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Samy Johsua: « Back to basics »; (unir ce qui est divisé et ne devrait pas l’être)

Samy Joshua est un diri­geant d’En­semble! insou­mis, élu des quar­tiers nord de Marseille.

Il fut diri­geant de la LCR, du NPA.

Son blog de Media­part.

Back to basics

La porte de l’ave­nir s’est entre-ouverte, même si nul ne sait à quoi il va ressem­bler. Ni quelles seront les consé­quences du mouve­ment des Gilets Jaunes. Mais l’ef­fet de souffle vient remettre au centre de la réflexion théo­rique le marxisme et la lutte des classes. Reve­nir aux bases…

Depuis des décen­nies main­te­nant qui osait se récla­mer du marxisme et de la lutte de classes se voyait couvrir de ridi­cule et finis­sait symbo­lique­ment cloué en Place de Grève. Cette place où se joue, comme le disait Althus­ser dans son style inimi­table, « la lutte de classes dans le domaine de la théo­rie ». A gauche c’était la défer­lante des « post » : post-marxisme, post­mo­dernes et popu­lisme à la mode de Laclau et Mouffe. Car il ne faut pas se trom­per sur ces derniers. Comme pour tous les « post », à la racine de leur réflexion réside l’im­pos­si­bi­lité du prolé­ta­riat de se mani­fes­ter désor­mais en tant que classe et, partant, la défi­ni­tive perte de centra­lité de ses luttes. Quiconque osait s’éle­ver contre des affir­ma­tions aussi défi­ni­tives se voyait taxé « d’es­sen­tia­liste ». L’être social déter­mine la conscience disait Marx ? Que nenni : comme le dit l’Evan­gile de Jean, « Au commen­ce­ment était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu ». Si Jean-Luc Mélen­chon s’est toujours, avec raison, tenu à l’écart de ces théo­ri­sa­tions, nombre d’autres n’ont pas eu cette prudence.

Voilà bien pour­tant que, dans la caté­go­rie sociale parmi la plus écla­tée du prolé­ta­riat et des couches prolé­ta­ri­sées (qui croit sérieu­se­ment qu’un auto-entre­pre­neur soit autre chose qu’un prolé­taire ?), « l’exis­tence » (les condi­tions maté­rielles et morales dans lesquelles on la force à survivre) produit une unifi­ca­tion tout sauf probable. Car quel serait donc l’élé­ment discur­sif cher à Laclau qui puisse produire une telle levée en masse ? Et ceci non seule­ment sans « chef », mais avec la volonté farouche de s’en passer ! Et des ressources d’auto-orga­ni­sa­tion qui s’en­ra­cinent, entre autres, dans l’aug­men­ta­tion consi­dé­rable du niveau d’édu­ca­tion quoi que clai­ronnent impru­dem­ment les trom­pettes décli­nistes.

Voici aussi démen­tie la longue cohorte des post­mo­dernes qui ne saisis­sait pas (ou plus) en quoi ce type là de levée en masse était seule à même de provoquer une crise poli­tique d’am­pleur. Du moins dans un pays comme le nôtre, en dehors des figures de la révolte natio­nale (anti­co­lo­niale et anti-impé­ria­liste) ou/et de la lutte contre une dicta­ture. Peut-être ne le savent-ils pas encore, mais l’ef­fet de souffle que nous connais­sons va contraindre à la remise en cause de ces approches domi­nantes dans la gauche radi­cale depuis des décen­nies. La même remise en cause que nous connais­sons aux USA, suite au choc inverse et au drame de la victoire de Trump.

Back to basics donc. Retour aux sources. Mais atten­tion à ne pas se trom­per sur celles-ci. Celles et ceux qui prônent une « hiérar­chie des luttes », sont tout autant à côté de la plaque. Dans une contri­bu­tion éclai­rante Samuel Hayat[i] défend avec brio l’idée d’une forte proxi­mité entre le mouve­ment des Gilets Jaunes et ce qu’il a étudié longue­ment, ces luttes prolé­ta­riennes fondées sur une certaine vision de « la mora­lité » et de ce que devrait être une « écono­mie morale ». Effec­ti­ve­ment ce ne sont pas les bases géné­rales du mode de produc­tion capi­ta­liste qui sont mises en cause à cet instant, mais bien plutôt les effets de destruc­tion du mini­mum consi­déré comme « moral », destruc­tion produite par le néo-libé­ra­lisme extrême (avec la dose d’ar­ro­gance propre à Macron). Remise en cause basée sur une sorte de « common decency » (décence ordi­naire) comme la nommait Orwell. Sauf que, contrai­re­ment à ce que défend avec constance Michéa et ses soutiens, le contenu de cette dernière ne corres­pond pas à ce qu’ils croient qu’il est. Déjà, si ce sont bien des soli­da­ri­tés de proxi­mité qui se révèlent et se construisent massi­ve­ment, elles se projettent d’em­blée sur la sphère natio­nale. Jusqu’à mani­fes­ter dans les lieux centraux du pouvoir, jusqu’à poser des ques­tions insti­tu­tion­nelles, en parti­cu­lier avec l’exi­gence du RIC. Le contraire d’un repli. De plus (point souli­gné par l’al­ter­mon­dia­liste Chris­tophe Agui­ton) par des proces­sus qu’il revien­dra aux recherches d’éclair­cir (et, honnê­te­ment, à rebours de ce que moi-même je pensais possible), l’es­pace Inter­net a pu en partie servir de véri­table « lieu de déli­bé­ra­tion » (dont Haber­mas nous dit qu’elle est déci­sive pour tout espoir démo­cra­tique). Et, par ces voies spéci­fiques, on voit bien que les élabo­ra­tions insti­tu­tion­nelles rejoignent par exemple les propo­si­tions large­ment débat­tues dans la gauche radi­cale : nouvelle Répu­blique, contrôle des élus voire possi­bi­lité de révo­ca­tion (combien révé­la­trice est l’exi­gence avan­cée de filmer les rencontres avec le gouver­ne­ment !), limi­ta­tion des émolu­ments et des charges, etcComme si, par un retour­ne­ment dialec­tique, l’hu­bris de Macron Président avait achevé de saper la légi­ti­mité de la 5ème Répu­blique. Et ceci montre que c’est se trom­per du tout au tout que de voir dans ce mouve­ment un rejet pur et simple de la repré­sen­ta­tion. Tout dépend de laquelle, comme toujours au cours de l’His­toire (la Commune de Paris était évidem­ment repré­sen­ta­tive, tant de monde l’ou­blie).

De plus posons-nous une ques­tion : comment se fait-il que, avec le nombre de Gilets Jaunes présents sur les plateaux ou inter­ro­gés pour des télés sur les rond­points, surgissent si peu de paroles anti-écolo­giste, sexiste, homo­phobe ou ouver­te­ment raciste ? Aucune qui s’at­taque aux fonc­tion­naires ? Si peu qui s’en prennent « aux assis­tés » ? Pour­tant nous savons bien (par les études déjà produites, par les repor­tages assis sur la durée, par les actes déplo­rables eux-mêmes dans certains cas) que de tels senti­ments existent et qu’une simple raison statis­tique devrait faire qu’ils se traduisent en paroles lors de ces entre­tiens. Mais non ! Prudence, voire double jeu ? Pour certains à coup sûr. Mais juste­ment. La « common decency » se traduit immé­dia­te­ment par faire le partage de ce qu’on peut dire et de ce qu’on ne peut pas. Ce qui est légi­time à dire au-delà du cercle proche et ce qui ne l’est pas. C’est donc ce que peut admettre le « senti­ment moyen » du pays sauf à affai­blir la lutte. Et montre, dans des termes gram­sciens, où on en est des combats pour l’hé­gé­mo­nie. N’est jamais (par exemple) présent le néga­tion­nisme de Trump sur le réchauf­fe­ment clima­tique. Ainsi ce « senti­ment moyen » se traduit non seule­ment dans le mélange avec les manifs écolos (qui l’eût dit à ce point ?), mais dans le respect au regard des mani­fes­ta­tions contre les violences faites aux femmes. Evident dans les villes de province où les cortèges ne pouvaient pas ne pas se croi­ser. Ou dans l’évi­te­ment mani­feste des ques­tions ethniques quand la parole est média­ti­sée à grande échelle. Or d’où vient ce senti­ment moyen ?, Des luttes achar­nées menées sur ces terrains, dans leur refus de toute « hiérar­chi­sa­tion », et donc dans les rapports de force crées en consé­quence. Bali­bar[ii] s’inquiète à juste titre que le « un » de l’unité des Gilets Jaunes ne se combine point avec la diver­sité y compris de ceux-ci. Mais cela dépend en grande partie non seule­ment de la mani­fes­ta­tion interne de celle-ci (par exemple dans le nombre de femmes) mais de toutes les luttes sociales qui l’en­tourent.

 Rien n’est joué

Cela étant rien n’est joué. Au point qu’ef­fec­ti­ve­ment la guerre est ouverte pour faire en sorte que l’is­sue soit cher­chée dans une éman­ci­pa­tion géné­rale et pas dans un grand renfer­me­ment. On ne peut pas passer à côté de cette évidence : il y a bien, à la base, dans la masse (et peut-être chez beau­coup d’in­di­vi­dus), coha­bi­ta­tion entre ce qui tend vers la gauche radi­cale et ce qui tend vers l’ex­trême droite. Une donnée de fait, peut-être inévi­table, mais qu’on ne peut pas trai­ter comme le propose Eric Hazan en s’en réjouis­sant[iii]. Par exemple, qu’un éven­tuel tropisme anti-migrants soit maîtrisé en géné­ral dans la parole média­ti­sée n’em­pêche pas de le trou­ver en bonne place dans telle ou telle liste de reven­di­ca­tions. Qui peut s’en satis­faire ? Comment ne pas s’en inquié­ter ? Le « déga­gisme » géné­ra­lisé ne doit pas masquer cette confron­ta­tion pure­ment poli­tique indis­pen­sable, car c’est sur le plan poli­tique que se règlera cette guerre en défi­ni­tive.

D’où vient que ce combat reste incer­tain ? Déjà parce que c’est le cas de tout mouve­ment de masse d’am­pleur. Et que, comme aimait à le rappe­ler Daniel Bensaïd, on ne peut prévoir que la lutte, jamais son résul­tat. Mais aussi parce que ce n’est qu’une partie (la plus inat­ten­due) du prolé­ta­riat qui est en mouve­ment. Manquent d’évi­dence les secteurs les plus tradi­tion­nel­le­ment orga­ni­sés par le mouve­ment syndi­cal. L’at­ti­tude des confé­dé­ra­tions (à la notable excep­tion de Soli­daires et de nombre de fédé­ra­tions et UD de la CGT) est désas­treuse de ce point de vue. Un pur réflexe bureau­cra­tique à l’évi­dence, refu­sant que « ça se passe hors d’elles », à la fois lourd de consé­quences dans la bataille géné­rale contre l’ex­trême droite et pour l’ave­nir du syndi­ca­lisme lui-même. Il reste que, très proba­ble­ment, la réserve (qui peut d’ailleurs aller avec de la sympa­thie) de ces secteurs n’est pas juste due à ces posi­tion­ne­ments, mais révèle une ques­tion non réso­lue d’uni­fi­ca­tion des forces du sala­riat. L’autre absence remarquable est celle des Quar­tiers Popu­laires. Elu des quar­tiers nord de Marseille j’ai pu consta­ter au cours de mes acti­vi­tés mili­tantes combien pour­tant à la fois le rejet de Macron et la sympa­thie pour les Gilets Jaunes était massif au pied des Cités. Mais on peut mesu­rer cette absence dans le contenu des reven­di­ca­tions : rien sur le loge­ment. Et rien évidem­ment sur les discri­mi­na­tions. Sauf de manière notable dans le mouve­ment de la jeunesse lycéenne, remarquable, lequel avec ses coor­don­nées propres (contre les réformes libé­rale en cours) vient montrer ce qui est possible. Mais pas encore à la mesure de la néces­sité. Car le mélange de tous ces secteurs (syndi­ca­listes, lycées et facs, quar­tiers, gilets jaunes) à Marseille, samedi après samedi après l’ef­fon­dre­ment des immeubles de la Rue d’Au­bagne, montre que ce n’est défi­ni­ti­ve­ment pas impos­sible sur le prin­cipe. Mais ce n’est pas fait. Et alors sont affai­blies la possi­bi­lité d’at­teindre encore plus Macron (même si la vulgate néo-libé­rale est touchée au cœur), comme d’em­pê­cher le RN de prétendre repré­sen­ter ce mouve­ment. L’af­faire est en cours et nous fixe la tâche, basique parmi les basiques : unir ce qui est divisé et qui ne devrait pas l’être.

[i] https://samuel­hayat.word­press.com/2018/12/05/les-gilets-jaunes-leco­no­mie-morale-et-le-pouvoir/

[ii] https://blogs.media­part.fr/ebali­bar/blog/131218/gilets-jaunes-le-sens-du-face-face

[iii] « Parce que les enne­mis de mes enne­mis ne sont pas vrai­ment des amis, mais un peu quand même ». https://www.media­part.fr/jour­nal/culture-idees/071218/eric-hazan-paris-n-est-pas-un-acteur-mais-un-champ-de-bataille?onglet=full

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