Pourquoi l’extrême droite est au centre du jeu politique et va y rester
L’année 2025 s’est ouverte sur l’investiture de Donald Trump, de retour à la Maison-Blanche avec tout son cortège réactionnaire, identitaire et pseudo-libertarien issu de la mouvance « Maga » (« Make America Great Again »), dont le dernier fait d’armes est d’avoir fait « capturer » le président Nicolas Maduro, provoquant une stupeur mondiale.
Elle s’est close avec le retour d’un pinochétiste à la présidence du Chili, six ans à peine après un mouvement social inédit, qui a manqué de venir à bout de la Constitution néolibérale léguée par la dictature.
Entre-temps, l’extrême droite a continué de progresser dans les pays capitalistes avancés. Elle s’est ancrée au Parlement au Japon, a consolidé son socle électoral au Portugal, n’a pas été inquiétée dans ses fiefs électoraux en Italie où elle gouverne… Et dans les États du format dit « E3 », qui regroupe les plus grandes puissances militaires et économiques d’Europe, à savoir la France, l’Allemagne et le Royaume-Uni, elle est structurellement en tête des intentions de vote.
En dehors de ces succès électoraux confirmés ou probables, la tendance de fond est sans appel. Parmi les régimes représentatifs à l’ouest du continent européen, les plus anciennement établis, elle est en ascension depuis quatre décennies et n’épargne quasiment plus aucun pays.
Dans un récent article académique, les politistes Vincenzo Emanuele et Bruno Marino ont démontré que la polarisation idéologique des paysages politiques a nettement progressé durant la décennie 2010, et que cette dynamique a été nourrie de manière asymétrique par une radicalisation vers la droite. (…)
Alors que se passe-t-il ?
On dira qu’il ne s’agit pas des mêmes personnes qui défilent dans la rue et qui se déplacent aux urnes, et que celles-ci sont un miroir déformé de la morphologie sociale réelle du pays, ce qui est en partie vrai. Dans les élections régionales dans la région des Marches en septembre ou dans celle d’Estrémadure en Espagne en décembre, la chute des partis de gauche et le succès de l’extrême droite s’expliquent d’abord par une forte abstention d’anciens électeurs de gauche.
Mais la faiblesse de la participation n’explique pas tout, car malgré cela le nombre absolu de voix en faveur de l’extrême droite progresse souvent. En Estrémadure, Vox a ainsi gagné près de 80 % d’électeurs et électrices supplémentaires en deux ans. Aux élections générales portugaises de mai 2025, l’abstention a progressé de moins de deux points, tandis que Chega a gagné près de 23 % de voix supplémentaires en un an.
L’extrême droite est devenue une force majeure en Europe
Un phénomène équivalent s’est réalisé en France lors du premier tour des élections législatives anticipées de juin 2024. La participation y a progressé de 19,2 points par rapport aux législatives de 2022 qui s’étaient tenues dans la foulée de l’élection présidentielle. Alors que l’on comptait 9,25 millions de bulletins supplémentaires dans les urnes, le Rassemblement national (RN) a pour sa part gagné près de 6 millions de voix. À aucun premier tour d’une élection nationale, l’extrême droite n’avait mobilisé une telle proportion des personnes inscrites sur les listes électorales.
Conclusion : il existe certes des dispositions individuelles exploitables par la gauche dans l’électorat, mais pas des masses endormies qui ne demanderaient qu’à être réveillées pour terrasser une extrême droite anachronique. Le travail politique pour activer ces dispositions progressistes, dans un champ médiatique hostile et alors que les relais locaux se sont raréfiés, est considérable.
À l’inverse, les dispositions racistes, sexistes et égoïstes restent répandues et s’avèrent plus faciles à activer depuis les grands médias et les contenus viraux des réseaux sociaux. Pire : l’agrégation des haines semble plus aisée à réaliser que la convergence des luttes pour l’émancipation. Des ressentiments de natures diverses cohabitent mieux que les combats contre l’inégale répartition de la liberté, qui exigent de chaque groupe d’être conscient de ses propres avantages dans la structure sociale.
(…) la proposition d’extrême droite prise à son plus haut niveau de généralité, celle d’un national-capitalisme autoritaire, apparaît désormais plus « rationnelle » pour des cohortes croissantes de l’électorat, que les propositions en crise du libéralisme et de la gauche socialiste et écologiste.
Le libéralisme, dans ses versants politique et économique, a toujours souffert de contradictions. Ses promoteurs se sont volontiers accommodés du traitement subalterne de catégories entières (femmes, classes laborieuses, peuples colonisés) privées des droits et libertés conquises contre l’Ancien régime. Et la mise à bas par les libéraux de l’ordre traditionnel ne s’est pas accompagnée de la reconstruction de solidarités modernes, promues par d’autres sensibilités.
Il y a cependant des périodes, signale le philosophe Bruno Karsenti, durant lesquelles les libéraux s’efforcent de « composer logique de marché et intégration sociale ». Et puis d’autres lors desquelles ils n’y consentent ou n’y parviennent plus, précipitant alors une « zone d’effondrement ». Or, c’est typiquement ce qui s’est produit depuis la grande crise économique de 2008 et tous les chocs qui ont suivi pour les sociétés occidentales.
Le triptyque constitué de la mondialisation, la financiarisation et l’innovation a en effet été blessé à mort à ce moment-là. L’affaiblissement global de la croissance et la hausse persistante des inégalités ont, progressivement, rendu inopérant le discours faussement égalitaire (« l’égalité des chances ») et rationaliste (un « gouvernement des experts ») qui légitimait le néolibéralisme depuis les années 1980 et ses tentatives de restaurer le taux de profit.
La crise sanitaire a redoublé cette rupture. (…) Mais en réalité, leur camp a fini de perdre sa crédibilité avec le retour de l’inflation (le « mal » qu’ils étaient censés avoir terrassé), la révélation d’une dépendance industrielle inquiétante envers la Chine, et la volonté de faire payer au monde du travail les immenses facilités accordées par la puissance publique au secteur privé.
Désormais, le discours des néolibéraux tourne à vide : la mondialisation n’est plus perçue comme une « chance » et les gains prétendus de leurs politiques s’effacent devant leur coût en termes de pouvoir d’achat, d’inégalités et de dégradation de services publics. La conception de l’émancipation par la concurrence mondiale, qui constituait le cœur de la promesse néolibérale, est en miettes. La base sociale de ce camp se réduit de plus en plus à certains secteurs économiques encore prospères et aux retraités aisés.
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« Lorsque le néolibéralisme détruit le tissu de la société démocratique […] sans autre règle que la rentabilité, écrit Jean-Yves Pranchère dans La pensée réactionnaire est-elle de retour ? (Presses de Sciences Po, 2025), il détruit les conditions mêmes d’une société libérale et de ses mœurs pluralistes. » Et les agents de cette destruction peuvent alors achever leur œuvre en devenant eux-mêmes « illibéraux », s’il leur semble que cette mue est la seule voie qui leur reste pour préserver « leur intérêt de classe ».
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Ces stratégies de « fusion des droites » ne sont pas sans danger pour le camp néolibéral, qui perd là définitivement son statut « d’alternative » à l’extrême droite. Que les alliances formelles fonctionnent (comme en Italie, en Argentine ou en Suède) ou échouent (comme en Autriche, aux Pays-Bas ou au Portugal), c’est l’extrême droite qui finit très souvent par rafler la mise électorale.
Les composantes de la gauche, elles, souffrent de trois maux, différemment dosés selon les contextes nationaux : leur passif au pouvoir, pour celles qui se sont amalgamées au camp néolibéral ; un décalage considérable entre leur projet alternatif, lorsqu’il existe, et les possibilités concrètes de le mettre en œuvre ; et enfin un isolement stratégique, quand le centre-droit préfère sombrer ou s’allier à l’extrême droite plutôt que de soutenir des politiques formulées depuis la gauche.
Le passif au pouvoir n’est pas réductible à la seule « traîtrise » des élites de centre-gauche. Leur socialisation dans une classe politique aux intérêts éloignés des classes subalternes a bien sûr pu jouer, mais le compromis fordiste-keynésien historique leur convenait bien, dans la mesure où il profitait à leur base électorale tout en contentant les milieux d’affaires.
Le problème, comme le soulignent les économistes Robert Brenner et Dylan Riley dans des textes importants de la New Left Review, est arrivé quand les politiques d’extension de l’État social sont franchement entrées en concurrence avec la préservation des taux de profit. La crise de 2008 et ses suites n’ont fait qu’aiguiser cette tendance à l’œuvre depuis les années 1980, qui correspondent au déclin structurel de la social-démocratie, qui s’accélère depuis. Un moment où cette famille politique a suivi l’évolution d’une partie des économistes keynésiens vers le néolibéralisme.
Dans des composantes à la gauche de la social-démocratie, le discours est davantage offensif mais reste souvent formulé dans un « ancien style » (faire payer les riches, étendre les droits sociaux) qui laisse dubitatifs des milieux sociaux qui devraient pourtant en être les bénéficiaires. Soit que leur statut de « petits moyens » les fasse soupçonner que ces politiques profiteront à plus mal lotis qu’eux. Soit qu’ils voient venir un affrontement violent et perdu d’avance entre un tel cap politique et les forces immenses qui chercheront à l’empêcher.
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Globalement, c’est l’incapacité de la gauche à réimposer une logique de classe qui l’empêche d’apparaître comme un rempart contre l’extrême droite.(…)
Face à l’affaiblissement des deux autres camps, l’extrême droite a le vent en poupe. Elle se présente comme une alternative à l’échec néolibéral et une défense contre une gauche présentée comme un danger pour la société occidentale. Les ressorts sont à la fois très contemporains et très anciens, faisant appel aux vieilles ficelles de l’anticommunisme du XXe siècle autant qu’aux identités supposément « fixes » de la population, menacées par des ennemis extérieurs et intérieurs.
Dans un contexte de stagnation économique à laquelle les néolibéraux n’ont plus de réponses, et la gauche, des réponses qui peuvent sembler hors de portée, l’extrême droite propose des solutions rassurantes : la promesse d’une redistribution non pas entre classes sociales, mais entre groupes ethniques ou religieux au profit d’une pseudo-majorité.
Cette logique apparaît à une partie de la population comme rationnelle parce que cette population subit la stagnation tout en étant culturellement conditionnée par quatre décennies de néolibéralisme. La solution d’extrême droite répond à la fois à un besoin de redistribution et au refus de remettre en cause l’ordre social.
Cette logique de redistribution « interne » aux classes sociales s’accompagne d’une défense du capital national contre la mondialisation. Mais comme il est complexe de sortir des interdépendances économiques issues de l’ère néolibérale, l’idée est davantage de s’ancrer dans de « grands blocs » défendant la civilisation occidentale contre un danger externe, notamment chinois. L’extrême droite en Amérique latine, comme dans beaucoup de pays européens, est donc fortement pro-Trump.
Cette vision permet d’activer deux leviers en apparence contradictoires : d’un côté, une critique de la mondialisation au nom de la défense de certains secteurs ; de l’autre, une radicalisation du discours néolibéral avec des baisses d’impôts massives et une réduction des protections des travailleurs. Ce double discours permet de rallier des classes moyennes menacées de paupérisation par la stagnation économique, tout en conservant une base sociale populaire et en séduisant certains grands secteurs du capital.
(…) l’extrême droite propose d’arrêter l’histoire dans un endroit douillet où l’homme occidental pourrait vivre une vie rêvée, souvent ramenée à celle, fantasmée, des Trente Glorieuses.
Ainsi, la promotion de la répression ethnique, l’indifférence aux violences de genre et le discours antifiscal et libertarien peuvent se rejoindre dans un discours de défense d’une « liberté » réduite à un égoïsme occidental et la défense d’un mode de vie considéré comme menacé. Le levier est alors assez puissant pour balayer la droite néolibérale et la gauche politique pointées du doigt comme « liberticides ».
De ce point de vue, la pandémie de covid a constitué une rupture, même si ses effets sont encore imparfaitement documentés. Le fait est que le basculement de millions de votes vers l’extrême droite a eu lieu à partir de 2021, et qu’un certain nombre de leaders destinataires de ces votes se sont différenciés du reste de la classe politique durant ce moment, par leur opposition aux politiques sanitaires ou leur reprise des rhétoriques complotistes qui ont alors fleuri.
Car il a été aisé pour l’extrême droite de profiter de la frustration provoquée par les confinements, en jouant sur une humeur anti-élites ou anti-autoritaire. La poussée inflationniste de 2021–2023 n’a pu que renforcer ce phénomène en l’assimilant aux conséquences de la gestion des confinements par les États néolibéraux. Le discours libertarien a pu alors s’autonomiser et se tourner contre les pouvoirs en place, offrant un nouveau terreau à l’extrême droite.
Cette dernière offre des compensations psychiques et symboliques à l’instabilité sociale en survalorisant des identités nationales – ou de genre – exclusives. Elle entend s’opposer à une dynamique démocratique potentiellement perturbante, pour valoriser un modèle plébiscitaire faisant fi de la complexité des rapports sociaux.
Bien sûr, cette « sécurité » a un prix qui est celui de la violence, comme le prouvent les actions contre les étrangers menées depuis un an par Donald Trump. Une violence raciste de plus en plus assumée comme un exutoire de l’impuissance des politiques économiques suivies par l’extrême droite. C’est bien là une difficulté posée par cette famille : avant de se retourner contre elle, son impuissance même peut lui servir longtemps de carburant à succès.
En effet, l’extrême droite ne progresse pas en raison d’un programme fondé sur des solutions aux problèmes du temps. Elle progresse sur une volonté de défendre, envers et contre tout, un mode de vie menacé. Or, ce mode de vie n’est pas menacé parce qu’il est assiégé par des ennemis imaginaires. Il est menacé parce qu’il est intenable, économiquement, socialement et écologiquement. C’est un mode de vie destructeur tant pour l’homme que pour les écosystèmes.
Or, l’extrême droite n’offre aucune autre réponse que celle de nier cette destruction. Elle prospère parce qu’elle propose le déni généralisé et la poursuite du rêve consumériste et capitaliste sans en payer le prix. Elle est, comme le disait Guy Debord à propos du spectacle, le « mauvais rêve de la société moderne enchaînée qui n’exprime que son désir de dormir ». C’est ce désir qui triomphe dans les urnes, mais c’est un désir vain qui ne peut conduire qu’à des réveils douloureux.
