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Clémen­tine Autain, 6 mars. « Ils ne confi­ne­ront pas notre colère »

Hier, la jour­née fut sinistre. Elle a commencé au son des 25 ordon­nances du gouver­ne­ment. Du jamais vu depuis 1958, en pleine guerre d’Al­gé­rie. Elle s’est termi­née au son lugubre d’un Président de la Répu­blique qui se met en scène comme un chef de guerre, en espé­rant ainsi masquer le vide de son discours.

J’ai beau les avoir lues et relues dans la jour­née, rien de rien sur les réqui­si­tions d’en­tre­prises, les natio­na­li­sa­tions néces­saires. Pas le début d’un plan pour produire ce dont nous avons besoin comme maté­riels pour les hôpi­taux et pour nous proté­ger collec­ti­ve­ment – notam­ment celles et ceux qui travaillent dans des secteurs essen­tiels.

En revanche, ces ordon­nances sont cara­bi­nées pour détruire le code du travail, avec la semaine de 60 heures auto­ri­sée et des remises en cause impres­sion­nantes de conquis sociaux. Les 48h maxi­mum impo­sées par les normes euro­péennes sont allè­gre­ment piéti­nées. Toute la souplesse est donnée aux patrons pour flexi­bi­li­ser, préca­ri­ser, inten­si­fier le travail. Adieu vacances et diman­ches… Les dates des jours de RTT et les jours de repos affec­tés au compte-épargne temps du sala­rié pour­ront être dictées ou modi­fiées « unila­té­ra­le­ment » par la direc­tion, sans qu’un accord collec­tif soit requis. Le recours au chômage partiel est faci­lité. Ne nous y trom­pons pas : non seule­ment les ouvriers et employés des secteurs essen­tiels sont dès aujourd’­hui trans­for­més en chair à canon mais tout est préparé pour impo­ser dura­ble­ment un nouveau choc ultra-libé­ral.

Les banques sont au centre des aides écono­miques prévues par les ordon­nances, sans aucune exigence de contre­par­ties. On aurait pu rêver que les ordon­nances inter­disent le rever­se­ment de divi­dendes, au moins cette année, pour aider au partage des richesses. Nada. L’an­nonce de 4 milliards d’aide pour les start-up fait un drôle d’ef­fet quand on ne connaît toujours pas le montant du soutien aux hôpi­taux… Nous n’avons pas signé de chèque en blanc au gouver­ne­ment le week-end dernier en votant contre la loi portant sur les mesures d’ur­gence sani­taire. Si certains doutaient de notre posi­tion, elle prend tout son sens avec cette mise en appli­ca­tion concrète de ces 25 ordon­nan­ces…

Dans la mati­née, nous rece­vons sur nos boucles Tele­gram un message de notre collègue euro­dé­puté Younous Omarjee : tant atten­dus par les soignants libé­raux, les 200.000 masques livrés à l’île de La Réunion sont moisis et tâchés, certains avec des insectes dedans ! Idem à Mayotte. Quand le pire se produit en France, c’est toujours le pire du pire dans les Outre-Mer… Acca­blant.Un peu plus tard, je découvre ce sondage : pour 65% des Français, le gouver­ne­ment est respon­sable de la pénu­rie car il n’a pas pris les bonnes mesures pour recti­fier le tir (https://www.fran­cet­vinfo.fr/sante/mala­die/coro­na­vi­rus/coro­na­vi­rus-sept-fran­cais-sur-dix-estiment-que-le-gouver­ne­ment-ne-leur-dit-pas-la-verite-selon-un-sondage_3884425.html). La colère monte…. Ils ne réus­si­ront pas à la confi­ner.

La jour­née fut affreu­se­ment animée par les décla­ra­tions de la porte-parole du gouver­ne­ment, Sibeth N’Dyae. En pleine crise sani­taire, nous pour­rions en rire si nous n’avions pas la gorge si nouée par la gravité de la situa­tion quand en point presse, elle déclare : « Nous n’en­ten­dons pas deman­der à un ensei­gnant qui aujourd’­hui ne travaille pas de traver­ser toute la France pour aller récol­ter des fraises ». Chas­sez le natu­rel… On se demande comment ce gouver­ne­ment peut nous assé­ner « il y a une conti­nuité péda­go­gique », puisque les profs doivent trou­ver les moyens d’as­su­rer cours et/ou devoirs, et, « en même temps  », se voir trai­ter avec autant de mépris et comme s’ils ne faisaient rien de leurs saintes jour­nées… La porte-parole ne s’est pas arrê­tée là : « Le Président ne porte pas de masques parce qu’il n’y en a pas besoin quand on respecte les distances de protec­tion ».Une fois de plus, on ne comprend rien aux consignes. Or ces contra­dic­tions du pouvoir ont un impact concret sur les pratiques des gens et leurs angoisses. Macron nous incite à aller au théâtre et, cinq jours plus tard, l’ar­rêté de confi­ne­ment est signé, les espaces cultu­rels sont fermés. Les ministres Blanquer et Véran nous disent de ne pas avoir peur d’en­voyer les enfants à l’école et, trois jours plus tard, les établis­se­ments scolaires sont fermés. Le gouver­ne­ment main­tient la tenue des élec­tions muni­ci­pales mais, la veille, le Premier ministre annonce les mesures de confi­ne­ment. C’est ainsi que les Français ressentent une navi­ga­tion à vue au sommet de l’État de nature à accroître le senti­ment de ne pas être protégé.

C’est pour finir avec un masque que nous avons décou­vert Emma­nuel Macron au jour­nal télé­visé hier dans un hôpi­tal à Mulhouse. C’est ensuite dans un décor de guerre soigneu­se­ment cali­bré, avec ses tentes mili­taires, qu’Em­ma­nuel Macron a prononcé son discours. Le Président appa­rais­sait tout petit devant les événe­ments. Il n’a trouvé ni les mots, ni les actes à la hauteur du défi sani­taire. Aucune annonce, en dehors d’un plan pour l’hô­pi­tal, déjà annoncé et ré-annoncé, même s’il est main­te­nant « massif », mais nous ne connais­sons toujours pas le montant de la dota­tion aux hôpi­taux, ni celui des primes immé­dia­tes… Notons que seuls 22 millions de Français l’ont écouté contre 35 millions lors de sa précé­dente inter­ven­tion. Un signe de défiance ?

Avant de m’en­dor­mir, comme un lot intime de conso­la­tion dans ce terrible paysage, j’ai entonné ce refrain d’un chant révo­lu­tion­naire de 1871 :

Oui mais !
Ça branle dans le manche,
Les mauvais jours fini­ront.
Et gare ! à la revanche
Quand tous les pauvres s’y mettront.
Quand tous les pauvres s’y mettront.

Clémen­tine Autain

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