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Un long calvaire s’an­nonce pour la Grèce

Un article paru dans Alter­na­tives écono­miques. La Grèce conti­nue à dépé­rir, sa jeunesse s’ex­pa­trie, le taux de chômage reste massif.
C’est une volonté des diri­geants d’ l’UE, et pas seule­ment de la diri­geante alle­mande, qu’il en soit ainsi.
PB, 22–07–2018
Michel Husson 02/07/2018

Le troi­sième « plan de sauve­tage » de la Grèce (Memo­ran­dum of Unders­tan­ding) va s’ache­ver au mois d’août, même si elle n’est pas encore sortie d’af­faires, comme l’a bien montré Jacques Adda. L’ac­cord « final » conclu entre la Grèce et ses créan­ciers repose au fond sur trois faux-semblants : il voudrait effa­cer les effets sociaux de près de dix ans d’aus­té­rité aveugle ; il s’ap­puie sur des pers­pec­tives écono­miques inco­hé­rentes ; enfin, il instaure une mise en tutelle à durée indé­fi­nie de la Grèce.

Novlangue euro­péenne

L’ac­cord a souvent été accueilli par des commen­taires expri­mant un soula­ge­ment obscène, compte tenu de l’état de déla­bre­ment du pays. La palme revient sans doute à Pierre Mosco­vici qui n’hé­site pas à écrire sur son blog : « Tel Ulysse de retour à Ithaque, la Grèce arrive enfin à desti­na­tion aujourd’­hui, dix ans après le début d’une longue réces­sion. Elle peut enfin souf­fler, regar­der le chemin parcouru et contem­pler de nouveau l’ave­nir avec confiance.  » C’est le coup de pied de l’âne à un peuple que l’on a déli­bé­ré­ment maltraité, et cet étalage d’au­to­sa­tis­fac­tion a quelque chose d’in­to­lé­rable. Le commis­saire salue les sacri­fices du peuple grec qui étaient néces­saires pour éloi­gner « le plus grand péril de cette odys­sée  » qui, pour lui, n’était ni la misère, ni le chômage, ni les mala­dies, ni les suicides, ni les exils, mais ce « monstre appelé Grexit. »

Le « rapport de confor­mité » (Compliance Report) de la Commis­sion euro­péenne est lui aussi un long satis­fe­cit qui décrit point par point la bonne mise en oeuvre par le gouver­ne­ment grec des condi­tions asso­ciées à « l’aide » reçue. Tout au long de ce texte, une insup­por­table novlangue est de règle. Prenons l’exemple de la santé publique : pour la Commis­sion, « les auto­ri­tés ont rempli leur enga­ge­ment de conti­nuer à ratio­na­li­ser les dépenses globales de santé.  » Cette asser­tion est d’un cynisme effa­rant, au regard de la situa­tion réelle qui est celle-ci : « le système natio­nal de santé grec a été déman­telé par l’ap­pli­ca­tion d’un ensemble de mesures impo­sées depuis 2010 par les créan­ciers de la Grèce dans les secteurs de santé primaire, secon­daire et phar­ma­ceu­tique » comme l’ana­lyse la cher­cheuse Noëlle Burgi, dans un article très docu­menté.

Des condi­tions de vie dantesques

Une enquête menée à Athènes dresse un tableau saisis­sant des condi­tions de vie. 43 % des ménages déclarent ne pas avoir les moyens de payer le chauf­fage de leur loge­ment ; 52 % disent qu’ils ne pour­raient faire face à une dépense impré­vue de 500 euros, 49 % qu’ils n’ont pas les moyens de partir en vacances. Six personnes inter­ro­gées sur dix sont restées au chômage plus de deux ans. 10 % seule­ment des chômeurs sont indem­ni­sés, à 360 euros par mois.

Toujours à Athènes, la consom­ma­tion de psycho­tropes a été multi­pliée par 35 entre 2010 et 2014, celle des benzo­dia­zé­pines par 19 et celle des anti­dé­pres­seurs par 11. Ces dernières données sont tirées d’un article du Monde diplo­ma­tique qui résume les résul­tats d’une étude origi­nale menée sur les eaux usées de la ville.Comment, dans ces condi­tions, la Grèce peut-elle « contem­pler de nouveau l’ave­nir avec confiance » ?

Déco­no­mie

Si un tel déni est diffi­ci­le­ment suppor­table, les projec­tions écono­miques accom­pa­gnant l’ac­cord sont, elles, propre­ment hallu­ci­nantes. Le docu­ment de réfé­rence repro­duit le même scéna­rio qui a fait long feu depuis 2010. La Grèce est censée main­te­nir un excé­dent primaire élevé tout en renouant avec la crois­sance. L’ex­cé­dent primaire – soit la diffé­rence entre les recettes et les dépenses hors inté­rêts de la dette – est la variable-clé, qui mesure la capa­cité de la Grèce à hono­rer ses enga­ge­ments. En très bon élève, la Grèce a pour l’ins­tant tenu, et au-delà, cet objec­tif. Il était de 0,5 % du PIB en 2016 et ce fut 3,9 % ; puis 2 % en 2017, et ce fut 4,2 %.

Pour complaire à ses créan­ciers, le gouver­ne­ment grec a présenté une stra­té­gie budgé­taire à moyen terme enté­ri­née par la Commis­sion euro­péenne dans son rapport de confor­mité. Elle est mani­fes­te­ment déli­rante : le scéna­rio postule une crois­sance qui augmente progres­si­ve­ment jusqu’à 2,6 % en 2020 avant de ralen­tir à 1,9 % en 2022. C’est évide­ment opti­miste, mais c’est surtout tota­le­ment dérai­son­nable quand en même temps l’ex­cé­dent primaire devrait augmen­ter progres­si­ve­ment de 3,5 % du PIB en 2018 à 4,3 % en 2022.

Une telle prévi­sion sort complè­te­ment des clous et on pour­rait lui adres­ser la formule utili­sée par la Cour des comptes euro­péenne dans son rapport sur l’in­ter­ven­tion de la Commis­sion dans la crise finan­cière grecque : « La commis­sion a établi des projec­tions macroé­co­no­miques et budgé­taires sépa­ré­ment et ne les a pas inté­grées dans un modèle.  » Mais croire qu’il pour­rait exis­ter un modèle capable d’en­gen­drer une telle trajec­toire est une pure fiction. Tous les écono­mistes sérieux savent qu’on ne peut main­te­nir long­temps un tel excé­dent primaire, comme le rappe­lait le FMI en 2016 dans son analyse de soute­na­bi­lité de la dette grecque : « un excé­dent primaire de 3,5 % du PIB est diffi­cile à atteindre et à main­te­nir à long terme, en parti­cu­lier après de longues périodes de réces­sions et face à un chômage struc­tu­rel élevé. »

Impos­sible reprise

Plutôt que de dépen­ser son éner­gie à critiquer les suppo­sées erreurs commises par les auteurs de ces scéna­rios rocam­bo­lesques, il vaut mieux mettre les pieds dans le plat et dire que ces idiots utiles n’en ont au fond rien à faire. Il s’agit d’un habillage tech­no­cra­tique du seul chiffre qui importe, à savoir l’ex­cé­dent primaire, parce qu’il repré­sente la capa­cité de la Grèce à payer ses inté­rêts. Il n’y a que cela qui compte. La contre­par­tie de cette saignée est la pour­suite des réformes struc­tu­relles, notam­ment la baisse des dépenses sociales, en parti­cu­lier les pensions dans le cas de la Grèce, ainsi que le blocage de tout inves­tis­se­ment public.

Cette trajec­toire est incom­pa­tible avec une reprise de la crois­sance. Jusqu’à la crise, l’in­ves­tis­se­ment tirait la produc­ti­vité horaire du travail. Depuis la crise, son volume a été divisé par trois, retrou­vant à peine son niveau de 1990 ; et la Grèce est l’un des rares pays euro­péens, peut-être le seul, où la produc­ti­vité horaire du travail recule, au rythme de 1 point par an. Cette tendance sera d’au­tant plus diffi­cile à inver­ser que les forces vives sont parties : envi­ron un tiers de la popu­la­tion de 15 à 29 ans, pour une bonne partie des personnes quali­fiées, a quitté le pays. Cette perte de substance va encore aggra­ver le déséqui­libre démo­gra­phique et l’im­pact des réformes des retraites, d’au­tant plus que le nombre de nais­sances a baissé depuis le crise.

Le commerce exté­rieur de la Grèce est aujourd’­hui à peu près équi­li­bré. Mais ce résul­tat n’a pas été atteint par une reprise des expor­ta­tions qui auraient été dopées par les fameuses « réformes » : c’est l’ef­fet méca­nique de la chute des impor­ta­tions pendant la crise. Toute reprise véri­table condui­rait à de nouveau à un défi­cit en raison de la dépen­dance de la Grèce notam­ment en biens d’in­ves­tis­se­ment, et cela dans un contexte où les capi­taux étran­gers seraient évidem­ment réti­cents à finan­cer ce défi­cit.

C’est en regar­dant du côté des expor­ta­tions de la Grèce que l’on peut discer­ner à quoi le pays est destiné. Ses prin­ci­pales ressources spéci­fiques sont, en simpli­fiant un peu, la flotte commer­ciale (mais les arma­teurs grecs paient peu d’im­pôts et les ports seront peu à peu vendus à des groupes chinois ou autres) et le tourisme. Ce dernier est à peu près le seul secteur en expan­sion et repré­sente en 2016 un quart des expor­ta­tions et 7,5 % du PIB. Selon le rapport du World Travel & Tourism Coun­cil sur la Grèce, les effets induits du tourisme sur l’éco­no­mie conduisent à une contri­bu­tion totale de 18,6 % du PIB en 2016. Près d’un quart (23,4 %) de l’em­ploi total serait lié à l’in­dus­trie touris­tique. La stra­té­gie est donc toute trou­vée : conti­nuons à atti­rer les touristes qui aban­donnent les pays à risque, avec des tarifs attrac­tifs.

Une dette insou­te­nable

Les négo­cia­tions sur la dette grecque sont au fond une fantas­ma­go­rie. Personne ne croit vrai­ment à la soute­na­bi­lité à moyen ou long terme de la dette grecque. Le FMI s’est retiré du jeu parce qu’il n’y croit pas, et même la Commis­sion euro­péenne a émis de discrètes réserves. L’Eu­ro­groupe fait semblant de croire au réta­blis­se­ment de la soute­na­bi­lité de la dette grecque en préten­dant que le ratio dette/PIB devrait dimi­nuer progres­si­ve­ment pour passer de 188,6 % en 2018 à 168,9 % en 2020, puis 131,4 % en 2030 et 96,8 % … en 2060.

Mais cela, encore une fois, n’est que de l’ha­billage pour récu­ser toute nouvelle annu­la­tion de la dette. Le refus des créan­ciers n’est pas fondé sur la confiance dans la vali­dité de leurs scéna­rios, mais s’ex­plique par la volonté de disci­pli­ner leur débi­teur grec. Leur objec­tif est au fond de se donner les moyens de récu­pé­rer un maxi­mum d’argent et de repor­ter le plus tard possible leurs pertes éven­tuelles.

Il suffit pour s’en rendre compte d’exa­mi­ner l’échéan­cier qui vient d’être enté­riné (il est régu­liè­re­ment compilé par trois jour­na­listes du Wall Street Jour­nal sur la page Gree­ce’s Debt Due). Le profil est aber­rant : après un léger retrait en 2018 (8 milliards de dollars), les rembour­se­ments bondissent à près de 12 milliards en 2019. Puis, ils baissent à 4 milliards en 2020 et 2021. Les montagnes russes s’en­chaînent : un creux un peu après 2040 et puis, brusque­ment, cela repart comme un feu d’ar­ti­fice pendant cinq ans (après une petite pause en 2051) jusqu’à l’an­nu­la­tion finale en 2060 !

La Grèce, endet­tée… jusqu’en 2060 !

Echéan­cier annuel des rembour­se­ments de la dette grecque

En milliards de dollars. Source: Wall Street Jour­nal

Cette trajec­toire chao­tique s’ex­plique par le trai­te­ment diffé­ren­cié des dettes auprès des diffé­rents créan­ciers. Aujourd’­hui la dette de la Grèce est de 294 milliards de dollars qui se répar­tissent comme suit:

Répar­ti­tion des déten­teurs de la dette grecque (en milliards de dollars)
FESF (Fonds euro­péen de stabi­lité finan­cière) 131
Gouver­ne­ments de la zone euro 53
MES (Méca­nisme euro­péen de stabi­lité) 37
Inves­tis­seurs privés 34
Déten­teurs de Bons du trésor 15
Fonds moné­taire inter­na­tio­nal 12
Banque euro­péenne d’in­ves­tis­se­ment 12

Source : Wall Street Jour­nal

Les Etats et insti­tu­tions euro­péennes, qui détiennent 80 % de la dette grecque, n’au­raient-ils pas pu se concer­ter, ne serait-ce que pour réduire le « mur » de 2019 où « les besoins bruts de finan­ce­ment s’élè­ve­ront à 21 milliards d’eu­ros en prin­ci­pal et en inté­rêts » comme le souligne la Cour des comptes euro­péenne ? La moitié de ce besoin de finan­ce­ment corres­pond à la Banque centrale euro­péenne, la même qui refuse de four­nir des liqui­di­tés en échange de titres de la dette grecque. Une partie des profits réali­sés sur les achats de titres grecs par les pays de l’eu­ro­zone sera fina­le­ment resti­tué à la Grèce, mais au compte-goutte (voir cette péti­tion citoyenne de WeMove.EU). L’ac­cord prévoit néan­moins une réserve de précau­tion de 15 milliards d’eu­ros (contes­tée au Parle­ment alle­mand), ce qui est un moyen d’ad­mettre que le calen­drier n’est pas réaliste.

Tout est donc en place pour que le méca­nisme infer­nal de boule de neige s’en­clenche à nouveau : la Grèce devra emprun­ter de nouveau sur les marchés pour faire face à ses échéances, mais à 3, 4 ou 5 %.

Le secret de Poli­chi­nelle

Klaus Regling, le direc­teur géné­ral du Méca­nisme Euro­péen de Stabi­lité (ESM, Euro­pean Stabi­lity Mecha­nism), tire évidem­ment un bilan posi­tif de l’ac­tion de l’Eu­ro­groupe. Dans un discours prononcé devant l’Helle­nic Bank Asso­cia­tion, le 12 juin dernier, il commence par « féli­ci­ter le peuple grec et ses diri­geants poli­tiques pour cette évolu­tion vers une écono­mie plus moderne. » L’objec­tif est main­te­nant que la Grèce ait accès aux marchés après l’achè­ve­ment du programme : c’est impor­tant pour la Grèce mais aussi, soit dit en passant pour l’ins­ti­tu­tion qu’il dirige, puisque elle en est « le prin­ci­pal créan­cier. » Et il est vrai que l’agence de nota­tion Stan­dard & Poor’s a annoncé, le 25 juin, qu’elle rele­vait la note de la dette grecque B à B+, ce qui n’em­pê­chera pas que la Grèce devra se finan­cer à des taux élevés. On peut en effet se deman­der qui se risque­rait à prêter à la Grèce sans une prime de risque « rassu­rante ».

Mais Klaus Regling ne dissi­mule pas un certain pessi­misme : « Permet­tez-moi de dire en même temps que l’ac­cès de la Grèce aux marchés reste fragile. Retrou­ver la confiance des inves­tis­seurs implique de faire preuve d’un enga­ge­ment total en faveur des réformes, mais même cela pour­rait ne pas suffire dans le cas de la Grèce. » Il faudra donc la surveiller, notam­ment grâce au Système d’alerte précoce (Early Warning System) dont dispose l’ESM et cette surveillance devra, dans le cas de la Grèce, être « plus serrée et plus complète que dans n’im­porte quel pays. »Quelques jours plus tard il livre le fond de sa pensée, dans une inter­view assez inci­sive et repro­duite sur le site de l’ESM. A la ques­tion de savoir si la dette de la Grèce pour­rait être décla­rée soute­nable à long terme, Klaus Regling répond par la néga­tive, suivie d’une formule ampou­lée sur le rôle des mesures à moyen terme. Et combien de temps faudra-t-il, lui demande-t-on, que la Grèce fasse des réformes pour rassu­rer les marchés ? Là encore, la réponse en dit long : « la mise en œuvre des réformes est une tâche perma­nente. Elle n’est jamais ache­vée. C’est vrai pour tous les pays du monde, pour tous les pays de l’Union euro­péenne et donc aussi pour la Grèce. Peut-être un peu plus dans le cas de la Grèce, en raison de l’his­toire récente de l’éco­no­mie grecque qui met fin à une période d’ajus­te­ment diffi­cile.  »

Pas de sortie de crise à l’ho­ri­zon

Le chef de l’ESM se fait encore plus précis : la surveillance de la Grèce, via le Early Warning System « devra durer jusqu’à ce que tout l’argent soit remboursé ». Jusqu’en 2060 ? demande l’in­ter­vie­wer et Regling répond : « Oui. La Commis­sion arrê­tera quand 75 % auront été rembour­sés, mais pas nous. Nous surveille­rons jusqu’à l’échéance finale ». Et il y aura même une « surveillance renfor­cée » avec « une évalua­tion tous les trois mois » mise en place pendant « un certain nombre d’an­nées. »

La décla­ra­tion finale de l’Eu­ro­groupe du 22 juin, contient d’ailleurs une clause de revoyure : « L’Eu­ro­groupe exami­nera à la fin de la période de grâce du FESF, en 2032, si des mesures supplé­men­taires sont néces­saires. » Cette surveillance sert à véri­fier que « les enga­ge­ments sont hono­rés et qu’il n’y a pas de retour en arrière sur les réformes impor­tantes qui sont néces­saires pour rame­ner la Grèce sur un sentier de crois­sance plus élevé. » Bref, la Grèce reste sous tutelle.

Le simili-accord conclu entre la Grèce et ses créan­ciers euro­péens a été présenté comme une sortie défi­ni­tive de la crise. C’est double­ment faux. L’ac­cord ne peut pas effa­cer les dommages systé­ma­tique­ment infli­gés à la société grecque et dont les effets ne sont pas effa­cés. Il n’ouvre pas non plus une nouvelle trajec­toire pour l’éco­no­mie grecque. Et ces deux constats ne sont pas sans rapport.

Michel Husson 02/07/2018

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