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Robin Renucci et d’autres artistes en soli­da­rité aux migrant.e.s face au gouver­ne­ment et à ses lois

Un appel très beau, très juste.
Les surli­gnages sont de notre respon­sa­bi­lité.
Le 15/02/2018
 Madame la ministre de la Culture,
 
Vous avez convié certain.e.s d’entre nous à la fin de l’au­tomne à un dîner pour parler de nos diffé­rentes actions auprès des exilé.e.s qui cherchent actuel­le­ment refuge en France.
Nous vous avons propo­sé alors d’or­ga­ni­ser une commis­sion dont nous étions prêt.e.s à prendre la charge, afin d’é­ta­blir un dialogue avec le minis­tère de l’In­té­rieur. Nous avons insis­té sur la néces­si­té et l’ur­gence d’ou­vrir ce dialogue entre les artistes, les acteur.trice.s cultu­rel.le.s et le minis­tère de l’In­té­rieur, dialogue sans lequel tous nos efforts, tout notre travail en direc­tion des milliers d’éxi­lé.e.s restent une goutte d’eau dans l’océan des violences qu’ils et elles subissent aujourd’­hui sur notre terri­toire, dans cette France qui pour elles et eux repré­sen­tait pour­tant la patrie des droits de l’homme, une terre d’asile et de refuge, et qui n’est plus aujourd’­hui, pour ces femmes, ces enfants et ces hommes, qu’un endroit de violence et de rejet.
> Notre demande est restée lettre morte.
Vous avez lancé récem­ment un appel au milieu cultu­rel et artis­tique à faci­li­ter aux éxi­lé.e.s l’ac­cès à la culture, à déve­lop­per des ateliers artis­tiques avec elles et eux, pour les aider à patien­ter le long des files d’at­tentes admi­nis­tra­tives.
Madame la ministre, sachez que voici des mois, des années, que nous menons ces actions, que nous faisons, nous, artistes, acteurs et actrices cultu­relles, tout ce qui est en notre pouvoir pour soula­ger la misère, l’im­pact des violences subies, à tous les endroits où nous pouvons agir, que ce soit en tant que direc­teur.trice.s de struc­tures cultu­relles, de lieux de créa­tion, que ce soit en tant qu’ar­tistes. Quels que soient nos moyens, nous sommes des milliers en France à tenter d’agir avec d’autres citoyen.e.s et des asso­cia­tions qui luttent quoti­dien­ne­ment, pour aider, soute­nir, accom­pa­gner ces vies bles­sées, ces parcours meur­tris, ces frères et sœurs humaines qui ont tout perdu, tout lais­sé derrière eux, non pas pour « profi­ter » des « pavés dorés » de notre Répu­blique, mais par néces­si­té vitale. On ne quitte pas son pays, ceux qu’on aime, son histoire et sa vie, par envie de confort, mais parce qu’on ne peut pas faire autre­ment.
Nous ne menons pas ces actions parce que nous sommes artistes et gens de culture, nous le faisons, Madame la ministre, parce que nous sommes avant tout des citoyen.ne.s, qui, comme des milliers d’autres citoyen.ne.s, de tous bords, de tous milieux, voient en ces exilé.e.s des frères et sœurs humains en souf­france. Nous le faisons en ayant chaque jour un peu plus honte de notre pays, de la façon dont ce pays que nous aimons et dont nous défen­dons avec fier­té et force l’ex­pres­sion cultu­relle, trahit ses enga­ge­ments, sa devise et son histoire, ampute son avenir. Nous le faisons en ressen­tant de la honte devant l’é­ton­ne­ment et le déses­poir de ces femmes et hommes qui ne parviennent pas à comprendre que ce soit ça, la France, un pays où on fait la chasse aux éxi­lé.e.s, aux réfu­gié.e.s, où on bruta­lise des enfants, où on use de la matraque contre eux, où on détruit les pauvres tentes dans lesquelles se réfu­gient des familles, ces tentes posées au milieu de l’hi­ver glacé sur l’as­phalte de nos grandes villes, au milieu de nos illu­mi­na­tions de Noël.
> On ne mène pas un atelier de théâtre, de danse, d’art plas­tique, d’é­cri­ture, de vidéo, avec des enfants en exil pour ensuite les remettre dehors dans le froid sans se soucier de ce qu’ils mange­ront le soir et s’ils dormi­ront dans la rue. On n’ac­cueille pas des femmes et des hommes à un spec­tacle ou à un film pour ensuite les mettre à la porte sans se soucier de la faim et de la peur qui les tenaillent. On ne monte pas une chorale avec des femmes et des enfants pendant des mois pour ensuite leur tour­ner le dos quand ils reçoivent contre toute attente une injonc­tion de recon­duite à la fron­tière, vers la prison, la faim, les tortures, le viol ou une mort certaine.
Non, Madame la ministre, on ne fait pas du théâtre ou de la musique avec des femmes, des enfants et des hommes dans cette situa­tion, en se conten­tant de leur appor­ter un peu de la « culture française ». Et, non, Madame la ministre, on ne leur ouvre pas les portes de notre culture. Ce sont des rencontres, des échanges perma­nents, d’une richesse et d’une complexi­té infi­nie, qui nous bous­culent autant qu’eux alors. C’est magni­fique, puis­sant et fragile. Et dans cette rencontre, comme dans toutes formes d’art véri­table, ce qu’on rencontre avant tout c’est l’hu­main. Chaque personne que nous rencon­trons ainsi est une personne avec sa vie, son parcours, sa richesse, ses bles­sures, et pas un numéro ou une statis­tique. Chaque personne rencon­trée alors devient un frère ou une sœur, et cela nous engage humai­ne­ment.
Un frère ou une sœur, et encore d’avan­tage un enfant, on ne le laisse pas à la rue une fois la rencontre faite. On ne le laisse pas se débrouiller seul.e devant des poli­ciers qui chargent, qui gazent, devant des circu­laires qui font la chasse à l’homme. Non ! On l’aide comme on peut, on l’ac­com­pagne, on l’hé­berge, on lui ouvre nos théâtres, nos salles de répé­ti­tion, nos maisons, pour le ou la proté­ger de la rue et de ses violences, on évite les contrôles de police avec lui ou elle, on le fait ou la fait chan­ger de domi­cile en pleine nuit quand on sait qu’il va y avoir une descente de police, on monte des dossiers, des recours, on le ou la cache, on l’aide à circu­ler, à trou­ver de quoi manger. On noue des soli­da­ri­tés, avec tel.le poli­cier.e qui vous pré­vient anony­me­ment qu’un tel va être arrê­té, avec tel.le ensei­gnant.e qui fait l’im­pos­sible pour empê­cher qu’un enfant soit reti­ré de son école, qui passe son temps libre à donner béné­vo­le­ment des cours de français, avec telle famille qui va accueillir chez elle un mineur isolé sans papier et tenter de l’ac­com­pa­gner dans la jungle admi­nis­tra­tive actuelle, avec tel méde­cin, qui va soigner sans rien deman­der en retour, et surtout pas les « papiers ».
Aujourd’­hui il ne s’agit pas de faire des ateliers de théâtre ou de dessin. Aujourd’­hui, Madame la ministre, nous luttons contre les pouvoirs publics, contre les injonc­tions et les blocages kafkaïens des admi­nis­tra­tions, contre les contrôles, contre les refus de protec­tion des mineur.e.s, contre les violences poli­cières.
 Aujourd’­hui, nous nous retrou­vons dans l’obli­ga­tion morale de déso­béir pour compen­ser l’in­di­gni­té d’une poli­tique migra­toire parmi les plus inhu­maines de notre histoire contem­po­raine.
 Aujourd’­hui, nous sommes, nous, artistes, acteurs et actrices du monde de la culture, en lutte et en résis­tance contre l’é­tat français, par soli­da­ri­té humaine, par fier­té d’être de ce pays, non pas de la France qui rejette et pour­chasse, violente et opprime les plus démuni.e.s, les plus pauvres, celles et ceux qui demandent aide et assis­tance, mais la France terre d’asile, la France pays des droits humains, la France telle que l’ont imagi­née ces milliers d’éxi­lé.e.s, ces milliers de personnes fuyant la violence sous toutes ses formes et qui trouvent ici une violence qu’ils ne comprennent pas et qui les terro­rise. Nous le faisons aussi parce que l’his­toire nous jugera et que le juge­ment de nos enfants et de nos petits enfants sera terrible si nous ne faisons rien.
> Aujourd’­hui nous sommes deve­nus, par la force des choses, coupables de délit de soli­da­ri­té, nous sommes passibles de sanc­tions pour aider, soute­nir, de toutes les manières possibles, des gens en souf­france qui sont pour­chas­sés de manière inique par l’É­tat français.
Aujourd’­hui, donc, Madame la ministre, nous nous dénonçons.
> Votre appel au milieu de la culture et de l’art nous permet de nous avan­cer à la lumière et d’af­fir­mer haut et clair ce que nous faisons aujourd’­hui. Nous sommes fier.e.s et heureux.ses de vous comp­ter parmi nous, comme résis­tante à la violence actuelle instau­rée par l’é­tat, car nous comp­tons sur vous pour aller au bout de la logique de votre appel.
Ainsi nous vous invi­tons à nous prê­ter main forte en exigeant l’ou­ver­ture d’un réel dialogue avec le minis­tère de l’in­té­rieur, d’exi­ger que ses circu­laires ne viennent pas détruire tout ce que nous tentons de mener jour après jour, d’exi­ger au contraire que tous les moyens soient mis en place pour soute­nir l’ef­fort des citoyens et citoyennes qui chaque jour partout dans ce pays œuvrent pour tenter de suppléer avec leurs faibles moyens aux manque­ments crimi­nels de l’É­tat.
Nous deman­dons à l’é­tat d’ou­vrir un véri­table dialogue avec la socié­té civile, avec toutes celles et tous ceux qui œuvrent auprès des réfu­gié.e.s dans notre pays, pour réflé­chir et mettre en œuvre concrè­te­ment des solu­tions d’ac­cueil.
Nous en appe­lons à un réveil de la conscience de celles et ceux qui ont été élu.e.s par le peuple face à ce drame humain et socié­tal que l’ Etat orchestre à l’in­té­rieur de ses fron­tières. Nous vous appe­lons à soute­nir nos actions en permet­tant qu’elles ne soient pas anni­hi­lées par des contre-mesures de répres­sion d’É­tat et à peser de tout votre poids pour cela.
Si notre appel n’est pas entendu, Madame la ministre, sachez que nous pour­sui­vrons notre action et que nous décla­rons à présent nous rendre coupables de délit de soli­da­ri­té.
Premièr.e.s signa­taires :
David Bobée, metteur en scène, direc­teur du Centre Drama­tique Natio­nal de Norman­die Rouen
Irina brook, metteuse en scène, direc­trice du Théâtre Natio­nal de Nice
Elisa­beth Chailloux, comé­dienne, metteuse en scène, direc­trice du Théâtre des Quar­tiers d’Ivry / Centre Drama­tique Natio­nal du Val-de-Marne
Célie Pauthe, metteure en scène, direc­trice du Centre drama­tique natio­nal Besançon Franche-Comté
Carole Thibaut, autrice, metteuse en scène, direc­trice du Centre Drama­tique Natio­nal de Mont­luçon – Région Rhône-Alpes – Auvergne
Robin Renucci, comé­dien, metteur en scène, direc­teur des Tré­teaux de France, Centre Drama­tique Natio­nal

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