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« Anato­mie d’une période d’ex­cep­tion poli­tique »

 

Cet article, contri­bu­tion au débat sur l’ana­lyse du mouve­ment contre la loi Travail, est publié par la revue en ligne Contre­temps.

Les inter­titres en italique sont de notre fait ; le reste du texte est inté­gra­le­ment celui de cette revue que nous vous invi­tons à consul­ter.

http://www.contre­temps.eu/inter­ven­tions/anato­mie-p%C3%A9riode-excep­tion-poli­tique

A noter que notre cama­rade Hugo Melchior futvictime de façon répé­tée d’in­ter­dic­tions de mani­fes­ter à Rennes de la part de la préfec­ture durant cette longue lutte (cf nos articles à ce propos sur notre site).

Voici cet article passion­nant :

Mili­tant du mouve­ment Ensemble! engagé dans la lutte contre le projet de loi « Travail », ancien mili­tant de la LCR et docto­rant en histoire à l’uni­ver­sité Rennes 2, Hugo Melchior propose ici une analyse sur le vif, rédi­gée avant l’adop­tion défi­ni­tive du texte, des mobi­li­sa­tions récentes et en cours.

5 juillet 2016. Il était 15h passé. La mani­fes­ta­tion pari­sienne, ayant rassem­blé sensi­ble­ment moins de monde que les semaines précé­dentes, n’était pas encore ache­vée lorsque Manuel Valls prit la parole devant les dépu­tés de l’As­sem­blée natio­nale pour annon­cer son inten­tion de recou­rir à nouveau à l’ar­ticle 49.3 de la Cons­ti­tu­tion, afin de faire adop­ter le projet de loi « Travail » sans débat. Cette annonce allait-elle susci­ter un ultime sursaut à Paris et ailleurs en France parmi les oppo­sants à cette loi ? Ils ne furent fina­le­ment que 300 à se rendre devant le Palais Bour­bon en fin d’après-midi, à l’ap­pel du collec­tif Nuit debout, pour dénon­cer ce deuxième « passage en force », et finir bloqués, pendant plusieurs heures, par des centaines de poli­ciers qui en sécu­ri­saient l’ac­cès.

La boucle était bouclée.

L’exé­cu­tif pouvait souf­fler, en dépit de cet aveu de faiblesse répété. En effet, malgré une mobi­li­sa­tion à la durée excep­tion­nelle, qui mettait fin à six années d’ato­nie sociale, il était parvenu en dernière analyse à impo­ser ce projet de réforme struc­tu­relle néoli­bé­rale du marché du travail, présenté d’em­blée comme l’une des grandes réformes du quinquen­nat de François Hollande.

Cet évite­ment légal de la repré­sen­ta­tion natio­nale tendait à consa­crer, jusqu’à nouvel ordre, la défaite poli­tique des acteurs du mouve­ment social, au regard du mot d’ordre néga­tif et unifiant, « retrait défi­ni­tif  », qui avaient conduit des centaines de milliers de personnes, sala­riés, fonc­tion­naires, étudiants, lycéens, privés d’em­ploi, à vouloir agir ensemble contre ce qui consti­tuait une nouvelle étape dans le proces­sus de réor­ga­ni­sa­tion néoli­bé­rale du marché du travail en cours depuis la fin des années 1970.

Alors qu’une nouvelle jour­née d’ac­tion, la trei­zième, est d’ores et déjà program­mée par l’in­ter­syn­di­cale à la rentrée, le 15 septembre, avec, cette fois-ci, pour mot d’ordre celui de l’abro­ga­tion qui sera adop­tée d’ici la fin juillet, il nous semble impor­tant de dres­ser un premier bilan de cette période d’ex­cep­tion poli­tique, la première depuis l’au­tomne 2010, sans préten­tion d’ex­haus­ti­vité.

Une partie du peuple de gauche dans la rue sous la gauche : expé­rience poli­tique inédite dans l’his­toire sociale française depuis 1981

Alors que depuis 2012 le Parti socia­liste (PS) conti­nuait, sans que cela ne suscite d’im­por­tantes résis­tances sociales, à assu­mer son rôle de « gardien inté­ri­maire de l’ordre établi » pour reprendre l’ex­pres­sion du philo­sophe Alain Badiou, pour­sui­vant ainsi par la média­tion de l’Etat, l’or­don­nan­ce­ment de la société dans une pers­pec­tive néoli­bé­rale, ce parti a été confronté, pour la première fois depuis 1981 et l’ac­ces­sion de François Mitter­rand à la prési­dence de la Répu­blique, à une mobi­li­sa­tion venant de son propre camp, de sa propre base élec­to­rale. Celle-ci était, en effet, compo­sée de personnes qui, dans leur immense majo­rité, avaient voté François Hollande le 6 mai 2012 avec plus ou moins d’illu­sions et d’es­pé­rances, contri­buant ainsi de manière déci­sive à la défaite du président sortant, Nico­las Sarkozy.

Ainsi, contrai­re­ment à 1984, lorsque la hache de la « guerre scolaire » fut déter­rée du fait de la volonté du gouver­ne­ment Mauroy de procé­der à la créa­tion d’un « grand service public unifié et laïque de l’Edu­ca­tion natio­nale », et contrai­re­ment à 2013 lorsque la loi Taubira dite du mariage pour tous fut inscrire à l’ordre du jour du Parle­ment, ce n’est pas le peuple des droites, et encore moins la France mauras­sienne, comme elle fut quali­fiée par l’his­to­rienne Danielle Tarta­kowsky, qui a investi, cette fois-ci, massi­ve­ment la rue au cours de ces derniers mois. En cela, alors que jusqu’à présent seules les droites au pouvoir avaient été confron­tées à des mobi­li­sa­tions sociales intenses et massives, dont les parti­ci­pants étaient essen­tiel­le­ment issues des rangs des gauches syndi­cales et poli­tiques (1973, 1976, 1986, 1994, 1995, 2003, 2006, 2009, 2010), cette mobi­li­sa­tion prolon­gée revê­tait un carac­tère tout à fait inédit dans l’his­toire sociale française sous la Cinquième Répu­blique. Par ailleurs, elle témoi­gnait remarqua­ble­ment de la frac­ture, sans doute irré­ver­sible, à moyen terme du moins, entre des pans entiers de l’élec­to­rat de gauche et le PS, avec toutes les consé­quences que cela pour­rait avoir en 2017.

Ce qui s’est, en effet, exprimé au travers du rejet de la loi Travail, perçue par ses oppo­sants comme l’ex­pres­sion paroxys­tique de la « dégé­né­res­cence idéo­lo­gique » du PS et comme l’abou­tis­se­ment de la poli­tique de l’offre, « pro-busi­ness » assu­mée et reven­diquée par François Hollande depuis l’au­tomne 2012, c’est une profonde détes­ta­tion, une haine même, à l’en­contre de cette orga­ni­sa­tion poli­tique et de ses diri­geants. Preuve en est la nature des slogans les plus popu­laires, les plus repris dans les mani­fes­ta­tions, que ce soit à Rennes, comme dans la plupart des villes françaises. Ces derniers furent des slogans viscé­ra­le­ment anti-PS, tels que « P comme pourri, S comme salaud, A bas, A bas le parti socialo » ou encore « Tout le monde déteste le PS ». Ces slogans furent, une fois n’est pas coutume, scan­dés par de très nombreux étudiants, lycéens et même sala­riés mobi­li­sés, bien au-delà des cercles habi­tuels et restreints de l’ex­trême gauche française. En faisant leur de tels slogans, viscé­ra­le­ment hostiles au parti au pouvoir, ces oppo­sants voulurent exté­rio­ri­ser leurs ressen­ti­ments accu­mu­lés contre un gouver­ne­ment devenu irré­mé­dia­ble­ment illé­gi­time à leurs yeux avec la mise en œuvre de cette réforme du code du travail, que les droites au pouvoir n’avaient pas osé entre­prendre entre 2002 et 2012, et qui leur appa­rais­saient comme la « contre-réforme » de trop, quelques mois seule­ment après le débat sur la déchéance de natio­na­lité.

Violences verbales donc dans les défi­lés, mais égale­ment violences physiques en marge de ceux-ci avec les dépré­da­tions commises à l’en­contre de plusieurs dizaines de locaux abri­tant les sections et les fédé­ra­tions socia­listes, sans oublier les attaques contre des perma­nences de dépu­tés socia­listes, comme celle à Toulouse du député PS Chris­tophe Borgel ou celle dans les Hauts-de-Seine appar­te­nant à Alexis Bache­lay, conster­nés d’être deve­nus, parce que dépu­tés socia­listes, la cible de la violence protes­ta­taire des oppo­sants à la loi Travail.

Ecœu­rés par la poli­tique menée dans laquelle ils ne se recon­nais­saient pas, cette réforme du code du travail fut ainsi pour beau­coup d’élec­teurs et de sympa­thi­sants de gauche une occa­sion ines­pé­rée, une fenêtre d’op­por­tu­nité, une chance pour tenter de solder les comptes avec ce gouver­ne­ment voué aux gémo­nies et battre en brèche l’adage, essen­tiel­le­ment présent dans les milieux d’ex­trême gauche, selon lequel «  Le PS, c’est la droite ; la paix sociale en plus ».

Une mobi­li­sa­tion dont la longé­vité fut inver­se­ment propor­tion­nelle à sa puis­sance numé­rique

4 mois de mobi­li­sa­tion sans discon­ti­nuer entre début mars et début juillet, 12 jour­nées d’ac­tions appe­lées par l’in­ter­syn­di­cale en quatre mois, sans comp­ter toutes les initia­tives locales, comme à Rennes, l’une des places fortes de la contes­ta­tion, où le nombre de mani­fes­ta­tions contre la loi Travail et/ou les nombreuses violences poli­cières fut de 25 envi­ron la mobi­li­sa­tion s’est d’abord carac­té­ri­sée par son inscrip­tion dans le temps long. Si cette longé­vité, cette péren­nité n’est pas inédite dans l’his­toire sociale récente – la mobi­li­sa­tion contre la réforme des retraites s’étala, pour ne prendre que cet exemple, du 23 mars au 23 novembre 2010 – elle est, toute­fois, large­ment supé­rieure en durée à la mobi­li­sa­tion contre le CPE (7 février-10 avril 2006) ou encore à la mobi­li­sa­tion contre « le plan Juppé » entre novembre et décembre 1995. Confronté à l’in­tran­si­geance du gouver­ne­ment de Manuel Valls, qui opposa conti­nuel­le­ment une fin de non-rece­voir aux orga­ni­sa­tions syndi­cales qui campaient sur le mot d’ordre du « retrait », surtout après qu’il eut consenti à présen­ter une nouvelle mouture du projet de réforme, les oppo­sants firent preuve d’une persé­vé­rance, d’une abné­ga­tion, d’une persis­tance certaines. Ils ne renon­cèrent pas à lutter, multi­pliant les jour­nées d’ac­tion jusqu’en ce début de mois juillet, même si rien, dans l’état du rapport des forces, ne pouvait lais­ser penser qu’une victoire eut été réel­le­ment à leur portée.

Toute­fois, une des grandes faiblesses de cette mobi­li­sa­tion fut son inca­pa­cité à mobi­li­ser autant de monde que lors des grands mouve­ments sociaux de la dernière décen­nie, qui s’étaient carac­té­ri­sés, a contra­rio, par une unité syndi­cale très large. Et cela alors qu’une majo­rité de Français s’est toujours décla­rée défa­vo­rable au projet de loi, même après la deuxième mouture à laquelle sous­cri­ront, sans surprise, plusieurs orga­ni­sa­tions syndi­cales dites « réfor­mistes » (CFDT, CFTC, UNSA). En effet, jamais le nombre de mani­fes­tants attei­gnit le niveau de 2010 ou encore celui de 2006 où, à plusieurs reprises, ce sont entre 1 et 3 millions de personnes qui descen­dirent dans la rue dans toute la France pour récla­mer respec­ti­ve­ment le retrait du CPE (28 mars et 4 avril 2006) et la réforme remet­tant en cause l’âge légal de départ à la retraite à 60 ans (7 septembre, 23 septembre, 2 octobre, 12 octobre, 16 octobre, 19 octobre 2010). En 2016, hormis la mobi­li­sa­tion du 31 mars, qui consti­tua le point culmi­nant de la mobi­li­sa­tion, sans oublier la mani­fes­ta­tion centra­li­sée du mardi 14 juin à Paris, jamais les orga­ni­sa­tions syndi­cales contes­ta­taires ne parvinrent à donner aux jour­nées d’ac­tion succes­sives un carac­tère réel­le­ment massif. Pendant les 4 mois, le nombre de mani­fes­tants fut compris en moyenne entre 400 000 et 500 000 personnes, selon les chiffres des orga­ni­sa­tions syndi­cales (130 000 selon la police), et surtout le nombre de mani­fes­tants dans tout le pays n’eut de cesse de plafon­ner à un niveau parti­cu­liè­re­ment bas, autour de 300 000 personnes si l’on s’en tient aux chiffres des syndi­cats (90 000 selon la police). Une ville comme Rennes fut un excellent révé­la­teur de la rela­tive peti­tesse du nombre de mani­fes­tants au cours de ce mouve­ment. Ainsi, alors qu’en 2006 et 2010, le nombre de mani­fes­tants s’était élevé jusqu’à 50 000 personnes, après avoir oscillé de nombreuses semaines entre 10 000 et 20 000, cette fois-ci le maxi­mum se situa autour de 10 000 personnes (31 mars et 28 avril), avec une moyenne de 3 000 personnes à peine sur la ving­taine de mani­fes­ta­tions orga­ni­sées entre le mois de mars et le mois de juillet.

Un mouve­ment resté trop mino­ri­taire. Dans la jeunesse aussi.

Ce constat empi­rique d’un mouve­ment trop mino­ri­taire, à l’as­sise numé­rique trop étroite fut le même dans les univer­si­tés. En 2006, plus d’une cinquan­taine d’uni­ver­si­tés sur 84 furent concer­nées, partiel­le­ment ou tota­le­ment, par des mouve­ments de grève des cours. Les étudiants de Rennes 2, pion­niers en la matière, déci­dèrent à partir du 7 février 2006 de la suspen­sion de la fonc­tion éduca­tive au sein de leur univer­sité pendant dix semaines. Dix ans plus tard, à l’ex­cep­tion de Paris 8 et de Rennes 2, et encore de manière très ponc­tuelle (comme lors de la jour­née de mobi­li­sa­tion du 31 mars), la grève des cours ne fut inscrite à l’ordre du jour nulle part, dans aucune univer­sité et dans bien peu de lycées. D’ailleurs, et ceci explique en grande partie cela, les assem­blées géné­rales convoquées pour évoquer le projet de réforme néoli­bé­ral du code du travail ne rassem­blèrent qu’un nombre fort limité d’étu­diants. Lors de la Coor­di­na­tion Natio­nale Etudiante (CNE), qui se tint à Rennes 2, les 2 et 3 avril 2016, le bilan dressé par les délé­gués des 70 univer­si­tés repré­sen­tées fut parti­cu­liè­re­ment édifiant : le nombre moyen d’étu­diants parti­ci­pant aux diffé­rentes assem­blées géné­rales se tenant partout en France, était d’à peine de 200 ! Lors du mouve­ment anti-CPE, ce nombre avoi­si­nait les 2 000 au bas mot. Encore une fois, Rennes 2, avec ces 500 étudiants rassem­blés à chaque AG demeura au mois de mars et d’avril l’ex­cep­tion qui confirma la règle. Ainsi, si la jeunesse scola­ri­sée mobi­li­sée cher­cha à jouer le rôle d’étin­celle dans le cadre de ce mouve­ment inter­gé­né­ra­tion­nel et poten­tiel­le­ment inter­sec­to­riel force est de consta­ter qu’elle ne parvint jamais à atteindre une masse critique, et deve­nir ainsi une force réel­le­ment désta­bi­li­sa­trice pour le gouver­ne­ment, comme ce fut le cas en 2006 ou encore en 1994 (CIP) et en 1986 (projet de loi Devaquet). Au prin­temps 2016, à aucun moment, la situa­tion dans les univer­si­tés ne devint inte­nable ; elle demeura toujours sous contrôle, en dépit de l’en­ga­ge­ment de milliers d’étu­diants partout en France, qui, pour la grande majo­rité, connais­saient là leur première expé­rience poli­tique.

Diffé­rentes raisons peuvent être avan­cées pour tenter d’ex­pliquer ce carac­tère mino­ri­taire.

D’abord, l’ab­sence d’unité syndi­cale large. En effet, contrai­re­ment à 2006 et à 2010, les syndi­cats dits « contes­ta­taires » et les syndi­cats dits « réfor­mistes » n’ont pas réussi à s’ac­cor­der sur un mot d’ordre commun, ni sur un même calen­drier de mobi­li­sa­tion. Cette frac­ture entre eux eut des consé­quences quant au niveau réel atteint par la mobi­li­sa­tion. Ce fut le cas à Rennes par exemple, quand l’on sait que, dans un dépar­te­ment comme l’Ille-et-Vilaine, la CFDT est le syndi­cat majo­ri­taire. Ainsi, la CGT, FO et Soli­daires, à Rennes comme ailleurs, n’au­ront pas réussi à compen­ser cette absence d’unité entre les orga­ni­sa­tions syndi­cales, ayant déjà du mal à mobi­li­ser plei­ne­ment leur propre base d’adhé­rents et de mili­tants.

Ensuite, contrai­re­ment au CPE il y a dix ans, le projet de loi cris­tal­li­sant les tensions n’était pas destiné, cette fois-ci, exclu­si­ve­ment aux jeunesses. C’était une réforme du code du travail, concer­nant exclu­si­ve­ment les sala­riés du secteur produc­tif privé, en l’oc­cur­rence 25 millions de personnes. Aussi, bien que la majo­rité d’entre eux connais­saient déjà le monde du travail, les étudiants, enfer­més dans le présen­tisme et foca­li­sés sur le court terme, à savoir la réus­site de leurs examens et l’ob­ten­tion de leurs diplômes, eurent bien du mal à se proje­ter dans leur futur profes­sion­nel et à traduire par là-même leur rejet sincère et réflé­chi de cette réforme par un enga­ge­ment concret, par un « agir ensemble » ici et main­te­nant.

Enfin, il est certain que la très faible mobi­li­sa­tion des person­nels de la fonc­tion publique se fit cruel­le­ment ressen­tir au cours de ces quatre mois de mobi­li­sa­tion. Il faut dire que contrai­re­ment à la réforme des retraites en 2010, les fonc­tion­naires n’étaient pas concer­nés par la réforme dite « El Khomri ». Bien que soute­nant cette mobi­li­sa­tion mora­le­ment, trop peu d’agents de la fonc­tion publique allèrent mani­fes­ter ou cessèrent le travail, ne serait-ce qu’une jour­née. Ainsi, les cortèges de la FSU à Paris furent d’une rare étroi­tesse, réunis­sant de quelques dizaines à quelques centaines de personnes maxi­mum. Les arrêts de travail dans l’Edu­ca­tion natio­nale furent, quant à eux, l’ex­cep­tion.

Dès lors, la mobi­li­sa­tion ne put comp­ter en réalité que sur des noyaux durs d’op­po­sants,  des mino­ri­tés agis­santes qui tentèrent de compen­ser, autant que faire se peut, par leur persé­vé­rance, leur surac­ti­vité, l’ab­sence enva­his­sante des masses étudiantes et sala­riées. En vain.

Des mouve­ments de grève demeu­rés limi­tés, malgré la dispo­ni­bi­lité des direc­tions syndi­cales pour leur géné­ra­li­sa­tion

Cette fois-ci, aucun procès en « renon­ce­ment » ne peut être raison­na­ble­ment fait à la direc­tion de la CGT. En effet, une fois n’est pas coutume, encou­ra­gée par son congrès de Marseille, qui tomba en plein mouve­ment (18–22 avril) et au cours duquel l’ex­trême gauche pesa remarqua­ble­ment, le syndi­cat appela par la bouche de son secré­taire géné­ral, Philippe Marti­nez, le 24 mai, à «  une géné­ra­li­sa­tion des grèves partout en France dans tous les secteurs », ce qui revient en réalité à convoquer la mythique « grève géné­rale », chose que la CGT s’était abste­nue de faire en 2010. Soli­daires et FO dépo­sèrent de la même façon des préavis de grèves recon­duc­tibles et appe­lèrent le maxi­mum de sala­riés à durcir le mouve­ment le plus possible en cessant dura­ble­ment le travail. Les direc­tions syndi­cales parais­saient donc bien dispo­sées à contraindre le gouver­ne­ment par tous les moyens légaux, quitte à en passer par une para­ly­sie, fut-elle partielle, de l’éco­no­mie. Elles s’en remet­taient à la base par le biais des assem­blées géné­rales de sala­riés pour tran­cher la ques­tion des modes d’ac­tion.

Or, cet appel à la géné­ra­li­sa­tion des grèves demeura très large­ment un vœu pieux. Si l’on se réfère au conflit de 1995 contre les projets d’Alain Juppé à propos de la réforme de la Sécu­rité sociale et des régimes spéciaux de retraite (SNCF, RATP), on remarque que les grèves furent alors très massives, marquant le retour du mouve­ment social sur la scène et l’ou­ver­ture d’une nouvelle période poli­tique, celle de la résis­tance à « la nouvelle raison du monde » (P. Dardot et C. Laval) après les longues « années d’hi­ver » (F. Guat­tari). Avec l’ar­rêt tout aussi total des trans­ports collec­tifs (métro, bus, RER), avec les grèves qui touchèrent la Poste, l’Édu­ca­tion natio­nale, EDF, GDF, certaines grandes admi­nis­tra­tions, le nombre de jours de grève pour la seule année 1995 – de 5 à 6 millions selon les sources – fut de cinq à six fois plus impor­tant que celui concer­nant la période 1982–1994 et c’est rapi­de­ment l’image d’une « France à l’ar­rêt » qui s’im­posa à l’époque dans les repré­sen­ta­tions.

En 2016, les grèves sont demeu­rées canton­nées à quelques secteurs clés (SNCF, RATP, routiers, agents portuaires et dockers, centrales nucléaires). Si ces secteurs ont pour déno­mi­na­teur commun de dispo­ser d’une capa­cité de « nuisance » très élevée du point de vue de l’ordre exis­tant, les mouve­ments de grève sont demeu­rés limi­tés à la fois dans le temps et dans leur ampleur, à l’ex­cep­tion notable des sala­riés des raffi­ne­ries. En effet, comme en 2010, ces dernières auront été le fer de lance du secteur privé mobi­lisé. La cessa­tion d’ac­ti­vité, jusqu’à 20 jours pour certains sala­riés, conduira à des ruptures totales ou partielles d’es­sence dans plus de 1 500 stations d’es­sence sur les 12 000; proces­sus alimenté, par ailleurs, par des actions de blocage des dépôts de carbu­rants conduites conjoin­te­ment par des étudiants, privés d’em­ploi et des syndi­ca­listes, comme celui de Vern sur Seiche, près de Rennes, donnant nais­sance à des « rencontres impro­bables » (M. Zanca­rini)

Ainsi, la France n’a pas connu de para­ly­sie prolon­gée ni de son écono­mie, ni de ses prin­ci­paux moyens de commu­ni­ca­tion. Elle ne s’est pas retrou­vée figée, entra­vée et la très grande majo­rité des secteurs d’ac­ti­vité, et par voie de consé­quence la quasi-tota­lité des 3,9 millions d’en­tre­prises privées, furent tota­le­ment épar­gnées par les grèves, sans comp­ter les trois grandes fonc­tions publiques et leurs 5,4 millions de fonc­tion­naires.

Nuit debout ne fut pas non plus un nouveau mai68/ Quid de la grève géné­rale comme pers­pec­tive actuelle ?

Le mai 2016 n’aura pas été, en dernière analyse, un nouveau Mai 68, contrai­re­ment aux espoirs de nombre de contes­ta­taires, ne connais­sant à aucun moment une montée irré­sis­tible du nombre de sala­riés en grève. On aurait pu penser que ceci serait compensé par d’autres formes, les grèves actives étant rempla­cées par le mouve­ment d’oc­cu­pa­tion de places. Mais le phéno­mène poli­tique « Nuit Debout », débuté du jeudi 31 mars, se carac­té­risa d’abord par la faiblesse du nombre des parti­ci­pants, en dépit d’une rela­tive rota­tion, que ce soit à Paris (quelques milliers de personnes rassem­blées en moyenne chaque soir) ou ailleurs en France (quelques centaines de personnes, comme à Rennes), que par son inca­pa­cité à se struc­tu­rer, à se fédé­rer à l’échelle du pays en s’ac­cor­dant, par exemple, sur une plate-forme reven­di­ca­tive commune, mais aussi de se fixer un but poli­tique clai­re­ment défini, qui dépas­se­rait la seule occu­pa­tion prolon­gée à ciel ouvert d’un espace réduit.

Cette absence de géné­ra­li­sa­tion des grèves révéla dans toute son acuité ce que l’on nomme la « crise du syndi­ca­lisme », débu­tée à la fin des années 1970 (désyn­di­ca­li­sa­tion, dési­déo­lo­gi­sa­tion, multi­pli­ca­tion des déserts syndi­caux, essen­tiel­le­ment dans les petites et très petites unités produc­tives, dilu­tion accé­lé­rée de la conscience de classe). De plus, elle apporta la preuve que le droit de grève, droit consti­tu­tion­nel en théo­rie, est en réalité un droit fictif, parce qu’i­nexerçable pour des millions de sala­riés, notam­ment ceux soumis aux formes parti­cu­lières d’em­ploi (CDD, inté­rim, stages) et/ou subis­sant une telle pres­sion sociale au sein du monde du travail qu’ils sont empê­chés pratique­ment de l’exer­cer libre­ment, indé­pen­dam­ment du coût prohi­bi­tif que son recours peut repré­sen­ter, par ailleurs, pour les millions de sala­riés à temps partiel ou payés au SMIC. Dans de telles condi­tions, la grève géné­rale, souve­nir mythi­fié dans la mémoire collec­tive, appa­raît plus que jamais comme une pers­pec­tive chimé­rique, un mot d’ordre qui ne résiste pas aux évolu­tions struc­tu­relles du mode de produc­tion capi­ta­liste en France depuis les années 1980 (désin­dus­tria­li­sa­tion, décon­cen­tra­tion, segmen­ta­tion du marché du travail) et à ses multiples consé­quences sur le sala­riat et ses capa­ci­tés à résis­ter.

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Une victoire à la Pyrrhus du gouver­ne­ment

Ainsi, si le gouver­ne­ment peut se satis­faire de n’avoir pas cédé à l’op­po­si­tion de gauche poli­tique et syndi­cale, quitte à bruta­li­ser les contes­ta­taires par la média­tion des forces de l’ordre, qui mirent en œuvre, sur demande des pouvoirs publics une véri­table stra­té­gie de satu­ra­tion de l’es­pace urbain, il est certain que l’adop­tion de ce projet de loi ne saurait être qu’une victoire à la Pyrrhus. Le coût poli­tique de cette obsti­na­tion « dérai­son­nable » du gouver­ne­ment Valls, qui en agis­sant de la sorte a défi­ni­ti­ve­ment coupé les ponts qui le reliaient encore à des millions d’élec­teurs de gauche, ressor­tira à n’en pas douter en 2017 lors de l’élec­tion pour la prési­dence la Répu­blique, et cela d’au­tant plus que cette dernière appa­raît déjà perdue pour la grande majo­rité des élec­teurs des gauches…

Hugo Melchior

Source : Anato­mie d’une période d’ex­cep­tion poli­tique | Contre­temps

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