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Macron : lutte contre les « fake news » ou attaque contre la liberté d’ex­pres­sion ?

Aujourd’­hui les poli­tiques — et pas seule­ment Trump — n’hé­sitent pas à utili­ser des fake news voire à propa­ger eux mêmes des infor­ma­tions déli­bé­ré­ment fausses, truquées ou biai­sées ; des plate-formes comme Face­book renonce à faire le ménage (lire l’ar­ticle de Le Canard de cette semaine sur l’ac­cord Face­book / Le Monde) et préfère mettre en paral­lèle les infos pour­ries et véri­fiées simple­ment pour géné­rer du trafic et accro­cher les inter­nautes. Macron vient d’an­non­cer une loi pour renfor­cer le contrôle sur Inter­net en « période élec­to­rale » sans en dire beau­coup plus sur les moda­li­tés ou les moti­va­tions sur cette nouvelle censure d’État qui s’an­nonce et menace la liberté d’ex­pres­sion.

La Quadra­ture du Net, asso­cia­tion de défense des droits et liber­tés des citoyens sur Inter­net, a réagi immé­dia­te­ment.

Fake-news : derrière l’ef­fet d’an­nonce, Macron esquive le vrai débat

4 janvier 2018, Paris – Hier soir, Emma­nuel Macron a annoncé une future loi contre la propa­ga­tion de « fausses infor­ma­tions ». Derrière un effet d’an­nonce assez cynique, il révèle son désin­té­rêt pour un sujet qui mérite pour­tant un trai­te­ment sérieux. La propa­ga­tion de « fausses infor­ma­tions » est le symp­tôme d’une distor­sion du débat public provoquée par la surveillance écono­mique des grandes plate­formes – dont les partis poli­tiques tradi­tion­nels s’ac­com­modent très bien, quand ils n’y ont pas recours.

engrenage

Emma­nuel Macron propose que, en période élec­to­rale, les juges puissent être saisis en référé pour censu­rer des « fausses infor­ma­tions1 » par tout moyen, jusqu’au blocage d’un site.

Au regard du droit en vigueur, l’in­té­rêt de cette propo­si­tion est parti­cu­liè­re­ment douteux. La loi de 1881 sur la liberté de la presse incri­mine déjà (même hors période élec­to­rale) la diffu­sion d’in­for­ma­tions volon­tai­re­ment erro­nées, du moment que celles-ci portent atteinte à l’hon­neur d’une personne ou troublent (ou sont suscep­tibles de trou­bler) la paix publique2. On comprend mal quel type de « fausses infor­ma­tions » Macron voudrait combattre de plus.

Par ailleurs, la loi de confiance dans l’éco­no­mie numé­rique de 2004 prévoit aussi déjà, de façon géné­rique, qu’un juge peut ordon­ner en référé à tout héber­geur ou, à défaut, à tout opéra­teur de télé­com­mu­ni­ca­tion, de prendre « toutes mesures propres à préve­nir un dommage ou à faire cesser un dommage » causé par un contenu illi­cite3. Cette préro­ga­tive, dont la portée est par ailleurs dange­reu­se­ment vague et large, couvre tant la suppres­sion d’un contenu que le blocage d’un site.

Mani­fes­te­ment, la propo­si­tion de M. Macron est un pur effet d’an­nonce. En vérité, il n’a que faire de la propa­ga­tion des « fausses infor­ma­tions » ni du problème fonda­men­tal dont elles sont le symp­tôme. Ce sera donc à chacune d’entre nous de nous en préoc­cu­per.

Les « fake-news », symp­tôme d’une distor­sion géné­rale du débat en ligne

Emma­nuel Macron base son effet d’an­nonce sur l’idée que « propa­ger puis­sam­ment une fausse nouvelle sur les réseaux sociaux ne requiert aujourd’­hui que quelques dizaines de milliers d’eu­ros ». Il passe à côté de l’es­sen­tiel du débat : c’est le modèle écono­mique des grands réseaux sociaux qui, de lui-même, favo­rise la propa­ga­tion (gratuite) d’in­for­ma­tions qui distordent le débat public, dont les fake-news (et ce toute l’an­née, période d’élec­tion ou non).

Les conte­nus affi­chés sur le fil d’ac­tua­lité Face­book, ou les vidéos suggé­rées sur YouTube, par exemple, sont choi­sies par chacune de ces plate­formes. Pour renta­bi­li­ser au mieux leurs services, ces entre­prises ont tout inté­rêt à favo­ri­ser certains textes, images ou vidéos. D’abord, mettre en avant des conte­nus qui n’in­té­ressent qu’un groupe d’uti­li­sa­teurs présen­tant des carac­té­ris­tiques communes permet de profi­ler auto­ma­tique­ment les autres utili­sa­teurs qui consultent ce contenu. Ensuite, une fois un utili­sa­teur mis dans une case, la plate­forme peut affi­ner son profi­lage en lui soumet­tant des conte­nus de plus en plus précis, l’en­fer­mant dans une bulle de plus en plus restreinte. Et l’uti­li­sa­teur, une fois iden­ti­fié, diffu­sera à son tour les conte­nus qui lui ont été arbi­trai­re­ment attri­bués, et parti­ci­pera malgré-lui à l’en­fer­me­ment d’autres utili­sa­teurs4.

En paral­lèle, les plate­formes ont aussi inté­rêt à favo­ri­ser des conte­nus « attrape-clics », courts et peu subtils, n’ayant pas pour objec­tif de porter un discours perti­nent mais simple­ment d’at­ti­rer l’œil. La diffu­sion rapide et faci­li­tée de tels conte­nus donne autant d’oc­ca­sions d’ana­ly­ser les inter­ac­tions des utili­sa­teurs pour établir des profils plus précises.

L’un dans l’autre, le modèle du ciblage publi­ci­taire conduit à écar­ter des débats les opinions les plus subtiles et nuan­cées, peu clivantes (car inté­res­sant des personnes trop diffé­rentes pour permettre de les cibler préci­sé­ment) ou géné­rant peu de clics. Une fois ces posi­tions écar­tées, le champ est laissé libre à la propa­ga­tion de posi­tions cari­ca­tu­rales, peu réflé­chies, provo­cantes ou simple­ment menson­gères.

Enfin, non content d’avoir distordu le débat public, le ciblage des utili­sa­teurs consti­tue en fin de course un outil de choix pour des campagnes actives de propa­gande poli­tique (la parti­ci­pa­tion de Cambridge Analy­tica au Brexit et à l’élec­tion de Trump en est un exemple alar­mant). Le tableau est complet.

La propa­ga­tion de fausses infor­ma­tions n’est que le symp­tôme d’un mal bien plus large causé par le ciblage publi­ci­taire. La qualité du débat public exige un espace neutre, où le tissu des opinions n’est pas déchiré par des consi­dé­ra­tions marchandes. Emma­nuel Macron propose de ne trai­ter que le symp­tôme, et de la façon la plus absurde qui soit. Trai­tons donc le mal par nous-mêmes.

  • 1. Comme défi­ni­tion simple de « fausse infor­ma­tion » ou « fake-news », nous propo­sons : une infor­ma­tion présen­tée comme sérieuse et objec­tive mais déli­bé­ré­ment fausse ou tronquée.
  • 2. Voir les article 27 et 29 de la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse.
  • 3. Voir l’ar­ticle 6, I, 8 de loi n° 2004–575 du 21 juin 2004 pour la confiance dans l’éco­no­mie numé­rique.
  • 4. Pour appro­fon­dir le sujet de l’in­fluence du modèle écono­mique des plate­formes sur l’in­for­ma­tion elle-même et sur l’uti­li­sa­tion statis­tique de resem­blances entre indi­vi­dus pour leur déli­vrer un contenu spéci­fique, lire l’ar­ticle de Serge Proulx : Capi­ta­lisme et commu­ni­ca­tion : une moné­ti­sa­tion de la rela­tion sociale.

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