Aller au contenu

L’im­plan­ta­tion d’éo­liennes à La Bussière (86). Un oppo­sant parle.

A propos d’une lutte écolo­giste à Bussière, dans la Vienne.

Je me permets de repro­duire l’es­sen­tiel d’un texte du blog de jpd dans Media­part, « Lutter contre l’im­plan­ta­tion d’éo­liennes en étant anti­nu­cléaires ».

Un vrai débat : qui décide quoi?, le capi­ta­lisme vert, etc.

PB

 

« Quand on est farou­che­ment anti­nu­cléaire, faut-il se faire tout mou face aux scan­dales liés à l’in­dus­trie éolienne pour ne pas jouer le jeu des pronu­cléaires qui animent en sous-main bon nombre d’as­so­cia­tions anti-éoliennes ? Certai­ne­ment pas, car si le prin­cipe d’uti­li­ser le vent pour produire de l’élec­tri­cité est une bonne idée, la façon dont se struc­ture et s’im­pose l’in­dus­trie de l’éo­lien en France va dans le sens d’une pour­suite du programme nucléaire.

 

Nous sommes dans un village de la Vienne, à un jet de drone de la centrale nucléaire de Civaux, sur le terri­toire duquel des promo­teurs envi­sagent l’im­plan­ta­tion d’une « ferme » éolienne (1). Un projet dans le vent parmi d’autres dans un péri­mètre assez restreint de l’est et du sud du dépar­te­ment. Si nous étions sensibles aux clichés qui font de l’éo­lienne une icône de la moder­nité écolo­gique, nous devrions nous en réjouir, et bête­ment consi­dé­rer que cela est quand même mieux que le nucléaire. En termes de danger immé­diat, c’est une évidence : si la centrale de Civaux s’aven­ture dans une « excur­sion » nous sommes foutus, rayés, liqui­dés ; si l’éo­lienne située à quelques centaines de mètres de chez nous se casse la gueule, on ira juste voir s’il n’y a pas quelqu’un coincé dessous.

Seule­ment voilà, ce n’est pas la centrale OU l’éo­lienne, mais la centrale ET l’éo­lienne. Et il ne s’agit pas là d’une réalité pure­ment locale (évidem­ment ! Il faudrait plus de 1 000 éoliennes pour produire autant d’élec­tri­cité que les deux tranches de Civaux) (2), mais d’un constat hexa­go­nal. La loi sur la tran­si­tion éner­gé­tique va débou­cher sur l’af­fir­ma­tion d’une volonté, essen­tiel­le­ment propa­gan­diste, de déve­lop­per les tech­niques dites alter­na­tives et durables (dont l’éo­lien est le fer de lance), mais surtout sur l’ac­crois­se­ment du parc nucléaire et l’al­lon­ge­ment de la durée de vie des centrales. Qui plus est, ce qui va sortir du chapeau de Royal, c’est une confir­ma­tion de la toute-puis­sance d’EDF, qui pourra mettre en place son plan pour l’éner­gie sans que celui-ci puisse être contesté. Même s’il le voulait (ce qui n’est pas le cas), le gouver­ne­ment ne pour­rait pas impo­ser une dimi­nu­tion de la part du nucléaire dans une stra­té­gie qui prévoit et encou­rage une augmen­ta­tion de la consom­ma­tion d’élec­tri­cité dans les décen­nies à venir. Au mieux, les éner­gies dites renou­ve­lables ne feront que produire une partie de cette augmen­ta­tion, ce qui veut dire que le nombre de tranches augmen­te­rait même si la part du nucléaire dimi­nuait.

On se demande alors si les propa­gan­distes de l’éo­lien, sous de nobles ambi­tions, ne cachent pas des objec­tifs plus ou moins inavouables.

L’in­dus­trie de l’éo­lien, une rente et un alibi

 

Au départ, ce sont quelques petites et moyennes entre­prises qui se sont lancées dans l’éo­lien indus­triel. Certes, parfois porteuses d’une « volonté écolo­gique » bien-pensante, mais surtout qui se marie avec un busi­ness dans le vent en béné­fi­ciant de pas mal d’avan­tages octroyés par l’Etat. Les choses changent vite. De très grosses firmes, comme Total, Siemens, Areva ou EDF , se sont empa­rées du marché en absor­bant nombre de ces socié­tés premières ou en créant les leurs dans un jeu peu trans­pa­rent de poupées russes qui, au bout du compte, conjugue clai­re­ment de gros béné­fices en termes de pognon et d’image écolo.

Cette rente/alibi s’ap­puie en grande partie sur deux aspects des poli­tiques éner­gé­tiques mises en œuvre :

EDF surpaye le KWh aux promo­teurs de fermes éoliennes

Depuis les arrê­tés du 17 novembre et du 23 décembre 2008, l’opé­ra­teur histo­rique EDF est obligé d’ache­ter l’élec­tri­cité produite par les éoliennes en France à 82 euros le méga­watt-heure, soit un montant supé­rieur au prix du marché. Le surcoût de cette aide aux inves­tis­seurs éoliens n’est nulle­ment un effort de l’Etat puisqu’il est réper­cuté dans la contri­bu­tion au service public de l’élec­tri­cité (CSPE), une taxe que tout consom­ma­teur peut voir sur sa doulou­reuse sans que, pour autant, la répar­ti­tion de cette contri­bu­tion, qui repré­sente en moyenne 15 % de la facture de chaque feu, soit préci­sée.

Il y a, de plus, un enga­ge­ment de l’Etat à main­te­nir constant le revenu de l’éo­lien pendant dix ans, renou­ve­lable cinq années supplé­men­taires.

Ludo­vic Gran­geon, qui est loin d’être un « écolo », mais qui connaît bien son sujet puisqu’il a exercé à la Caisse des dépôts et consi­gna­tions et fut président-direc­teur géné­ral de Véolia/Dakia dans le sud-est de la France, résume ainsi cette situa­tion : « Comment faire fortune très vite en profi­tant d’une taxe publique obli­ga­toire, payée par tout le monde, ache­tant à l’avance mes produits, sans aucune garan­tie de four­ni­ture, sans contrôle de mes acti­vi­tés (l’Etat, par l’in­ter­mé­diaire d’EDF, assure le promo­teur d’être payé quelle que soit sa produc­tion)… et comment l’im­po­ser à des collec­ti­vi­tés locales “dociles”. Il en est ainsi aujourd’­hui de l’éo­lien en France. »

Le permis de polluer

Il s’agit d’un proto­cole signé à Kyoto en 1997 (et entré en vigueur en 2005) qui est basé sur l’iné­bran­lable foi selon laquelle l’éco­no­mie de marché est le régu­la­teur le plus natu­rel et le plus effi­cace pour résoudre toutes les ques­tions qui relèvent de l’éco­no­mie, et donc celles liées à l’émis­sion de gaz à effet de serre. Or, depuis que le proto­cole est entré en vigueur, les émis­sions de CO2 n’ont pas plus baissé sur la planète que, depuis un siècle, les massacres et les inéga­li­tés grâce à la régu­la­tion natu­relle de l’éco­no­mie de marché !

Les entre­prises et les Etats se sont vu attri­buer des quotas d’émis­sion en unité « équi­valent CO2 ». Ces attri­bu­tions sont censées dimi­nuer au fil des ans. Les entre­prises (ou les Etats) qui, bons élèves, n’ont pas atteint leur quota peuvent vendre leur « excé­dent » à d’autres entre­prises qui, elles, les ont dépas­sés. C’est ainsi que s’est mis en place un véri­table marché  qui est censé, par le jeu de l’offre et de la demande, amener à bais­ser ces émis­sions. Autre­ment dit, pour un gros polluer comme Total, inves­tir dans l’éo­lien permet de polluer à moindre frais dans d’autres secteurs.

Au niveau des Etats, ce proto­cole permet à un pays indus­tria­lisé de s’af­fran­chir d’une partie de ses obli­ga­tions sur son terri­toire en faisant un inves­tis­se­ment « propre » dans un pays en déve­lop­pe­ment. Ces derniers n’étant pas soumis à des quotas, ils peuvent égale­ment y délo­ca­li­ser leurs entre­prises les plus polluantes puis, en dimi­nuant progres­si­ve­ment leurs émis­sions, acqué­rir des droits à polluer qui peuvent être reven­dus dans les pays soumis à quotas.

C’est donc un véri­table busi­ness coté en Bourse qui s’est mis en place autour de l’achat et de la vente de ces certi­fi­cats d’au­to­ri­sa­tion à polluer. Et comme la fraude est conco­mi­tante au busi­ness en géné­ral, l’éco­lo­gie n’échappe pas à la règle. En France, la Cour des comptes a dénoncé en 2012 plus de 1,8 milliard d’eu­ros de fraudes aux certi­fi­cats carbone, avec 18 procé­dures en cours. Dans le même temps, à Frank­fort, 25 diri­geants de la Deutsche Bank étaient inter­pel­lés dans une enquête concer­nant une fraude du même type, évaluée par la police finan­cière à 5 milliards (3).

Quoi qu’il en soit, même sans fraude, le busi­ness est juteux. Le chiffre d’af­faires de l’éo­lien, en France, est de plus de 10 milliards d’eu­ros et, en quelques années, plusieurs dizaines d’in­ves­tis­seurs ont fait fortune dans le domaine des éner­gies renou­ve­lables – les trois ou quatre premiers d’entre eux engran­geant plusieurs centaines de millions d’eu­ros chaque année !

Une première conclu­sion s’im­pose : pour l’ins­tant, avec les méca­nismes mis en place, le vent sert plus à faire du fric qu’à produire de l’élec­tri­cité.

Mais alors, comment s’y prennent-ils pour faire avaler la pilule ?

Comment les promo­teurs s’y prennent-ils ?

Offrez un plat de lentilles à un prison­nier qu’on aura affamé volon­tai­re­ment pendant plusieurs mois et il vous pren­dra pour Lucul­lus. Soit un petit village ou une commu­nauté de communes situé dans une zone plus ou moins en voie de déser­ti­fi­ca­tion (dispa­ri­tion progres­sive des services publics – poste, trans­ports, école –, des commerces, des dota­tions finan­cières pour l’en­tre­tien des routes et des bâti­ments, etc.) à qui l’on propose soudain 120 000 euros par an pendant vingt-cinq ans et 225 000 euros au départ pour finan­cer un projet. Par exemple, la société Valeco, pour vendre son projet (ou ache­ter les élus, c’est selon), n’hé­site pas à procla­mer que le projet d’im­plan­ta­tion d’éo­liennes dans le village dont nous parlions, La Bussière, permet­trait de « main­te­nir la qualité de vie et des services, de main­te­nir le finan­ce­ment de la scola­ri­sa­tion  des élèves, de main­te­nir le bon état du niveau de la voirie commu­na­le… » Rien que ça ! Autre­ment dit, nous passe­rions progres­si­ve­ment d’un système avec un service public qui se veut égali­taire à une orga­ni­sa­tion sociale finan­cée par les entre­prises. Une école privée payée par Total, ou EDF, des chemins commu­naux inau­gu­rés par Siemens ou Areva. Malgré ce cauche­mar fort peu ragoû­tant les yeux de certains élus et habi­tants clignotent alors comme ceux de Picsou à la vue de ce qui est pour­tant, en regard de futurs emmer­de­ments, une misère. Les proprié­taires des terrains devraient quant à eux palper autour de 5 000 euros par an par éolienne. De quoi mettre un peu de beurre dans les épinards d’un agri­cul­teur en diffi­culté, comme il en existe tant (4) !

Deman­dons-nous alors pourquoi ces socié­tés « produc­trices d’éner­gies renou­ve­lables » n’achètent pas les terrains, ce qui leur revien­drait de très loin beau­coup moins cher au prix de l’hec­tare de terre agri­cole ! Offi­ciel­le­ment, pour pouvoir rendre plus faci­le­ment à la nature ce qu’on lui a emprunté pour quelque temps. Mon cul ! C’est tout simple­ment parce que le proprié­taire du terrain reste, quoi qu’il arrive et en dernier ressort, le respon­sable de ce qu’il a mis ou accepté de mettre chez lui. Par exemple, si l’in­ves­tis­seur dispa­raît pour une raison ou une autre avant ou à l’is­sue des vingt-cinq ans, c’est le proprié­taire du terrain qui aura la respon­sa­bi­lité de déman­te­ler l’en­gin. Coût : entre 150 000 et 800 000 euros selon les cas et les devis. Or la provi­sion dépo­sée à la caisse des dépôts par l’in­ves­tis­seur pour garan­tir un déman­tè­le­ment en bonne et due forme n’est que de 53 000 euros. Le proprio n’aura plus que ses yeux pour pleu­rer, comme Perrette avec son pot cassé.

Des réti­cen­ces…

Face à l’image « écolo » des éoliennes, s’y oppo­ser n’est, dans un premier temps, pas chose évidente pour des anti­nu­cléaires convain­cus, direc­te­ment concer­nés par un projet d’ins­tal­la­tion d’une « ferme » à quelques centaines de mètres de chez eux, comme c’est le cas dans ce village.

D’abord parce qu’on doit impé­ra­ti­ve­ment s’in­ter­ro­ger pour savoir si nous ne serions pas, malgré nous, victime du syndrome NIMBY (5) que nous avons mille fois dénoncé. Une fois s’être bien persuadé qu’il n’en est rien et que nos moti­va­tions sont quand même bien plus hautes, un second obstacle se présente, dès lors que l’on ne veut pas se conten­ter de belles décla­ra­tion de prin­cipe du genre « y a rien à faire tant que le système – capi­ta­liste – est en place », mais agir concrè­te­ment pour que le projet ne se fasse pas : l’orien­ta­tion poli­tique de bien des asso­cia­tions anti-éolienne.

(…)


… à dépas­ser

Le Réseau pour un avenir sans nucléaire n’a donc pas tort de dire que « les anti-éoliens […] sont la plupart du temps des pronu­cléaires mal dégui­sés ». Pour­tant, ce qui est n’a pas voca­tion à rester éter­nel, et les anti­nu­cléaires feraient bien de ne pas lais­ser le combat contre l’im­plan­ta­tion d’éo­liennes à ces gens-là. Et donc bien de s’op­po­ser aux projets tels qu’ils sont fice­lés car ils s’in­tègrent dans une poli­tique de pour­suite du nucléaire et de niches offertes aux grands groupes pour faire fruc­ti­fier leurs béné­fices ou recy­cler quelques « sales pratiques ». Nous sommes là très loin d’une simple appli­ca­tion du prin­cipe de trans­for­ma­tion l’éner­gie du vent en élec­tri­cité.

Les écolo­gistes ont long­temps rejeté certains argu­ments avan­cés par les envi­ron­ne­men­ta­listes, comme par exemple celui concer­nant l’im­pact de l’éo­lien sur la santé. EELV ne l’évoque même pas, le Réseau le jugeait déma­go­gique et faux.

Pour­tant, même si sur ces ques­tions nous n’avons pas, la plupart du temps, matière à juge­ment défi­ni­tif, il y a des contra­dic­tions trou­blantes. Ainsi, l’OMS fixe à 1 500 mètres la distance éolienne-habi­ta­tion, tout comme l’aca­dé­mie de méde­cine en France. Pour­tant, la loi ne prévoit que 500 mètres au mini­mum, sur la base d’une étude four­nie par l’Agence française de sécu­rité sani­taire de l’en­vi­ron­ne­ment et du travail (AFSSET) qui ne s’est préoc­cu­pée que du bruit et a tota­le­ment laissé de côté l’im­pact des infra­sons dans son étude.

Il faut prendre sérieu­se­ment en compte le fait que depuis quelques temps les luttes contre des projets d’im­plan­ta­tion d’éo­liennes se multi­plient et que celles et ceux qui les animent ne sont pas obli­ga­toi­re­ment des « pronu­cléaires mal dégui­sés ». Les futures batailles qui, comme nous le pensons, vont se multi­plier, pour­raient ressem­bler davan­tage à celles menées les grands travaux et porteuse d’une inter­ro­ga­tion sur l’uti­li­sa­tion du terri­toire, qu’à un outil réac­tion­naire et anti-écolo primaire. Sans oublier que c’est bien dans ce genre de luttes que sont abor­dées et discu­tées les ques­tions essen­tielles de la produc­tion éner­gé­tique, du comment et du pourquoi, entre gens direc­te­ment concer­nés par toutes les nuisances, et non dans quelques cénacles de spécia­listes, qu’ils soient écolo­gistes de gouver­ne­ment ou radi­caux.

Tout projet aban­donné à la suite d’une oppo­si­tion et d’une lutte d’ha­bi­tants, ne doit pas être inter­prété comme une défaite de l’éco­lo­gie face aux pronu­cléaires, mais au contraire comme un bâton mis dans les roues de ceux qui veulent à la fois faire du fric sur les éner­gies renou­ve­lables et conser­ver le nucléaire. La produc­tion d’élec­tri­cité par la trans­for­ma­tion de l’éner­gie du vent pour­rait sans doute s’or­ga­ni­ser autour d’un système décen­tra­lisé et contrôlé par les commu­nau­tés humaines de base. Au lieu de cela la mise en place de l’in­dus­trie éolienne  s’or­ga­nise selon un modèle tech­no­cra­tique hyper centra­lisé et incon­trô­lable, dont le nucléaire est le fleu­ron et auquel il est inti­me­ment lié. Une raison de plus pour s’y oppo­ser.

jpd

1. Les commu­ni­cants ont l’art de repeindre en vert de noirs projets en évoquant la nostal­gie de ce qu’ils contri­buent à faire dispa­raître.

2. La Région Cham­pagne-Ardennes, la première pour la puis­sance éolienne instal­lée, produit moins d’une tranche de centrale (1000 MW).

3. Econo­mie matin, 19 décembre 2012.

4. Il y a aussi les nombreux cas où des maires, conseillers muni­ci­paux ou prési­dents de commu­nauté de communes sont pour­sui­vis pour conflits d’in­té­rêt. Juge et partie, ils ont voté en conseil en faveur d’un projet d’im­plan­ta­tion tout en étant proprié­taires des parcelles dési­gnées.

5. NIMBY : Not In My Back Yard (« Pas dans mon arrière-cour »). Autre­ment dit, pas chez moi mais chez les autres.

 

http://blogs.media­part.fr/blog/jpd/140515/lutter-contre-l-implan­ta­tion-d-eoliennes-en-etant-anti­nu­cleaire

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *