25 août 2026

Mediapart. Blog. Boris Chenaud. « L’indigénat 2.0, une voie française vers le néofascisme ? »

L’indigénat 2.0, une voie française vers le néofascisme ?
15 août 2026 | Par Boris.Chenaud
 
Le RN promet de réduire l’immigration, tandis que le patronat réclame toujours plus de main-d’œuvre. Contradiction ? Pas forcément. Un pouvoir d’extrême droite pourrait maintenir une immigration de travail tout en restreignant les droits de ceux qu’il fait venir. Une société à statuts différenciés, un « indigénat 2.0 », pourrait ainsi résoudre cette contradiction.
On imagine souvent l’extrême droite au pouvoir à travers les images du XXe siècle : suppression des libertés, violences, coup d’État. Mais le néofascisme contemporain pourrait prendre une forme plus insidieuse : maintenir élections et référendums tout en organisant une hiérarchie des droits entre les individus.
 
C’est l’hypothèse suggérée par Benoît Bréville et Pierre Rimbert dans Le Monde diplomatique d’août 2026 : un possible « glissement insensible vers un régime de ségrégation ».
 
Une contradiction seulement apparente
Le RN fait de la réduction de l’immigration et de la « priorité nationale » des axes centraux de son programme.
 
Mais cette orientation se heurte aux besoins du patronat. Patrick Martin, président du Medef, déclarait dès 2023 que l’économie française aurait besoin de millions de travailleurs supplémentaires d’ici 2050. La Commission européenne souligne aussi le rôle de l’immigration face au vieillissement. En Espagne, des organisations patronales réclament davantage de migrants ; la Silicon Valley reste, elle aussi, dépendante des travailleurs étrangers qualifiés.
 
La contradiction n’est donc qu’apparente : un pouvoir nationaliste peut faire venir des travailleurs étrangers tout en limitant leurs droits.
 
Travailler ici sans avoir pleinement les mêmes droits
Plusieurs systèmes montrent qu’une population peut être indispensable économiquement tout en restant subordonnée. Dans plusieurs monarchies du Golfe, les migrants constituent une part majeure de la population active mais disposent de droits bien moindres que les nationaux ; leur statut reste lié à l’emploi et au séjour.
 
En Israël et dans les territoires palestiniens, Amnesty International et d’autres organisations qualifient depuis 2022 le système imposé aux Palestiniens d’« apartheid », soulignant l’existence de statuts juridiques profondément différenciés. L’adoption en mars 2026 d’une loi sur la peine de mort, qui vise en pratique les Palestiniens tout en excluant les auteurs juifs d’actes comparables, renforce encore cette différenciation juridique.
 
L’histoire coloniale française fournit un autre précédent : le code de l’indigénat, instauré en Algérie en 1881 et aboli en 1946, organisait explicitement des statuts et des droits différents au sein de l’Empire colonial français.
 
Ces situations diffèrent, mais montrent qu’un État peut avoir besoin d’une population tout en institutionnalisant son infériorité juridique ou politique.
 
Vers un « indigénat 2.0 » ?
Cette hiérarchisation des droits peut aussi rencontrer une attente dans une partie de l’électorat d’extrême droite. Les travaux de Félicien Faury montrent que, pour nombre d’électeurs du RN qu’il a interrogés, l’immigration est aussi perçue comme une concurrence pour l’accès aux ressources communes : aides sociales, logement, école, services publics. Le problème n’est donc pas seulement la présence de personnes perçues comme arabes, noires ou immigrées, mais leur égalité d’accès aux droits et aux ressources. Faury parle de “concurrence sociale racialisée”.
 
Indispensables à l’économie, mais privés d’une pleine égalité de droits.
On peut alors imaginer un RN au pouvoir maintenant une immigration de travail tout en organisant une société en plusieurs cercles : citoyens français disposant de l’ensemble des droits ; étrangers résidents travaillant et cotisant mais exclus de certaines prestations ; travailleurs temporaires dont le séjour dépend étroitement de leur emploi.
La préférence nationale deviendrait alors davantage qu’une politique migratoire : le principe organisateur d’une société à droits différenciés, un « indigénat 2.0 » fondé sur la nationalité et le statut administratif, avec des effets largement racialisés.
 
Une fenêtre d’Overton déjà déplacée
Une telle évolution ne surgirait pas de nulle part. Plusieurs débats ont déjà réintroduit l’idée de droits différents selon le statut.
Le projet d’extension de la déchéance de nationalité de 2015-2016 avait posé la question de catégories différentes de Français.
La loi immigration portée par Gérald Darmanin sous la présidence d’Emmanuel Macron, adoptée en 2023 puis promulguée en janvier 2024, a multiplié les tentatives de restriction des droits sociaux des étrangers, dont plusieurs furent censurées comme cavaliers législatifs.
En avril 2024, saisi d’une proposition de référendum visant à réformer l’accès des étrangers aux prestations sociales, le Conseil constitutionnel n’a pas écarté le principe même d’une condition spécifique de résidence ou d’activité professionnelle, mais a jugé disproportionnés les délais proposés : cinq ans de résidence ou trente mois d’activité pour certaines prestations.
 
La frontière entre égalité et préférence nationale se déplace : ce qui paraissait impensable devient discutable, puis légiférable.
 
Modifier la Constitution sans coup d’État
Reste l’obstacle constitutionnel.
 
L’article 89 permet de réviser la Constitution si l’Assemblée et le Sénat adoptent le même texte, ensuite soumis à référendum.
Un rapprochement durable entre le RN et une partie de la droite pourrait faire sauter le verrou sénatorial. La préférence nationale pourrait alors être inscrite dans la Constitution sans rupture formelle de la légalité.
Si l’article 89 était bloqué, resterait la tentation de l’article 11. Charles de Gaulle l’avait utilisé en 1962 pour instaurer l’élection présidentielle au suffrage universel direct, en contournant la procédure normale de révision. Son usage reste controversé.
 
« Coup d’État permanent » et plébiscite
Le basculement autoritaire pourrait s’appuyer sur les ressources mêmes de la Ve République : concentration du pouvoir présidentiel et recours au référendum.
François Mitterrand dénonçait en 1964 le « coup d’État permanent » de la Ve République. Un pouvoir d’extrême droite pourrait pousser cette logique plus loin : élection, référendum, restriction des droits, nouvelle consultation.
À chaque étape, la remise en cause de l’égalité pourrait être présentée comme l’expression de la volonté du peuple.
 
Le néofascisme européen du XXIe siècle pourrait ainsi prendre la forme d’un « code de l’indigénat 2.0 » légitimé par le suffrage universel : aux entreprises la main-d’œuvre dont elles ont besoin ; au nationalisme, une société où la nationalité et le statut administratif déterminent progressivement l’étendue des droits de chacun.
 
 

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.