https://www.lemonde.fr/idees/article/2026/09/07/la-victoire-de-l-afd-en-saxe-anhalt-est-le-symptome-d-une-maladie-chronique-de-la-democratie-allemande_6767940_3232.html
« La victoire de l’AfD en Saxe-Anhalt est le symptôme d’une maladie chronique de la démocratie allemande »
Le 6 septembre, le parti d’extrême droite a remporté une large victoire lors d’élections régionales en Saxe-Anhalt, un land de l’ancienne Allemagne de l’Est. Dans une tribune au « Monde », la professeure d’études germaniques Elisa Goudin y voit la conséquence de l’après-chute du mur en 1989 : « L’unification n’en fut pas une. »
(…) Les partis classiques, hérités de l’Ouest, ont souvent adopté une posture de donneurs de leçons, comme pour faire entendre raison à ces Allemands de l’Est qui ne comprendraient décidément rien à la démocratie et à l’Etat de droit, voulant prendre en charge leur alphabétisation politique. Le mépris de classe ou le mépris régional n’étaient jamais loin. (…)
Le manque d’adhésion à la démocratie à l’Est s’explique bien moins par un manque de culture politique des Allemands de l’Est, comme on l’entend dire souvent, que par une déception fondamentale : la démocratie n’a pas rempli, depuis trente-cinq ans, son mandat de créer de l’égalité des chances et de la reconnaissance sociale pour tous. En 1949, elle est arrivée à l’Ouest avec le plein-emploi, le miracle économique, l’Etat-providence, tandis qu’à l’Est son arrivée a coïncidé avec un chômage massif après la « thérapie de choc » pour apporter le capitalisme, la délégitimation brutale de toute une période de vie et des peurs collectives, au point qu’en 1994 le taux de natalité dans l’ancienne RDA a atteint le chiffre de 0,77 enfant par femme. Dans aucun autre Etat du monde (hormis… le Vatican !), à aucune époque, on a enregistré un taux aussi bas. Plus personne ne se projetait dans la parentalité, et donc dans l’avenir.
Tout cela a une cause : l’unification n’en a pas été une. On a simplement agrandi la République fédérale d’Allemagne (RFA), l’Est n’a rien pu apporter, de ses acquis sociaux notamment, dans la corbeille de mariage. Et tout ce qui venait de RDA, art, littérature, diplômes, a été systématiquement dévalorisé. Quand la tête de liste de l’AfD en Saxe-Anhalt, Ulrich Siegmund, né quelques jours après l’unification [en octobre 1990], sillonne le Land sur sa motocyclette bleue Simson, marque culte de la jeunesse de RDA, c’est pour afficher son identité est-allemande. Lors d’un meeting cet été, un humoriste proche de l’AfD avait chanté l’hymne est-allemand : Siegmund, gêné, a repris en chœur cet hymne aux paroles pourtant très clairement communistes, ce qui, pour un ultralibéral, est pour le moins surprenant. Mais l’important, c’était de montrer qu’avec cette élection l’Est tient enfin sa revanche et ne se laissera plus dicter ses lois. (…)
Les Allemands sont des champions de la commémoration, mais au fond cela ne fonctionne plus très bien. Il y a un immobilisme satisfait, qui résulte des apories d’un discours mémoriel un peu ronronnant, sans doute plus adapté aux enjeux actuels, ce qui laisse de la place pour des discours extrémistes réhabilitant le nazisme. (…)
Même si l’AfD ne gouverne pas, il est temps que les autres partis se posent la question : comment, dans ce nouveau contexte, continuer à faire passer la leçon de l’histoire, à savoir les finalités toujours morbides des idéologies suprémacistes ? Comment empêcher le retour de l’histoire ? Pour être forte, la démocratie allemande doit commencer par reconnaître ses faiblesses. Ce qui a fonctionné pendant des décennies ne fonctionne plus.
Elisa Goudin est professeure d’études germaniques à l’université Sorbonne-Nouvelle. Elle a écrit, avec Agnès Arp, « La RDA après la RDA. Des Allemands de l’Est racontent » (Nouveau Monde Editions, 2020). Elle codirige le blog Regards sur la RDA et l’Allemagne de l’Est.
