29 octobre 2026

Le Monde. Rachid Benzine. 25 octobre. Une pente raciste.

Rachid Benzine, politiste : après l’attentat raciste de Trappes, « ce n’est pas un tournant que nous subissons, mais une pente »

Tribune
Rachid Benzine
Politiste

(…) 25 octobre. Le Monde.

(…) Un homme lourdement armé a sillonné en voiture les rues de ma ville – oui, ma ville – en tirant sur des passants innocents. Il a tué Pengo Bossio Wangi, 26 ans, près d’un square où jouaient des enfants. Blessé un jeune homme de 21 ans et une femme de 40 ans à une station-service. A La Verrière voisine, il a criblé de balles une fillette de 12 ans. Sa mère subodore que c’est parce qu’elle portait un voile qu’elle a été prise pour cible.

(…)  je sais ce que le nom de Trappes porte en lui depuis maintenant plusieurs années. D’une certaine manière, pour ceux qui ne la connaissent pas « de l’intérieur », Trappes n’est plus une ville : c’est un mot « fourre-tout » par lequel on désigne les échecs de l’intégration républicaine. La commune est régulièrement présentée dans la presse et dans les discours politiques comme « perdue pour la République ». On en fait le décor d’enquêtes sur « le communautarisme » et le « séparatisme ». Le passage obligé de tout discours sur « les ennemis de l’intérieur ».

(…)  Il y a des discours qui « flinguent » et qui dessinent une cartographie dans le cadre de laquelle certains finissent par appuyer sur la détente d’une arme à feu. Trappes a été désignée bien avant d’avoir été visée !

Au sujet de ce drame, le président de la République a déclaré qu’il s’agit d’un « tournant ». Que c’est la première fois qu’un acte terroriste prémédité a ciblé quelques-uns de nos concitoyens en raison de la couleur de leur peau ou de leur religion. Ce n’est pas exact. Sans remonter dans des périodes plus lointaines de notre histoire comme la guerre d’Algérie, d’autres cas demandent à ne pas tomber dans l’oubli : la tuerie à l’école juive Ozar-Hatorah à Toulouse, en 2012 ; la prise d’otages meurtrière à l’Hyper Cacher de la porte de Vincennes, en janvier 2015 ; l’attentat contre le père Hamel dans l’église de Saint-Etienne-du-Rouvray (Seine-Maritime) en 2016. Plus près de nous, en avril 2025, Aboubakar Cissé a été poignardé à mort dans une mosquée du Gard. Quelques semaines plus tard, Hichem Miraoui était abattu par son voisin à Puget-sur-Argens (Var) et, pour la première fois, le Parquet national antiterroriste se saisissait d’un meurtre raciste. Après eux, en janvier, au sud de Lyon, il y a eu l’assassinat d’Ismaël Aali, 20 ans, qualifié de crime raciste par la justice.

Ce n’est pas un tournant que nous subissons, mais une pente. Or une pente, on ne la découvre pas en bas : on la descend pas à pas, propos après propos, semaine après semaine. La semaine dernière encore, après les violences, certes inacceptables, qui se sont produites en marge des manifestations contre la vie chère, on a entendu parler de « racailles » et de « pilleurs binationaux ». On a de nouveau désigné une jeunesse entière comme une classe dangereuse. Des enfants de France.

Pengo était né en 2000. Il s’entraînait au MMA, laissait partout la trace d’un homme souriant. La fillette de La Verrière est une collégienne comme tant d’autres qui sortait de la piscine. Mais l’auteur de la fusillade a lu sur leur peau et sur un foulard la preuve d’une étrangeté. Il a appliqué à la lettre une grammaire qu’il n’a pas inventée : celle qui fait de l’apparence un passeport, et de la foi supposée un soupçon. (…)

J’appelle « chagrin de la République » une double douleur. La première est celle des enfants de nos banlieues et quartiers populaires, qui ont aimé la République d’un amour souvent plus exigeant que ceux qui la proclament. Ils ont appris ses textes, cru à sa devise et défendu son école. Ils ont eu le sentiment, des années durant, de n’être aimés en retour que sous condition : celle de se taire, de se justifier, de se désolidariser de ce qu’ils n’avaient jamais commis.

La seconde devrait être celle de la République elle-même. Une République capable de pleurer, pas seulement de commémorer. Capable de dire non pas « Nous sommes à vos côtés », mais « Vous êtes nous ». Capable de reconnaître que les mots prononcés depuis ses tribunes ont un poids, et que ce poids est retombé, vendredi, sur une commune des Yvelines. Trappes n’est pas perdue pour la République. C’est la République qui risque de se perdre, si elle ne sait pas traiter tous ses enfants comme les siens.

Rachid Benzine est politiste, chercheur associé au Fonds Ricœur et écrivain, auteur de L’Homme qui lisait des livres(Julliard, 2025). A paraître en janvier 2027 : Le Chagrin de la République (Julliard, 304 p., 20,90 €).

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