7 février 2026

Regards. 28 janvier. La pente raide du fascisme

La pente raide du fascisme

par Pablo Pillaud-Vivien

Ce n’est pas demain que tout se jouera. C’est aujourd’­hui : quand l’ICE tue, quand Capge­mini colla­bore, quand le Parle­ment débat de muse­ler la parole et de proté­ger la violence poli­cière, c’est la démo­cra­tie qui vacille.

Aux États-Unis, ce n’est plus une méta­phore, ni un aver­tis­se­ment loin­tain : c’est une réalité qui s’im­pose dans le fracas des rues et le sang versé. Les agents de Immi­gra­tion and Customs Enfor­ce­ment (ICE) déployés sous l’au­to­rité de Donald Trump ne sont pas des fonc­tion­naires quel­conques. Ils forment une milice d’État qui, dans une logique d’ordre brutal, tue des civils et jette l’ef­froi dans tout le pays.

Cette violence n’est pas seule­ment tolé­rée mais orga­ni­sée. Et elle ne s’ar­rête pas aux fron­tières améri­caines. Car derrière la traque des migrants, il y a aussi des compli­ci­tés euro­péennes. Ainsi, le groupe français Capge­mini four­nit à l’ICE des outils infor­ma­tiques permet­tant de croi­ser des bases de données, de loca­li­ser, d’iden­ti­fier et de cibler des personnes sans papiers. L’argent a une odeur et il pue.

Ce glis­se­ment rapide hors des clous de l’État de droit s’ex­prime aussi dans les textes légis­la­tifs. En première lecture en ce moment à l’As­sem­blée natio­nale, la propo­si­tion de loi portée par la dépu­tée du groupe macro­niste Caro­line Yadan en est une illus­tra­tion parti­cu­liè­re­ment inquié­tante. Présen­tée comme une réponse à la montée de l’an­ti­sé­mi­tisme, elle opère en réalité un élar­gis­se­ment consi­dé­rable de l’ar­se­nal pénal exis­tant, en modi­fiant les délits d’« apolo­gie » et de « provo­ca­tion » pour y inclure des expres­sions poli­tiques jusqu’ici proté­gées par la liberté d’opi­nion. Le texte permet­trait ainsi de pour­suivre péna­le­ment des prises de posi­tion publiques, des slogans, des appels à boycott ou des mobi­li­sa­tions de soli­da­rité inter­na­tio­nale, dès lors qu’ils seraient inter­pré­tés comme visant indi­rec­te­ment un groupe de personnes. Pis, la critique de la poli­tique de l’État d’Is­raël, de son gouver­ne­ment, de son armée ou de ses choix diplo­ma­tiques, est trai­tée comme intrin­sèque­ment suspecte d’an­ti­sé­mi­tisme : l’ex­pres­sion d’un désac­cord, la dénon­cia­tion d’une poli­tique colo­niale ou l’af­fir­ma­tion d’une soli­da­rité avec le peuple pales­ti­nien pour­raient être quali­fiées d’« inci­ta­tion » ou d’« apolo­gie », avec à la clé des sanc­tions. Dans une démo­cra­tie digne de ce nom, combattre le racisme et l’an­ti­sé­mi­tisme exige fermeté et vigi­lance ; mais ce combat doit s’ap­puyer sur les liber­tés fonda­men­tales, dont la liberté d’ex­pres­sion est un pilier.

Dans un autre registre, jeudi dernier, au parle­ment, la droite LR avec le soutien du gouver­ne­ment a tenté d’ins­tau­rer une présomp­tion de légi­time défense pour les forces de l’ordre. Cette refor­mu­la­tion juri­dique, si elle avait été adop­tée, aurait placé les poli­ciers au-dessus du droit commun et limité dras­tique­ment le contrôle judi­ciaire des usages de la force. Cette logique, assi­mi­lant toute critique ou contes­ta­tion à un péril sécu­ri­taire, est un pas vers une justice à deux vitesses, là encore, au détri­ment de l’État de droit. Heureu­se­ment, grâce à la surmo­bi­li­sa­tion des dépu­tés de gauche, l’As­sem­blée natio­nale a rejeté la propo­si­tion, mais sa seule exis­tence portée par LR et le gouver­ne­ment témoigne d’une pente dange­reuse.

La prési­dente de la Commis­sion natio­nale consul­ta­tive des droits de l’homme, Magali Lafour­cade, alerte : « En France, nous sommes déjà dans une situa­tion de tran­si­tion, on n’est plus tout à fait dans l’État de droit. » Elle rappelle qu’en 2023, à propos de l’ex­pul­sion d’un ressor­tis­sant ouzbek, le ministre de l’In­té­rieur Gérald Darma­nin s’était publique­ment féli­cité de ne pas respec­ter des déci­sions de justice, qu’elles émanent de la Cour euro­péenne des droits de l’homme ou du Conseil d’État. Elle souligne aussi la respon­sa­bi­lité de l’exé­cu­tif et du Parle­ment dans l’adop­tion de la loi « immi­gra­tion », alors même que nombre de ses dispo­si­tions étaient mani­fes­te­ment incons­ti­tu­tion­nelles, suivie d’at­taques contre le Conseil consti­tu­tion­nel après sa censure partielle. Depuis, note-t-elle, les remises en cause répé­tées de l’État de droit, les attaques contre la justice et la multi­pli­ca­tion des menaces visant des magis­trats dessinent une séquence inquié­tante. Sans assi­mi­ler méca­nique­ment la situa­tion française à celle des États-Unis, elle appelle à regar­der luci­de­ment ce qui s’y joue : sous Donald Trump, les attaques contre la justice ne sont que le symp­tôme d’une entre­prise plus large de capture du pouvoir et de destruc­tion des contre-pouvoirs… une dyna­mique auto­ri­taire dont la France n’est plus à l’abri.

Ainsi, si le RN l’em­porte en 2027, il ne faut pas croire que ce ne sera qu’un mauvais moment à passer. Cette vision est déjà obso­lète. La lutte entre démo­cra­tie et fascisme ne se joue pas dans un futur hypo­thé­tique : elle se joue aujourd’­hui. Lorsque des forces de l’État deviennent elles-mêmes des milices armées, lorsque le droit à la critique est trahi au nom de la sécu­rité ou de la lutte contre le racisme, lorsque la légi­ti­mité du juge et des procé­dures est sapée pour proté­ger ceux qui font usage de la violence, alors nous n’évo­luons plus dans une démo­cra­tie, mais vers un régime où l’ar­bi­traire prime.

Ne soyons pas nostal­giques d’un ordre ancien qui n’était pas exempt de souf­frances et de violences. Mais rappe­lons nous que les dyna­miques de progrès, d’éga­lité et de liberté ne sont pas des acquis éter­nels. Elles peuvent dispa­raître pour de bon, ici, main­te­nant, si elles ne sont pas défen­dues avec convic­tion.

Pablo Pillaud-Vivien

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