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Pourquoi il faut inter­dire le gaz lacry­mo­gène ?

Inter­dit comme arme de guerre, mais pas pour ses usages « civils », le gaz lacry­mo­gène est d’au­tant plus dange­reux qu’il est utilisé de manière irres­pon­sable. Notam­ment en France, pays expor­ta­teur de ce produit et de son savoir-faire répres­sif…

Alors que la police utilise massi­ve­ment le gaz lacry­mo­gène à l’en­contre des mani­fes­tants oppo­sés à la loi travail il convient de s’in­té­res­ser de plus près à cette arme. Un examen dont résulte la néces­sité d’in­ter­dire large­ment son usage pour proté­ger la popu­la­tion. Une mesure qui devrait accom­pa­gner la campagne en cours pour l’in­ter­dic­tion du flash­ball.

Une arme chimique illé­gale en temps de guerre

Il est géné­ra­le­ment admis que les Mayas ont été les premiers à utili­ser le gaz lacry­mo­gène comme arme de guerre pour se défendre contre les colo­ni­sa­teurs euro­péens en 1605. Toute­fois, son usage s’est véri­ta­ble­ment répandu pendant la Première guerre mondiale. La France, ayant décou­vert un inté­rêt mili­taire au gaz lacry­mo­gène dès 1905, l’a d’abord utilisé contre les troupes alle­mandes en 1914, le gouver­ne­ment alle­mand a ensuite ordonné à ses soldats de ripos­ter avec des armes encore plus toxiques.

Après la guerre, les conven­tions de Genève ont succes­si­ve­ment banni ces armes dans le droit de la guerre. Par contre, l’usage à l’en­contre des civils est resté légal. Dans les années 1960 les pays soi-disant commu­nistes ont proposé une inter­dic­tion totale. Lorsqu’en 1993 la Conven­tion sur les armes chimiques a enfin été signée on y trouve à nouveau des excep­tions pour l’usage domes­tique du gaz.

Une arme extrê­me­ment dange­reuse

D’après une étude de l’uni­ver­sité de Yale, le gaz lacry­mo­gène n’a pas seule­ment des effets irri­tants : il s’agit surtout d’un gaz neuro­toxique. Ainsi, le contact avec ce gaz ne provoque pas seule­ment des douleurs immé­diates, mais l’ex­po­si­tion prolon­gée au gaz lacry­mo­gène peut causer des problèmes respi­ra­toires sérieux, voire des crises cardiaques comme on peut le lire dans le Jour­nal of the Ameri­can Medi­cal Asso­cia­tion. Ces effets sont renfor­cés chez des enfants (que la police a par exemple gazés lors de la mani­fes­ta­tion du 1er mai à Paris). Chez des femmes enceintes, il peut provoquer des fausses couches et s’avère mortel pour des personnes souf­frant d’asthme ou d’autres problèmes bron­chiques.

Le gaz lacry­mo­gène peut non seule­ment asphyxier des adultes – comme l’at­teste l’AFP – mais les tirs de gaz lacry­mo­gène peuvent égale­ment provoquer la mort : deux cas en récents en Pales­tine le démontrent. Par ailleurs, le méde­cin Sven-Eric Jordt indique que personne ne connaît les effets à long terme de l’ex­po­si­tion au gaz lacry­mo­gène, mais souligne que, dans l’im­mé­diat, il cause des bles­sures signi­fi­ca­tives et cela alors que son usage par la police semble se norma­li­ser.

En France la police l’uti­lise clai­re­ment de manière irres­pon­sable : depuis le début de la lutte contre la loi travail – et sans parler de Notre-Dame-des-Landes – elle gaze à grande échelle et notam­ment les lycéens. Le jeudi 28 avril, elle est allée plus loin en gazant d’abord l’in­té­rieur de la station de métro Nation pour ensuite fermer les sorties – quelques minutes plus tard, la RATP a lancé un premier appel à secou­ristes –, et le 1er mai elle a encer­clé la tête du cortège avant de le gazer.

Que faire face au gaz lacry­mo­gène ?

Il existe envi­ron quinze types de gaz lacry­mo­gène. Alors que les produc­teurs donnent géné­ra­le­ment beau­coup d’in­for­ma­tions sur la toxi­cité et les consé­quences poten­tiel­le­ment graves provoquées par leurs produits, ils sont éton­ne­ment muets concer­nant le compor­te­ment à adop­ter une fois exposé au gaz. En prin­cipe, pour s’en débar­ras­ser il faut de l’air frais ainsi qu’un nettoyage des yeux et autres parties du corps. Cela implique de pouvoir circu­ler libre­ment, chose que cette police même, qui gaze, empêche souvent.

Dans le cadre de mobi­li­sa­tions fortes comme à Gezi (Turquie), à Syntagma (Grèce), à Tahrir (Égypte), à Fergu­son (États-Unis) ou en Pales­tine les mili­tants conseillent égale­ment des masques, voire de brûler des pneus ou poubelles puisque le feu consume le gaz dans l’air. Des mili­tants de Tahrir ont égale­ment conseillé de nettoyer les visages avec du Coca et d’autres recom­mandent du sérum physio­lo­gique. Mais le fait est que, dans certaines situa­tions, comme à Gezi, la police a fait usage de diffé­rents types de gaz : ainsi le trai­te­ment contre un type de gaz est-il suscep­tible d’ag­gra­ver les effets d’un autre type.

Répres­sion et commerce de concert

Le marché de ces armes « non-létales » est estimé à plus de 1,6 milliard de dollars, avec un fort poten­tiel de crois­sance dans les années à venir. La France figure parmi les pays qui profitent forte­ment de ce marché. Ainsi, dans le cadre des révo­lu­tions arabes, le gaz lacry­mo­gène français a servi à mater la révo­lu­tion de 2011 au Bahreïn et a causé la mort d’au moins trente-neuf personnes selon l’ONG Physi­cians for Human Rights.

Face à l’ac­cu­sa­tion de parti­ci­per indi­rec­te­ment à des viola­tions des droits humains, la France a offi­ciel­le­ment arrêté de four­nir des armes à la dicta­ture au Bahreïn tout en se réser­vant des voies alter­na­tives : soit en livrant à l’Ara­bie saou­dite et aux Émirats arabes unis, alliés du régime au Bahrein – un marché qui vaut plus de trois millions d’eu­ros – soit en vendant direc­te­ment à la dicta­ture mais sous une licence d’ex­por­ta­tion diffé­rente. De même, le gouver­ne­ment français a auto­risé l’en­voi de gaz lacry­mo­gène au dicta­teur Ben Ali alors que le peuple tuni­sien avait déjà commencé le soulè­ve­ment de 2011.

La France, expor­ta­trice de « savoir-faire »

En plus des livrai­sons d’ar­me­ment la France se consi­dère comme un expor­ta­teur de compé­tences en « gestion de foules », qui forme les forces répres­sives étran­gères. Afin de rendre crédible l’offre français en matière de répres­sion, la France a régu­liè­re­ment besoin de prou­ver l’ef­fi­ca­cité de ses armes et de sa police. Dans ce contexte, l’en­tre­prise Civi­pol qui vend un « véri­table savoir-faire français » de conseil et des forma­tions recon­naît que la répres­sion des quar­tiers popu­laires de 2005 a nette­ment fait progres­ser les contrats liés au main­tien de l’ordre.

En 2008, juste après la répres­sion des émeutes au Tibet, la Chine a reçu une délé­ga­tion de la gendar­me­rie française pour former des poli­ciers, tout comme la France a formé la police du dicta­teur Mouba­rak en Égypte et des CRS en Afrique du Sud qui, lors de la grève à Mari­kana de 2012 ont tué trente-quatre ouvriers. Ainsi, les soi-disant débor­de­ments lors des mani­fes­ta­tions contre la loi travail ne sont pas seule­ment orga­ni­sés par l’Etat à des fins immé­dia­te­ment poli­tiques, mais ils rapportent des profits.

Vers l’in­ter­dic­tion du gaz lacry­mo­gène

Compte tenu des dangers inhé­rents au gaz lacry­mo­gène, le groupe parle­men­taire de Die Linke a présenté en 2011 – à la suite de la répres­sion massive du mouve­ment social et écolo­giste contre le projet Stutt­gart 21 –une propo­si­tion de loi visant à large­ment inter­dire le gaz lacry­mo­gène. Leur propo­si­tion prévoit de prohi­ber son usage sauf en cas de danger pour la vie d’un poli­cier ou d’au­trui et implique qu’à chaque fois la personne ayant eu recours à cette arme soit iden­ti­fiable.

Alors que nous sommes dans un contexte de lutte et de répres­sion simi­laire cette mesure est urgente pour proté­ger les mani­fes­tants et permettre à la majo­rité de la popu­la­tion – qui est oppo­sée à la loi travail – de s’ex­pri­mer libre­ment.

Benja­min Birn­baum. Publié sur le site de Regards le 3 mai 2016.

http://www.regards.fr/web/article/pourquoi-il-faut-inter­dire-le-gaz

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