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Dans les eaux glacées de l’in­dif­fé­rence

https://entre­les­li­gne­sen­tre­les­mots.blog/2018/07/16/dans-les-eaux-glacees-de-lindif­fe­rence/

(…)trans­for­mer un petit pays qui fut long­temps, avant d’être voué au tourisme de masse, une niche écolo­gique, un site unique d’une grande beauté, en un des lieux les plus mora­le­ment abjects qui soit. Insup­por­table y est en effet, pour quiconque demeure un tant soit peu sensible au motif de l’in­to­lé­rable, dans sa dimen­sion morale comme poli­tique, la coexis­tence de ce qui s’y exhibe et s’y étale – l’ai­sance insou­ciante des riches retrai­tés, le noma­disme consu­mé­riste des touristes, l’ac­ti­visme tapa­geur des marchands et des promo­teurs, toute cette vulgaire arro­gance de patri­ciens et de parve­nus d’un côté, et de l’autre, cette huma­nité furtive qui tente de s’y faufi­ler, envers et contre tout – les migrants qui, jour après jour, fran­chissent la fron­tière au compte-goutte pour tomber dans les nasses de la PAF et se faire refou­ler du côté italien.

La coexis­tence de ces deux mondes incom­men­su­rables et qui s’ignorent, du fait de l’in­dif­fé­rence de glace et parfois de l’hos­ti­lité ouverte des uns, de la crainte des autres, est une des figures du présent les plus dépri­mantes qui soit ; cet effet de proxi­mité, de promis­cuité entre les jeux de plage, les plai­sirs nautiques, les apéros se prolon­gés aux terrasses de la vieille ville et, à quelques centaines, parfois quelques dizaines de mètres de là, ces petits groupes de jeunes Afri­cains qui jouent leur va-tout en sautant dans un train, en chemi­nant le long de l’au­to­route, en emprun­tant un sentier escarpé et qui, pour la plupart se font recon­duire de l’autre côté de la fron­tière en trou­peau maltraité par une police qui, se sachant couverte, agit selon ses propres règles et en viola­tion de la loi ; ceci sans oublier ceux qui meurent, qu’ils tombent d’un pont auto­rou­tier, d’une falaise, passent sous un train ou succombent à l’épui­se­ment…

(…) Et le pire de tout, j’y insiste, c’est que tout le monde s’en fout, qu’à aucun instant l’état d’ex­cep­tion ciblé qui y règne, symbo­lisé par ces voitures de police qui, sans relâche, sillonnent la prome­nade de Gara­van pour recon­duire les infil­trés sur le sol italien, ne nuit ni aux affaires, ni aux plai­sirs vacan­ciers : à deux pas du poste fron­tière où, jour et nuit, la PAF pratique la biopo­li­tique du tri entre fron­ta­liers, touristes et indé­si­rables, a été installé un port de plai­sance où font relâche d’élé­gants voiliers et s’édi­fie un palace six étoiles destiné à la jet set et aux « événe­ments » qui vont avec ; tous les jours, les Menton­nais de souche ou d’adop­tion, les vacan­ciers qui s’en vont s’ap­pro­vi­sion­ner au super­mar­ché voisin de l’autre côté de la fron­tière croisent des grappes de jeunes Afri­cains chemi­nant le long de la route, en quête d’une brèche dans le dispo­si­tif de verrouillage de la fron­tière ; régu­liè­re­ment, les flics français recon­duisent, au mépris de la loi, en Italie des mineurs que les cara­bi­nieri italiens, tout aussi régu­liè­re­ment, leur renvoient… Et la vie conti­nue, dans ce micro­cosme où, désor­mais, tout ce qui demeure, envers et contre tout, de ce qui en faisait, jadis et naguère, la douceur, ne fait qu’ac­cen­tuer les traits de l’obs­cé­nité de ce qui s’y commet au nom de cette fantas­ma­go­rie de l’en­va­his­se­ment, de cette obses­sion de l’entre-soi où se concentre le naufrage de cette Europe-là… (…) Menton, en ce sens, de petit para­dis touris­tique, s’est trans­for­mée, pour le pire, enville-monde, au sens où des Menton, il y en désor­mais un peu partout sur tout le pour­tour du globe, de ces villes fron­tières où les casi­nos coha­bitent avec les centres de réten­tion sans statut, du sud de la Cali­for­nie ou du Nouveau-Mexique, à la Thaï­lande ou Macao…

A Menton, d’une certaine façon, la fron­tière plus poreuse qu’elle ne l’a jamais été : chaque matin, des milliers de travailleurs italiens la fran­chissent en voiture, en véhi­cules utili­taires en moto, en scoo­ter, en train pour aller travailler en France, dans les villes proches sur la Côte, notam­ment à Monaco – dans l’hô­tel­le­rie et la restau­ra­tion, le petit commerce, le bâti­ment, etc., tous les week-ends et jours de fête des milliers d’Ita­liens viennent passer quelques heures à Menton, ils sont chez eux sur les plages, dans les cafés et les restau­rants, dans les ruelles de la vieille ville, (…)En un sens, donc, Menton, comme Stras­bourg, est deve­nue une de ces villes-témoin de l’ef­fran­ge­ment des fron­tières à l’in­té­rieur de l’Eu­rope, une de ces villes qui, rétros­pec­ti­ve­ment, témoignent de l’ab­sur­dité des guerres du XX° siècle desti­nées à consti­tuer des terri­toires homo­gènes fondés sur le prin­cipe de l’Etat-nation, (…) c’est un fait que Menton se défi­nit, d’une façon géné­rale, comme une ville « entre » France et Italie, une ville franco-italienne, une ville où l’on commu­nique en italien presque autant qu’en français, bien davan­tage que comme une ville de sépa­ra­tion…

Il faut donc faire un effort d’ima­gi­na­tion pour conce­voir comment cette situa­tion de flui­dité, comme régime géné­ral des circu­la­tion et des échanges (les fron­ta­liers italiens font le plein de gazole du côté français, les fron­ta­liers français font le plein de spiri­tueux et de ciga­rettes du côté italien) peut être compa­tible avec la chasse à l’homme et le régime de l’ar­rêt et du refou­le­ment sans rémis­sion sous lequel sont placés, dans le même espace, les migrants extra-euro­péens. (…) Ce qu’il s’agit de mettre en place, c’est un système discri­mi­nant et discri­mi­na­toire, alliant extrême souplesse et inflexi­bi­lité, lais­ser passer routi­nier pour les uns et capture systé­ma­tique pour les autres. (…)

D’autre part, ce dispo­si­tif alliant capture et refou­le­ment ne peut trou­ver son effi­ca­cité qu’à la condi­tion de se situer en marge, en viola­tion des lois et des règle­ments ayant trait notam­ment au droit d’asile, en France – ceci a été encore souli­gné tout récem­ment par un rapport rendu public par le contrô­leur géné­ral des lieux de priva­tion de liberté (CGLPL).

Mais le pire, c’est qu’en dépit de tous ces obstacles et de toutes ces complexi­tés, ce dispo­si­tif fonc­tionne, que seuls très peu de migrants parviennent à le contour­ner, que le méca­nisme de blocage et de renvoi est effi­cace, alors même qu’il est fondé sur des moyens assez élémen­taires – contrôles statiques aux postes fron­tières, patrouilles mobiles dans les trains, sur les chemins et sentiers, check­points dans les gares et sur certains axes routiers du côté français. Cela tient en partie au fait que la fron­tière est, à Menton, un goulot d’étran­gle­ment entre mer et montagne, rela­ti­ve­ment facile à contrô­ler, ce qui fait que la plupart des candi­dats aux passages sont renvoyés du côté de la vallée de la Roya dans laquelle ils tentent leur chance à partir de Vinti­mille.

Mais il me semble que l’es­sen­tiel n’est pas là : ce qui fait que le dispo­si­tif d’ar­rêt fonc­tionne à Menton, alors qu’il rencontre de grandes diffi­cul­tés dans la vallée de la Roya, c’est que, dans sa grande majo­rité, la popu­la­tion locale, dans toutes ses compo­santes et pour des motifs infi­ni­ment variables, « joue le jeu », en affec­tant de ne rien voir de la chasse aux migrants qui se déroule dans les trains, les gares, sur les check­points, aux alen­tours des villages dans l’ar­rière-pays proche. Le meilleur atout de l’état d’ex­cep­tion sélec­tif, c’est la distrac­tion, l’in­dif­fé­rence de glace (ou pire) de ceux qui vaquent à leurs occu­pa­tions, s’oc­cupent de leurs affaires, qu’elles soient de labeur ou de loisir, et détournent la tête quand, en gare de Menton, la PAF débarque manu mili­tari du TER Vinti­mille-Nice un passa­ger clan­des­tin. (…)

Juste un peu plus haut, dans la vallée de la Roya, là où une partie de la popu­la­tion locale ne joue pas le jeu et, à des titres divers, porte assis­tance aux migrants, là où le dispo­si­tif d’ar­rêt et de persé­cu­tion attise la divi­sion entre autoch­to­nistes à la Marine ou Ciotti et hospi­ta­liers, les choses ne se passent pas aussi simple­ment et, on l’a vu, la contes­ta­tion ouverte et active du dispo­si­tif a très rapi­de­ment rencon­tré un écho à l’échelle natio­nale et au delà, le nom de Cédric Herrou est devenu un emblème pour tous ceux qui n’ac­ceptent pas que les migrants soient trai­tés comme des crimi­nels ou du bétail. Ce que montre ce qui s’est passé et se passe dans la vallée de la Roya, c’est que « les gens », les plus impro­bables des gens, dans le rôle du mili­tant ou de l’ac­ti­viste, de petits éleveurs ou agri­cul­teurs vivant en habi­tat dispersé de moyenne montagne disposent d’une vraie capa­cité d’en­trave, de pertur­ba­tion de ces dispo­si­tifs morti­fères, ils montrent qu’on peut s’in­ter­po­ser et y résis­ter effi­ca­ce­ment. A Menton, le mieux qui s’en­tende, ce sont des remarques défai­tistes et rési­gnées du genre : « C’est bien malheu­reux, tout ça – mais qu’est-ce qu’on peut y faire ? » – remarque tout à fait dans le ton d’une époque avachie et reve­nue de tout…

Deux brèves remarques pour conclure ce bref compte-rendu d’ob­ser­va­tion sur le terrain : la poli­tique de ferme­ture des fron­tières aux migrants et l’au­toch­to­nisme imagi­naire qui en consti­tue la toile de fond, c’est la goutte de poison dans le tonneau de la vie commune et qui, du coup, la rend imbu­vable (…)

Alain Bros­sat

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