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Une réforme éman­ci­pa­trice pour le collège, c’est possible

Grégory Bekh­tari, Aman­dine Cormier, Romain Gent­ner et Natha­lie Grégoire, ensei­gnant-es en collège, mili­tant-es de l’Ecole Eman­ci­pée du Snes-FSU, jugent sévè­re­ment la réforme du collège présen­tée par la ministre de l’édu­ca­tion, Najat Vallaud-Belka­cem, réforme qui « porte des logiques dange­reuses reje­tées dans les établis­se­ments : déré­gu­la­tion, capo­ra­li­sa­tion, renfor­ce­ment des inéga­li­tés… »

« Il aggrave la diffi­culté scolaire », « il cris­tal­lise les défauts de notre système éduca­tif », « il est profon­dé­ment inéga­li­taire », « maillon faible » du système scolai­re… De quoi parle-t-on ? Du collège. Avec la présen­ta­tion d’une nouvelle réforme par Najat Vallaud-Belka­cem, ministre de l’édu­ca­tion natio­nale, le collège est aujourd’­hui au centre des débats.

Nous sommes ensei­gnant-es, nous sommes face aux élèves tous les jours dans nos classes et même si nous pouvons parta­ger le constat d’un collège qui n’est pas en mesure d’as­su­rer des objec­tifs de démo­cra­ti­sa­tion scolaire, nos vues divergent en tous points sur les causes énon­cées et les solu­tions appor­tées pour permettre la réus­site de tout-es et l’ac­qui­si­tion d’une culture commune.

La réforme propose une nouvelle orga­ni­sa­tion du collège, struc­tu­rée sur deux axes : l’in­ter­dis­ci­pli­na­rité et l’au­to­no­mie des établis­se­ments, annon­cées comme la solu­tion à tous les maux. D’abord, c’est faire rapi­de­ment l’im­passe sur les poli­tiques éduca­tives menées ces dernières années, dictées par l’aus­té­rité, qui ont eu pour consé­quences une baisse géné­rale des moyens, en parti­cu­lier dans les collèges, et une dégra­da­tion des condi­tions d’en­sei­gne­ment. Ensuite, même si nous avons la convic­tion que l’éman­ci­pa­tion de nos élèves peut passer par ces deux approches, ce projet de réforme détourne fonda­men­ta­le­ment ces deux leviers pour en faire, en trompe-l’œil péda­go­gique, un outil de régres­sion pour l’en­sei­gne­ment dans les collèges et un accé­lé­ra­teur du creu­se­ment des inéga­li­tés.

Inter­dis­ci­pli­na­rité ou relé­ga­tion des disci­plines ?

La réforme prévoit une orga­ni­sa­tion « modu­laire » de 20% du temps scolaire sous la forme d’ac­com­pa­gne­ment person­na­lisé et d’EPI (ensei­gne­ments pratiques inter­dis­ci­pli­naires). Ainsi, l’ap­pa­ri­tion de ces ensei­gne­ments se fait sans accor­der le moindre finan­ce­ment supplé­men­taire, ce qui empêche un travail en équipe, une mise en place de dédou­ble­ments de classes ou de co-inter­ven­tions dans des condi­tions correctes.

Pour mieux justi­fier de prendre des moyens exclu­si­ve­ment sur les dota­tions des disci­plines déjà ensei­gnées, l’ap­proche disci­pli­naire est dans le même temps trai­tée avec mépris par la ministre et relé­guée au rang de pratique vieillotte et peu opérante : le collège « est mono­li­thique dans son approche disci­pli­naire, susci­tant parfois l’en­nui, voire la perte du goût pour le travail et l’ef­fort », évoque-t-elle dans son discours de présen­ta­tion de la réforme.

Outre le mépris affi­ché, un problème de fond se pose : comment construire de l’in­ter­dis­ci­pli­na­rité, effi­cace et stimu­lante, et non pas factice, quand les acqui­si­tions disci­pli­naires sont négli­gées ? L’in­ter­dis­ci­pli­na­rité ne peut être un levier péda­go­gique perti­nent que si les élèves appré­hendent les apports spéci­fiques de chacune des disci­plines dans le champ des connais­sances.

Une approche inter­dis­ci­pli­naire existe déjà bel et bien dans les collèges. Le nier, c’est igno­rer la réalité des pratiques dans les établis­se­ments où les équipes péda­go­giques construisent quoti­dien­ne­ment des objets de connais­sance communs, où l’on donne du sens au savoir en travaillant ensemble. Une réforme réel­le­ment ambi­tieuse offri­rait les possi­bi­li­tés concrètes de réus­site de ces pratiques : non pas un cadre imposé de huit thèmes à la perti­nence discu­table, relé­guant les disci­plines à une concep­tion passéiste de l’en­sei­gne­ment, mais du temps de concer­ta­tion et une forma­tion ambi­tieuse qui permet­traient de réflé­chir collec­ti­ve­ment aux pratiques inter­dis­ci­pli­naires pour libé­rer les initia­tives et l’ima­gi­na­tion des person­nels.

Auto­no­mie des équipes ensei­gnantes ou contrôle des hiérar­chies inter­mé­diaires ?

Dans l’es­prit de la réforme, « sortir de l’uni­for­mité » signi­fie renfor­cer la gestion locale en donnant la possi­bi­lité aux collèges de modu­ler les horaires disci­pli­naires au sein des cycles d’en­sei­gne­ment, engen­drant ainsi des diffé­rences de parcours entre élèves. Cet affai­blis­se­ment des cadrages natio­naux mettra fin au collège unique et contri­buera un peu plus à l’ac­crois­se­ment des inéga­li­tés scolaires et sociales.

Ensei­gnant-es enfermé-es dans les cadres rigides des programmes, inca­pables d’ima­gi­ner des ressorts péda­go­giques adap­tés aux diffi­cul­tés des élèves, inaptes à conce­voir des projets en lien avec les réali­tés locales, figé-es dans l’im­mo­bi­lis­me… Autant de clichés qui résonnent dans le creux du discours de la ministre. Notre pratique quoti­dienne du métier est pour­tant bien éloi­gnée de ces lieux communs. La souplesse, l’ini­tia­tive, l’ins­pi­ra­tion selon les réali­tés locales, les élèves et leurs spéci­fi­ci­tés sont au cœur de l’éla­bo­ra­tion de nos séances de cours, dans la limite, il faut bien le dire, de condi­tions d’exer­cice de plus en plus dégra­dées.

C’est cette auto­no­mie liée à notre savoir faire profes­sion­nel que nous voulons voir recon­nue et renfor­cée, celle qui nous permet d’exer­cer notre liberté péda­go­gique sans pour autant en rabattre sur nos exigences. Les logiques mana­gé­riales que porte la réforme sont  préci­sé­ment à l’op­posé de cette vision. D’au­tant que les nouvelles mesures insti­tuant la rému­né­ra­tion des diffé­rents coor­don­na­teurs ainsi que la place occu­pée par le conseil péda­go­gique (une instance non élue au sein des établis­se­ments) accroî­tront le pouvoir des chefs d’éta­blis­se­ments relayé par les pres­sions des hiérar­chies inter­mé­diaires.

Cette réforme porte des logiques dange­reuses reje­tées dans les établis­se­ments : déré­gu­la­tion, capo­ra­li­sa­tion, renfor­ce­ment des inéga­li­tés… Faire confiance aux profes­sion­nel-les que nous sommes aurait néces­sité une concer­ta­tion au sein des salles des profes­seurs qui contrai­re­ment aux idées reçues sont ouvertes au chan­ge­ment et d’où des pistes inno­vantes pour une réforme éman­ci­pa­trice du collège auraient pu émaner.

La situa­tion de l’en­sei­gne­ment au collège néces­site une réelle ambi­tion, en termes d’in­ves­tis­se­ment et de pers­pec­tives péda­go­giques, ce que ne propose pas cette réforme. Une ambi­tion qui ne sera possible qu’en rompant avec les logiques de restric­tions budgé­taires qui s’abattent sur le système éduca­tif depuis de nombreuses années.

http://blogs.media­part.fr/edition/les-invites-de-media­part/article/060515/une-reforme-eman­ci­pa­trice-pour-le-college-cest-possible

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