25 février 2026

Regards. 23 février. Roger Martelli. « L’an­ti­fas­cisme est une vertu, pas un crime »

L’an­ti­fas­cisme est une vertu, pas un crime

par Roger Martelli

Après avoir réaf­firmé que l’an­ti­fas­cisme demeure une exigence démo­cra­tique et non une dérive violente, l’his­to­rien revient sur les diffé­rentes concep­tions de l’an­ti­fas­cisme pour alimen­ter la réflexion.

Nous vivons le temps des grandes inver­sions. L’an­ti­fas­cisme serait la source de toutes les violences et le RN la pointe avan­cée du combat contre l’an­ti­sé­mi­tisme. Le mensonge serait le prélude de la vérité et la ratio­na­lité des Lumières le berceau du tota­li­ta­risme. Quant à LFI, elle serait plus dange­reuse que le RN pour la démo­cra­tie. Face à ce renver­se­ment stupé­fiant, un sursaut est désor­mais vital.

L’an­ti­fas­cisme n’a rien perdu de sa vertu. Nous vivons une période d’in­cer­ti­tude mondiale, de choc des civi­li­sa­tions en guerre contre le terro­risme, d’an­goisse de ne plus être chez soi en obses­sion du grand rempla­ce­ment, d’état d’ur­gence en état d’ex­cep­tion. Le doute s’est installé, la confiance dans la démo­cra­tie s’est effri­tée, les peurs se sont accrues et le ressen­ti­ment a pros­péré. Désor­mais, ce ne sont plus seule­ment des grou­pus­cules néona­zis qui s’af­fichent, mais des pans entiers de l’es­pace poli­tique et même des États qui cheminent vers la droite extrême. « Néo » ou « post », l’es­prit du fascisme a repris un peu partout du poil de la bête.

Le combattre nous place d’abord sur le terrain des idées. En 1941, alors que le monde s’em­bra­sait, le philo­sophe commu­niste Georges Polit­zer, un Hongrois devenu passion­né­ment français et résis­tant, prit la plume pour déman­te­ler la doctrine nazie. À l’idéo­logue du nazisme Alfred Rosen­berg, qui venait de pronon­cer un discours inti­tulé Sang et Or, il répliqua par deux textes, l’un publié dans la revue commu­niste clan­des­tine, La Pensée (« L’obs­cu­ran­tisme au 20ème siècle »), l’autre diffusé en brochure (Révo­lu­tion et contre-révo­lu­tion au 20ème siècle). Il érein­tait pièce par pièce les théo­ries de « l’es­prit racial », les dénon­cia­tions fumeuses des Lumières, la pensée irra­tion­nelle, le mépris de l’his­toire et la haine des révo­lu­tions popu­laires et démo­cra­tiques. Il leur oppo­sait à la fois la lutte des classes et l’hu­ma­nisme des Lumières, la fibre sociale et l’idée répu­bli­caine, la comba­ti­vité mili­tante et la haine de la mort. Un an plus tard, il était arrêté, torturé et fusillé. Mais son œuvre a survécu à celle de son piètre oppo­sant nazi.

Aujourd’­hui encore devrait s’im­po­ser l’idée que la dénon­cia­tion argu­men­tée ne suffit pas. Face au ressen­ti­ment nourri par la perte d’es­pé­rance, la cohé­rence d’une pers­pec­tive éman­ci­pa­trice peut seule réta­blir dans leur dignité consciente ceux qui en ont été privés. Les tons belliqueux, les mâles postures et les slogans soigneu­se­ment peau­fi­nés n’y parvien­dront pas, pas plus que la liste sans fin de promesses auxquelles on ne croit plus guère. Ce qui manque, au refus moderne de l’ex­trême droite, c’est plutôt la cohé­rence des valeurs, des critères, des méthodes pour faire de l’éga­lité, de la citoyen­neté et de la soli­da­rité des prin­cipes orga­ni­sa­teurs et pas des mots creux. 

Être anti­fas­ciste aujourd’­hui, ce n’est donc pas lever le poing ou en mena­cer l’ad­ver­saire, mais construire une stra­té­gie parta­gée pour faire majo­rité contre l’inac­cep­table. Pour y parve­nir, mieux vaut certes qu’existe une gauche bien à gauche, capable de donner le ton à toute la gauche. Mais cette gauche n’ar­ri­vera à rien si elle conti­nue, comme ce fut le cas au temps de « classe contre classe », de s’ima­gi­ner qu’elle est la seule voix de gauche. La radi­ca­lité doit être celle de l’am­bi­tion ; elle ne se mesure pas pour autant à la viru­lence du ton et à celle des gestes. La radi­ca­lité peut mobi­li­ser celles et ceux qui se recon­naissent en elle, mais sans jamais oublier que c’est avec les autres, le plus souvent possible, que se construisent les majo­ri­tés qui feront adve­nir les néces­saires ruptures. Tout est possible, lançait un socia­liste de gauche en 1936 : sans doute… pour peu que les condi­tions majo­ri­taires en soient réunies.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.