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17 avril 2026

Media­part. 12 mars. Alexandre Berteau et Marie Turcan. « Quen­tin Deranque, catho­lique tradi­tio­na­liste à la ville et néonazi en ligne »

Quen­tin Deranque, catho­lique tradi­tio­na­liste à la ville et néonazi en ligne

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Il y a d’abord eu les hommages, élogieux. « Quen­tin est un nouveau converti au catho­li­cisme engagé pour le bien commun […] avec une noblesse d’âme impres­sion­nante », décri­vait son ami Baptiste Clau­din le 16 février sur CNews.

Puis est arri­vée la minute de silence à l’As­sem­blée natio­nale. À 15 heures, le lende­main, tout l’hé­mi­cycle s’est levé pour le « jeune Quen­tin » – les mots de la prési­dente Yaël Braun-Pivet. Le mili­tant d’ex­trême droite venait d’être déclaré mort après avoir été passé à tabac par des mili­tants anti­fas­cistes, en marge d’un affron­te­ment entre deux bandes rivales. Allait suivre un débat natio­nal jetant notam­ment l’op­probre sur le mouve­ment de La France insou­mise (LFI), accusé de proxi­mité avec le mouve­ment anti­fas­ciste.

Enfin, les rares portraits étof­fés sont appa­rus dans la presse conser­va­trice, décri­vant Quen­tin Deranque à travers les témoi­gnages de ses ami·es proches. « Quen­tin est devenu catho­lique pour des raisons iden­ti­taires : le patrio­tisme et l’amour de Dieu sont liés chez lui », a ainsi résumé Domi­tille Casa­rotto dans Le Figaro.

Le jeune « consa­crait ses nuits à l’aide aux sans-abri et à la lecture », affirme encore l’avo­cat de sa famille Fabien Rajon, qui a dénoncé le 11 mars « le harcè­le­ment de certains médias dont les préten­dues “enquêtes” ne visent qu’à salir sa mémoire ». Contacté par Media­part, il n’a pas répondu à nos solli­ci­ta­tions.

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Un aspect de la person­na­lité du mili­tant néofa­ciste, qui s’était porté volon­taire pour faire partie d’un service d’ordre béné­vole du groupe de fémo­na­tio­na­listes Némé­sis le 12 février, a pour­tant jusqu’ici été complè­te­ment éclipsé. Un acti­visme en ligne d’une rare bruta­lité, qui laisse peu de doute sur les convic­tions néona­zies qu’il avait déve­lop­pées.

Media­part a iden­ti­fié des milliers de posts que Quen­tin Deranque a publiés sous pseu­do­nyme ces deux dernières années sur le réseau social X. Si elles confirment le portrait de fervent catho­lique et intel­lec­tuel appliqué que ses ami·es ont dressé, ces publi­ca­tions donnent aussi à voir l’éten­due verti­gi­neuse d’une pensée struc­tu­rée autour d’un racisme et d’un anti­sé­mi­tisme décom­plexés, ainsi qu’une glori­fi­ca­tion assu­mée du fascisme et de la nostal­gie du nazisme.

« Il faut que les lois Pleven et Gays­sot soient suppri­mées », énonce-t-il dans l’une de ses premières publi­ca­tions le 2 mai 2023, à propos des lois françaises qui inter­disent notam­ment de nier la Shoah. Le début d’une logor­rhée qui n’a fait que s’in­ten­si­fier à mesure de son utili­sa­tion de la plate­forme et de ses inter­ac­tions avec d’autres mili­tants néona­zis. Durant des mois s’ac­cu­mulent des posts néga­tion­nistes, fascistes, anti­sé­mites, racistes, isla­mo­phobes, homo­phobes. (…)

Apolo­gie du fascisme et du nazisme

Au prin­temps 2023, il crée deux comptes anonymes sur le réseau social d’Elon Musk : @Patri­cienD et @Gava­riou. Sur le premier, il publie près de 7 000 fois en un an, de 2024 à janvier 2025. Il bascule alors parfois sur l’autre, présenté comme son « compte secon­daire », et un troi­sième, @ultra­ga­va­riou, créé en avril 2025, où l’on dénombre 3 000 publi­ca­tions jusqu’en février 2026.

L’exé­gèse de ces milliers de messages montre que non seule­ment il se reven­diquait du fascisme (« On veut le fascisme », janvier 2025) et se défi­nis­sait comme « un fasciste » (janvier 2025), mais qu’il prenait aussi le temps de le théo­ri­ser : « Un fasciste est quelqu’un qui soutient le fascisme, càd qu’il affirme la primauté de l’État sur l’in­di­vidu. Il souhaite que l’État soit une force régé­né­ra­trice (d’un ordre moral) et qu’il unisse la Nation. Il s’op­pose au libé­ra­lisme et au marxisme. »

(…)

Tantôt sérieux, tantôt gogue­nard, il multi­plie égale­ment les réfé­rences nostal­giques au nazisme. En appre­nant en novembre 2024 que huit Alle­mands prépa­raient un coup d’État néonazi, il compare cette initia­tive au putsch de la Bras­se­rie d’Hit­ler de 1923, survenu neuf ans avant l’ac­ces­sion du chan­ce­lier nazi au pouvoir. « Dans neuf ans nous serons défi­ni­ti­ve­ment de retour », prophé­tise-t-il.

Lorsqu’un inter­naute poste un chapitre de Mein Kampf d’Adolf Hitler, il abonde : « À faire lire à tous les lycéens » (septembre 2024).

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Dans la presse, les amis de Quen­tin Deranque ont multi­plié les réfé­rences à sa « grande biblio­thèque » et à son goût pour la lecture, mention­nant par exemple Aris­tote, saint Thomas d’Aquin et saint Augus­tin.

Mais le jeune homme de 23 ans avait aussi une fine connais­sance des auteurs néga­tion­nistes. Il recom­mande plusieurs fois les deux livres Nurem­berg de Maurice Bardèche, premier néga­tion­niste français, où l’uni­ver­si­taire plaide en faveur de l’Al­le­magne nazie, nie l’exis­tence de la Shoah et diffuse des idées fascistes et anti­sé­mites, et pour lequel il a été condamné pour apolo­gie de crimes de guerre.

Quen­tin Deranque valo­rise aussi les écrits de Jean-Jacques Stor­may, auteur qui plaide pour un ordre poli­tique auto­ri­taire inspiré du fascisme catho­lique, et recom­mande sans sour­ciller Les Décombres, pamphlet anti­sé­mite et colla­bo­ra­tion­niste de Lucien Reba­tet, soutien du nazisme.« Ses lectures étaient surtout fondées sur Aris­tote, saint Thomas d’Aquin, ou Patrick Buis­son [ex-conseiller de Nico­las Sarkozy et théo­ri­cien de l’« union des droites » – ndlr]. C’était vrai­ment sa colonne verté­brale, le reste ce sont des running gags entre amis », mini­mise son ami Vincent Clau­din auprès de Media­part. (…)

Fervent oppo­sant au droit à l’avor­te­ment, qu’il compare à « tuer des bébés », Quen­tin Deranque inju­rie à répé­ti­tion Simone Veil, qu’il traite de « salope meur­trière » ou de « catin ».(…)

Comment Quen­tin Deranque pouvait-il se reven­diquer d’une foi catho­lique qui demande « d’ai­mer son prochain » tout en propa­geant sa haine en ligne à longueur de jour­née ? « Ce n’est pas une ques­tion de haine », répond-il à un inter­naute qui soulève cette dicho­to­mie. « NB : Un chré­tien qui tue une personne est un pêcheur [sic] mais il demeure chré­tien », ajoute-t-il.

« Il était de droite, tendance natio­na­liste et illi­bé­rale, il aimait son peuple et sa civi­li­sa­tion mais épou­sait en même temps la moder­nité », résu­mait pour Le Figaro son ami Vincent Clau­din. Ce dernier assure ne pas se souve­nir des posts de son cama­rade, pour­tant leurs comptes dialo­guaient régu­liè­re­ment. Il tient à souli­gner auprès de Media­part : « Quelques messages sur Twit­ter ne sont pas repré­sen­ta­tifs des enga­ge­ments d’une personne. J’en sais quelque chose. »

Alors assis­tant parle­men­taire de la dépu­tée RN Lisette Pollet, Vincent Clau­din a en effet été licen­cié le 24 février après que Media­part a exhumé les dizaines de posts pro-Hitler, racistes et anti­sé­mites qu’il publiait lui aussi sous pseudo. (…)

Sa pensée néga­tion­niste allait de pair avec un anti­sé­mi­tisme assumé, comme lorsqu’il se vante en novembre 2024 d’être en accord avec « 14 ou 15 » des seize préju­gés antijuifs cités dans un sondage du Crif. « Il faudra déter­rer et fusiller (((Halimi))) », écrit-il le même mois en utili­sant un code anti­sé­mite, les triples paren­thèses autour du nom de l’illustre avocate juive.(…)

Quen­tin Deranque s’ex­prime sur les réseaux comme un supré­ma­ciste blanc.

Il fait de la «  blan­chité » une condi­tion pour être français, reproche à Miss Marti­nique d’être « méla­ni­née » et s’inquiète de « la mise en extrême mino­rité des blancs dans le monde ». Caché derrière son pseu­do­nyme, le jeune homme se reven­dique ouver­te­ment « raciste ». « Être raciste c’est simple­ment faire le constat de l’exis­tence de race, cela n’im­plique pas d’avoir une haine viscé­rale des autres races », tente-t-il d’éla­bo­rer en mai 2024.(…)

Quelques semaines plus tôt, il compa­rait l’im­mi­gra­tion afri­caine à l’oc­cu­pa­tion alle­mande, en semblant préfé­rer la présence de «  blonds doli­co­cé­phales [« doli­cho­cé­phale » : terme instru­men­ta­lisé par les eugé­nistes nazis »] aux yeux bleus » à celle de « noirs aux grosses narines et aux lèvres dispro­por­tion­nées ».(…)

« Son enga­ge­ment était guidé par la non-violence. Quen­tin détes­tait les conflits, n’avait jamais parti­cipé au moindre fait de violence, ne s’était jamais retrouvé en garde à vue et son casier était vierge de toute condam­na­tion », a rappelé son avocat Fabien Rajon.

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Si rien ne dit qu’il s’at­ten­dait à un affron­te­ment physique le jour de sa mort, Quen­tin Deranque a bien parti­cipé, le 12 février, à la rixe avec des anti­fas­cistes en marge de Sciences Po Lyon. Loin de fuir l’af­fron­te­ment, il appa­raît dans plusieurs vidéos, capuche bleue enfon­cée sur la tête, se tenant en garde en première ligne, sans que l’on sache s’il a porté des coups. (…)

Le 1er février 2026 à 9 heures, deux semaines avant sa mort, Quen­tin Deranque se rend dans un parc au nord de Lyon, à trente minutes du centre-ville. Malgré les tempé­ra­tures hiver­nales, une ving­taine de jeunes hommes sont venus comme lui suivre une mati­née de forma­tion aux tech­niques de combat, dispen­sée par le grou­pus­cule néofas­ciste Audace Lyon. (…)

Il s’est notam­ment engagé au sein de la mouvance « natio­na­liste-révo­lu­tion­naire », autre­ment dit néofas­ciste. Si rien n’at­teste de son enga­ge­ment au sein du groupe Lyon popu­laire, il relayait dès 2024 des posts de la struc­ture.(…)

L’ex-leader de Lyon popu­laire, le néonazi Eliot Bertin, faisait d’ailleurs partie des chevilles ouvrières de la marche d’hom­mage à Quen­tin Deranque, le 21 février à Lyon, malgré son contrôle judi­ciaire.

Vincent et Baptiste Clau­din ont égale­ment pris part à l’or­ga­ni­sa­tion de la mani­fes­ta­tion, qui a réuni les mouvances de l’ex­trême droite la plus radi­cale, et notam­ment la plus anti­sé­mite. Inter­viewés dans de nombreux médias comme de simples amis proches de l’étu­diant tué, les deux frères sont en réalité eux aussi passés par Lyon popu­laire.

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Au prin­temps 2025, Quen­tin Deranque lance un grou­pus­cule à Bour­goin-Jallieu (Isère), les Allo­broges Bour­goin. Le 10 mai 2025, à Paris, c’est avec ce petit groupe que le mili­tant a parti­cipé, le visage en partie recou­vert par un cache-cou, au Comité du 9-Mai (C9M), un défilé néonazi orga­nisé chaque année en hommage à un mili­tant du grou­pus­cule pétai­niste L’Œuvre française mort en 1994. En janvier 2025, les Allo­broges Bour­goin rendaient hommage à Jean-Marie Le Pen, un an après la mort du fonda­teur du Front natio­nal.

Si le RN a offi­ciel­le­ment pris ses distances avec les orga­ni­sa­teurs de la marche d’hom­mage à Quen­tin Deranque, le parti de Jordan Bardella conti­nuait encore ces derniers jours d’éri­ger le mili­tant en martyr. Le 6 mars, lors d’un meeting de soutien à Matthieu Valet, candi­dat lepé­niste aux muni­ci­pales à Lille, le vice-président du RN Sébas­tien Chenu a dédié le début de son discours à « ce jeune homme qui a laissé sa vie pour défendre des idées », « pour en réalité, défendre nos idées ou défendre plutôt l’idée qu’il se faisait de notre pays ».

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