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Les médias et Macron: retour au temps de l’ORTF

Par Clémen­tine Autain, dépu­tée de Seine-Saint-Denis (La France insou­mise) et co-direc­trice de « Regards » — 16 mars 2018

http://www.libe­ra­tion.fr/debats/2018/03/16/les-medias-et-macron-retour-au-temps-de-l-ortf_1636685

Avec la nomi­na­tion du pro-macro­niste Bertrand Delais à la tête de LCP, le président de la Répu­blique est-il en train de réin­ven­ter un minis­tère de l’In­for­ma­tion ?

La macro­nie aurait-elle commencé à célé­brer, de façon funèbre, le cinquan­te­naire de Mai 68 ? Le Président laisse en tout cas se déga­ger un parfum d’ORTF. La déci­sion de nommer Bertrand Delais à la tête de LCP, La chaîne parle­men­taire, sonne comme une provo­ca­tion, une marque de profond mépris pour l’in­dé­pen­dance des médias publics comme pour le plura­lisme. Bertrand Delais n’a pas seule­ment des accoin­tances avec la sensi­bi­lité poli­tique de LREM : son profil est clai­re­ment mili­tant. Avec deux docu­men­taires sur Macron en poche, il affiche un compte Twit­ter ouver­te­ment favo­rable au Président et hostile à toutes les oppo­si­tions.

Le président de l’As­sem­blée, François de Rugy, peut se cacher derrière une procé­dure : c’est bien un choix poli­tique qui a été fait, celui d’une mise au pas, de l’al­lé­geance requise. Imagi­nez les cris d’or­fraie qui auraient été pous­sés si LFI, majo­ri­taire dans le pays, avait nommé Gilles Perret, réali­sa­teur du film l’In­sou­mis à la tête de LCP !

Aujourd’­hui, c’est bien l’ère Macron qui porte des coups saignants contre le plura­lisme des médias et la démo­cra­tie. La prome­nade élyséenne du Président sur France 2, avec les ques­tions les plus cour­ti­sanes de l’his­toire du jour­na­lisme français posées par Laurent Dela­housse, a imprimé sa marque. Macron réin­vente le minis­tère de l’In­for­ma­tion et pourquoi pas celui des bonnes nouvelles. Il souhaite au fond que l’Etat décide de ce qui est ou non une vérité. Avec son combat contre les « fausses nouvelles », Macron vise les contre-pouvoirs et l’ho­ri­zon­ta­lité des réseaux sociaux. Et quand il reproche sa ques­tion à une jour­na­liste lors d’une confé­rence de presse en Inde, son dédain pour la liberté des médias est offi­ciel.
Le secret des sources menacé

Au mépris de nos prin­cipes consti­tu­tion­nels, le président de la Répu­blique entend limi­ter tous les espaces de contes­ta­tion et de vita­lité démo­cra­tique, et bien sûr parmi les médias. Il insulte le service public audio­vi­suel. Il laisse s’en­fon­cer le système de distri­bu­tion de la presse. Il reste silen­cieux après la déci­sion améri­caine qui remet en cause la neutra­lité du Net. Il menace le secret des sources dans le domaine écono­mique et fait nommer ses affi­dés aux postes clés de la télé­vi­sion.

Face à cette attaque contre ce qui devrait consti­tuer un pilier de la démo­cra­tie, nous devons affir­mer le besoin d’une plura­lité de médias, dont la liberté est une condi­tion sine qua non de la démo­cra­tie. Le combat pour l’éman­ci­pa­tion suppose l’exis­tence, le déploie­ment d’un jour­na­lisme de qualité, divers et indé­pen­dant. Aujourd’­hui, la défiance à l’égard des médias se nour­rit de l’ho­mo­gé­néité idéo­lo­gique étouf­fante qui s’en­ra­cine dans le souve­nir de l’una­ni­misme de trai­te­ment lors du débat sur le traité consti­tu­tion­nel en 2005. L’union des « partis de gouver­ne­ment » et des médias domi­nants contre la majo­rité du peuple a marqué les esprits. Le « cercle de la raison » faisait la leçon au « peuple igno­rant », ce qui laisse un goût amer et injuste.

Cette campagne sans rete­nue et sans nuance a décré­di­bi­lisé aux yeux du grand nombre une profes­sion et un secteur. La démo­cra­tie a été touchée au cœur et un rejet immense s’en est suivi. Cet évène­ment pour notre pays n’est pas resté sans effet sur les jour­na­listes et les médias : des jour­na­listes se sont dotés de société de rédac­teurs pour peser dans leurs rédac­tions, des déco­deurs se sont déve­lop­pés, de nouvelles émis­sions donnant davan­tage la parole aux citoyens sont appa­rues, des grou­pe­ments de jour­naux ont révélé l’am­pleur de faits délé­tères comme l’éva­sion fisca­le… Ces efforts, qui sont ceux des jour­na­listes et de la société, consti­tuent autant de brèches dans une produc­tion qui a besoin d’air, de renou­veau, de soutien public.

Nous sommes pour autant bien loin du compte : les grands médias, qui pèsent lourd dans le débat public, diffusent un parfum d’am­biance au service de la pensée et des inté­rêts domi­nants. Une révo­lu­tion indus­trielle s’est opérée : le passage rapide de la presse papier au numé­rique, l’éclo­sion de sites inter­net qui diver­si­fient les conte­nus, l’émer­gence et l’in­fluence de réseaux sociaux qui démul­ti­plient et font caisse de réso­nance, l’ap­pa­ri­tion des youtu­bers qui prennent la parole auprès de milliers, de centaines de milliers de follo­wers, l’in­fluence des chaînes d’info en continu qui impriment un nouveau rythme (infer­nal !)… L’éco­sys­tème des médias s’est méta­mor­phosé en une décen­nie. Les citoyens ont démul­ti­plié leurs canaux d’in­for­ma­tion et d’ex­pres­sion.
Préca­ri­sa­tion des jour­na­listes

Or, la concen­tra­tion des médias, la préca­ri­sa­tion des jour­na­listes, le coût de cette infor­ma­tion massive et gratuite n’ont pas fait l’objet de débats, de propo­si­tions et de mobi­li­sa­tions au niveau des enjeux. On a laissé remettre en cause les lois anti­con­cen­tra­tion dans la presse, admis que des indus­triels achètent des titres pour parfaire leur influence et alimen­ter leurs affaires. La télé­vi­sion publique a été anémiée par la baisse des ressources. L’aide à la presse, sa diffu­sion n’ont pas été repen­sées dans ses fonde­ments depuis la Libé­ra­tion.

Aujourd’­hui, les jour­naux doivent produire des sites coûteux, visi­tés gratui­te­ment sans ressources publiques leur assu­rant un mini­mum de péren­nité et d’in­dé­pen­dan­ce… Il faut remettre à plat la poli­tique publique pour assu­rer la vita­lité, le haut niveau d’in­for­ma­tion et l’in­dé­pen­dance des médias, défendre la neutra­lité du Net et les lanceurs d’alerte, permettre le déve­lop­pe­ment du service public de l’au­dio­vi­suel.

L’ex­trême diver­sité des émet­teurs, des médias, est une chance, un bien précieux face aux tenta­tions auto­ri­taires de notre temps. Pour que la produc­tion d’in­for­ma­tion soit de qualité et diverse, la main­mise des milliar­daires et du pouvoir en place doit impé­ra­ti­ve­ment cesser. A nous de porter cette exigence haut et fort.

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