourd’­hui en diffi­culté, notam­ment lorsqu’il s’agit de mettre en place des mobi­li­sa­tions de masse. Car nous sommes dans un para­doxe inté­res­sant. La géné­ra­li­sa­tion de la réfé­rence au fémi­nisme, à gauche, accom­pagne un épui­se­ment du « fémi­nisme mili­tant et subver­sif. » Y a-t-il une rela­tion de cause à effet ? Ou plutôt une sous-esti­ma­tion, voire occul­ta­tion, de la puis­sance anti­fé­mi­niste de la réac­tion et un affai­blis­se­ment géné­ral des forces de trans­for­ma­tion sociale.

Car le combat fémi­niste n’a pour­tant rien perdu de sa brûlante actua­lité. Au contraire !

Pour un fémi­nisme lutte de classe, qui arti­cule égalité femmes-hommes et droits fonda­men­taux

La lutte pour les droits des femmes doit aujourd’­hui consti­tuer une prio­rité. C’est un combat global contre les discri­mi­na­tions et pour l’éga­lité, qui suppose de déve­lop­per, à l’échelle natio­nale, des mesures d’ur­gence contre la crise, en prenant la défense réso­lue des femmes pour leurs droits à circu­ler libre­ment, à avoir un emploi stable, à temps plein, un loge­ment décent, des places en crèche, des centres de santé, des mater­ni­tés et centre IVG de proxi­mité où elles puissent trou­ver des soins de qualité, s’in­for­mer sur la contra­cep­tion ou avor­ter si elles le souhaitent ainsi que des centres d’hé­ber­ge­ment quand elles subissent des violences etc. Pour l’heure, dans un rapport de forces dégradé, il s’agit d’abord de faire conver­ger les milliers de luttes fémi­nistes qui se mènent ici et ailleurs, notam­ment dans les classes popu­laires, de faire émer­ger les enjeux de soli­da­rité. Le recul du mouve­ment fémi­niste qu’a connu la société a bien évidem­ment concerné aussi les quar­tiers popu­laires. Avec la baisse de l’or­ga­ni­sa­tion des popu­la­tions des quar­tiers dans les struc­tures tradi­tion­nelles du mouve­ment ouvrier, le travail fémi­niste de base a dû trou­ver d’autres biais pour exis­ter. Il est plus facile de se battre collec­ti­ve­ment pour amélio­rer ses condi­tions de travail quand on en a un que de se battre pour les droits de femmes au chômage, cumu­lant des contrats précaires, des petits boulots ou se battant dans la jungle des démarches admi­nis­tra­tives des mini­mas sociaux. C’est en cela qu’une prise de conscience collec­tive devient très diffi­cile. En outre, autre­fois, il exis­tait un mouve­ment auto­nome des femmes capable d’im­po­ser aux struc­tures tradi­tion­nelles du mouve­ment ouvrier les réponses immé­diates à des problèmes concrets dans des combats qu’il pensait (ou pas) secon­daires. Même si cela néces­si­tait des batailles au sein même de ces groupes (débat sur le droit de vote, sur l’éga­lité des salaires, sur l’avor­te­ment….). C’est en cela que le CNDF, la MMF, sont des struc­tures essen­tielles à préser­ver car unitaires, regrou­pant des struc­tures et des fémi­nistes de divers hori­zons et s’in­té­res­sant à tous les espaces de la société, à toutes les femmes et à leur oppres­sion spéci­fique. Cette mise en commun des orga­ni­sa­tions, ce lien entre­tenu avec les struc­tures tradi­tion­nelles du mouve­ment social permet de créer une caisse de réso­nance et une mémoire pour ce travail fémi­niste quoti­dien. Il n’en demeure pas moins que ces struc­tures ne doivent pas être mythi­fiées, nous connais­sons leurs défauts. Pour qu’elles vivent, pour y défendre y compris nos points de vue, nous devons nous y inves­tir plei­ne­ment.

Contre la secon­da­ri­sa­tion du combat fémi­niste

Il nous semble pour­tant trop souvent, dans la gauche radi­cale, que le combat fémi­niste est secon­da­risé. A cela plusieurs raisons : la diffi­culté de mener un combat qui traverse les classes, qui est à contre-courant, la diffi­culté de mener un combat qui percute les sphères sociales, poli­tiques et cultu­relles. Mais souvent, l’ar­gu­ment prin­ci­pal pour ne pas mener ce combat est l’ins­tru­men­ta­li­sa­tion qui en est faite par les gouver­ne­ments succes­sifs. Cela se traduit parfois par une inté­gra­tion de fait du discours des classes domi­nantes contre les fémi­nistes.

Il est vrai qu’au nom d’un fémi­nisme qu’ils n’ont par ailleurs aucune légi­ti­mité à s’at­tri­buer, les gouver­ne­ments succes­sifs renforcent par exemple la stig­ma­ti­sa­tion raciste dont les popu­la­tions issues de l’im­mi­gra­tion et notam­ment de confes­sion musul­mane sont victimes. Ces poli­tiques divisent les femmes, en diffu­sant l’idée que l’éman­ci­pa­tion des femmes en Occi­dent serait chose faite et l’éga­lité obte­nue. Cela renforce égale­ment l’op­pres­sion sexiste dont toutes les femmes sont victimes : comment faire valoir une oppres­sion commune répu­tée dispa­rue ?

On le voit, le défi posé aux fémi­nistes dépasse la prise en compte de la manière dont la bour­geoi­sie récu­père une partie de leurs reven­di­ca­tions dans le cadre d’une offen­sive raciste : il s’agit de lutter contre la récu­pé­ra­tion d’une partie des reven­di­ca­tions fémi­nistes utili­sées contre le fémi­nisme lui-même.

Deuxième élément, dans un contexte marqué par une offen­sive anti-fémi­niste, il faut se méfier du type de critique qu’on déve­loppe. Non qu’en phase défen­sive il faudrait s’abs­te­nir de toute critique ou s’em­pê­cher d’abor­der les ques­tions stra­té­giques, mais il ne faut pas s’es­ti­mer immu­nisé contre l’idéo­lo­gie domi­nante. Ainsi, le fait d’ex­pliquer, comme on l’en­tend parfois, que les « vieilles » orga­ni­sa­tions fémi­nistes sont aveugles aux évolu­tions de la société et aux enjeux de soli­da­rité « au-delà des femmes blanches privi­lé­giées », et qu’elles sont dès lors parti­cu­liè­re­ment perméables à l’is­la­mo­pho­bie, fait écho à l’en­tre­prise perma­nente de disqua­li­fi­ca­tion des fémi­nistes ringar­di­sées et à l’opé­ra­tion de divi­sion des femmes menée par les classes domi­nantes. De même, si la critique du pseudo univer­sa­lisme bour­geois et colo­nia­liste est néces­saire, le fait de mettre en doute qu’il puisse exis­ter des valeurs univer­selles portées par toutes les fémi­nistes revient à mettre en doute les possi­bi­li­tés (voire le bien fondé) d’un combat inter­na­tio­na­liste. L’idée d’une alté­rité cultu­relle indé­pas­sable entre l’Oc­ci­dent et le reste du monde, qui a beau­coup de succès dans nos classes domi­nantes, nour­rit tout autant discri­mi­na­tions, guerres et divi­sions, qui sont autant d’obs­tacles déci­sifs à notre combat. Inver­se­ment le fait de sembler consi­dé­rer que certains acquis du fémi­nisme sont assi­mi­lables à un « fémi­nisme occi­den­tal » revient à fragi­li­ser ces acquis par ailleurs déjà dans l’œil du cyclone. C’est notam­ment le cas de l’avor­te­ment, droit fonda­men­tal qui ne concerne encore qu’une mino­rité de femmes et qui est la cible d’at­taques répé­tées là où il existe, y compris en France. Double peine donc, un mouve­ment fémi­niste instru­men­ta­lisé et ringar­disé par les classes domi­nantes d’une part et d’autre part, un mouve­ment fémi­niste soupçonné de dérives et de vision petite bour­geoise et donc aban­donné par ceux-là même qui se disent « réel­le­ment » fémi­nistes.

Relé­guer dans nos rangs le fémi­nisme à ce que les classes domi­nantes veulent en faire, c’est jouer à un jeu dange­reux. Trop souvent on sous-estime à quel point les femmes sont attaquées parce qu’elles sont femmes. Les ministres sifflées dans les travées de l’As­sem­blée ou la suppres­sion d’un minis­tère aux droits des femmes sont des exemples des reculs enre­gis­trés jusqu’au sommet ! Et a-t-on oublié la triste affaire des ABCD de l’éga­lité ?

Le dernier aspect qui renforce l’im­pres­sion actuelle d’une secon­da­ri­sa­tion du combat fémi­niste est une consé­quence de ce qui précède. Dans les débats récents, portant notam­ment sur le meeting du 6 mars, nous avons expliqué que la présence de l’UOIF lors de cette initia­tive anti-raciste nous posait problème mais que nous assu­mions plei­ne­ment notre parti­ci­pa­tion à ce meeting.

Nous main­te­nons ce point de vue, au regard de la gravité de cette situa­tion mais ne sous-esti­mons pas le pas fran­chi. Nous allons dans un meeting avec une orga­ni­sa­tion qui a parti­cipé aux manifs contre le mariage pour tous, qui a pris des posi­tions ouver­te­ment homo­phobes et qui est contre le droit à l’avor­te­ment ! Etre à un meeting commun avec une orga­ni­sa­tion de ce type (et d’autres d’ailleurs) ne signi­fie pas être allié avec cette force a-t-on rétorqué. Heureu­se­ment ! Pour­tant dans le même temps, il nous faut batailler durant quinze jours pour appe­ler au 8 mars à cause d’une phrase atté­nuée par nos soins, sur un sujet à propos duquel E ! n’a pas de posi­tion !!! Derrière cette frilo­sité, on voit poindre des soupçons répé­tés sur la légi­ti­mité des orga­ni­sa­tions fémi­nistes. Il exis­te­rait donc des mouve­ments réac­tion­naires mais que nous tolé­rons pour mener un combat commun contre l’is­la­mo­pho­bie et des mouve­ments fémi­nistes critiquables sur quelques points, et qui en devien­draient de fait infré­quen­ta­bles…

Deux poids, deux mesures ? Pourquoi n’ap­pa­raît-il pas évident qu’il faut-être partie prenante de l’ap­pel de la MMF, qui, comme son nom l’in­dique, renvoie à une mobi­li­sa­tion « mondiale » ? Comment ne pas l’in­ter­pré­ter comme la traduc­tion du fait que le combat fémi­niste n’est pas prio­ri­taire ?

Les désac­cords sur l’avor­te­ment ou l’ho­mo­sexua­lité sont fonda­men­taux et indé­pas­sables. Il ne s’agit pas de « ques­tions de société », rele­vant du choix indi­vi­duel, réser­vées aux « blancs » etc, qu’on pour­rait donc aisé­ment mettre de côté.

Nous aime­rions qu’il soit de ce fait reconnu comme légi­time que des indi­vi­dus, groupes, asso­cia­tions ayant eu à lutter dure­ment, ou luttant encore contre les inté­grismes reli­gieux réagissent au quart de tour. Il suffit d’avoir en tête à quel point la ques­tion est déter­mi­nante pour la portée réel­le­ment éman­ci­pa­trice des révo­lu­tions arabes.

Tout à la fois anti-raciste ET fémi­niste

Il faut le rappe­ler, face à une double offen­sive, à la fois raciste et sexiste, nous sommes toujours et en tout lieu à la fois fémi­niste et anti-raciste. Notre rôle est de contri­buer à unifier l’en­semble des opprimé.es en prenant en compte toutes les oppres­sions sans les hiérar­chi­ser. Au regard de nos diffi­cul­tés et de l’af­fai­blis­se­ment du mouve­ment ouvrier, on peut avoir la tenta­tion d’éta­blir des prio­ri­tés, notam­ment face à la montée du racisme. Mais en prio­ri­sant l’une, on finit par rela­ti­vi­ser l’autre. Secon­da­ri­ser l’op­pres­sion que subissent les femmes, dans la société sexiste et machiste telle qu’elle est, conduit à l’ou­blier, à oublier qu’un jeune des quar­tiers popu­laires sur deux est une femme, de même que dans les luttes ouvrières, mettre de côté les ques­tions liées à l’op­pres­sion des femmes sala­riées condui­sait à oublier qu’une propor­tion crois­sante puis la moitié des sala­rié.e.s sont des femmes. Cela conduit à oublier qu’aujourd’­hui une femme meurt tous les quatre jours sous les coups de son conjoint dans notre pays et que personne n’en fait sa une. La domi­na­tion patriar­cale –et partant de là l’op­pres­sion des femmes- a large­ment précédé l’avè­ne­ment du système capi­ta­liste et a toujours été partie prenante de tous les systèmes sociaux, de tous les rapports de produc­tion. Les formes de racisme ont pu évoluer au cours de l’his­toire et recoupent souvent à l’ère de la mondia­li­sa­tion, la stig­ma­ti­sa­tion de celui qui doit susci­ter la peur (l’étran­ger) ou incar­ner l’in­fé­rio­rité (l’ex­ploité). Mais de ce fait, les popu­la­tions dési­gnées ne sont pas les mêmes selon que l’on se trouve en Arabie Saou­dite ou en Alle­magne. Les femmes ont le triste privi­lège d’être toujours et partout, la moitié de l’hu­ma­nité bafouée et oppri­mée.

Ingrid Hayes, Manue Johsua, Marie-Pierre Thou­bans

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