14 juillet 2026

Mediapart, Fabrice Arfi, 7 juillet. « Marine Le Pen a été reconnue coupable deux fois en un an : le reste n’est que bavardage »

Marine Le Pen a été reconnue coupable deux fois en un an : le reste n’est que bavardage

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Libérée de l’inéligibilité par la cour d’appel de Paris, la cheffe de file de l’extrême droite a déclaré sur TF1 être candidate à l’élection présidentielle. En France, la double reconnaissance de culpabilité d’une responsable politique dans une affaire de détournement de fonds publics n’est donc pas synonyme de disqualification.

 

Il y a, en matière de sécurité routière, un phénomène bien connu : l’effet tunnel. Il définit un rétrécissement du champ de la perception en situation de stress, au risque de devenir aveugle face au danger que l’on ne voit plus. Et paf, l’accident.

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© Mediapart

(…) mais la cour confirme dans le même temps une peine de prison qu’elle devra exécuter à domicile, sous surveillance électronique. Et paf, l’accident : la seule question qui s’est posée toute la journée de ce 7 juillet a consisté à se demander si elle pourrait faire campagne avec un bracelet. Oui ? Non ?

L’essentiel a été occulté. Pour la seconde fois en un an, Marine Le Pen a été reconnue coupable d’avoir supervisé un système de détournements de fonds publics, qui a consisté à divertir 2,8 millions d’euros issus des caisses du Parlement européen pour financer des emplois fictifs d’assistant·es parlementaires.

L’avocat du Parlement européen, Patrick Maisonneuve, a sobrement résumé les choses dans une question qui n’en était pas vraiment une : « Est-ce qu’on peut être candidat à une présidentielle en étant condamné définitivement pour détournement de fonds public ? »

(…)

Il a fallu attendre le passage de l’intéressée au journal de 20 heures de TF1 pour connaître sa décision. Annonçant un pourvoi devant la Cour de cassation, qui suspend l’exécution de sa peine, Marine Le Pen a déclaré être candidate à l’élection présidentielle, en dépit de sa condamnation en première instance et en appel. Et malgré le fait que le calendrier judiciaire risque de violemment percuter la campagne électorale.

Clémence d’appel

Nous en sommes donc là. Le débat public paraît à ce point dégradé qu’il ne va pas de soi, dans une partie de l’espace médiatique et politique français, mais aussi au sein du RN, que la double reconnaissance de culpabilité d’une responsable politique de premier plan dans un scandale d’une telle gravité n’est pas en elle-même synonyme de disqualification pour l’élection suprême.

(…)

Mais il y a une autre manière de discuter de la situation. Ne serait-ce pas, déjà, une forme de démission de la justice si elle en vient à déléguer les conséquences de ce qu’elle constate au délinquant ou à la délinquante qu’elle condamne ? La question se pose d’autant plus que la cour d’appel a expliqué, dans un communiqué envoyé à la presse, que la peine d’inéligibilité visant Marine Le Pen a été drastiquement revue à la baisse, par rapport à la décision de première instance, par respect pour « la liberté des candidatures mais aussi la liberté de choix de l’électeur ». Dans son arrêt de 341 pages, la cour justifie la mesure en invoquant la « condition essentielle à une expression réellement démocratique du suffrage universel ».  C’est à se demander à quoi sert une peine d’inéligibilité, dont la fonction même est d’entraver la liberté de se présenter à une élection, a fortiori au terme d’une affaire que la cour d’appel a elle-même considérée comme d’une « particulière gravité ».(…)

C’est précisément ce que le tribunal de première instance avait estimé dans son jugement : « La proposition de la défense de laisser le peuple souverain décider d’une hypothétique sanction dans les urnes revient à revendiquer un privilège ou une immunité qui découlerait du statut d’élu ou de candidat, en violation du principe d’égalité devant la loi. »

La cour d’appel a décidé du contraire. (…)

Quelle délinquance, en dehors de celle des cols blancs, profite d’un tel privilège de fait ? Tous les jours, dans tous les tribunaux de France, des personnes qui ont profité de leur métier pour commettre des délits sont empêchées d’exercer, et cela ne choque personne.

(…) Dans ces affaires-là, ce ne sont pas les faits que l’on regarde, mais la manière dont la sanction est vécue par les mis·es en cause.

(…)

Il ne viendrait à l’idée de personne de se demander si un juge qui condamne un boucher accusé d’escroquerie est végane. Alors pourquoi raisonne-t-on aussi bêtement quand il s’agit de délinquance en col blanc ? Peut-être parce que, dans ces affaires-là, ce ne sont pas les faits que l’on regarde, mais la manière dont la sanction est vécue par les mis·es en cause. Quand la passion remplace la connaissance.

Il est difficile aujourd’hui de ne pas se demander si l’apparente clémence de l’arrêt d’appel dans l’affaire du RN – et les motivations pour ne pas empêcher Marine Le Pen d’être candidate – n’est pas, du moins en partie, le résultat de l’immense pression qui a été mise sur les épaules des juges après la furia politique et médiatique consécutive au jugement de première instance.

Il faut en effet se rappeler de l’incroyable violence anti-juges qui s’est déchaînée en 2025, marquée également par la condamnation de Nicolas Sarkozy dans l’affaire libyenne, ce qui avait suscité des manifestations d’inquiétude des deux plus hauts magistrats du pays.

(…) La corruption était inscrite dans le Code pénal de 1810, comme la prise illégale d’intérêts (sous le nom de « délit d’ingérence »), l’association de malfaiteurs, l’escroquerie ou le détournement de fonds publics, pour sa part directement inspiré du droit romain. Quant au trafic d’influence, il a été créé en 1889 pour combler un vide juridique à la suite de la démission du président Jules Grévy, emporté par une affaire de trafic de décorations deux ans plus tôt.(…)

Les atteintes à la probité, des « peccadilles » ? Lisons plutôt le philosophe britannique Thomas Paine, qui a réussi l’exploit d’être à la fois une figure de la révolution américaine de 1776 et un député de la Convention nationale en France, entre 1792 et 1795 : « Il est aisé de voir que, là où les vertus républicaines manquent, l’esclavage commence. » Il avait écrit cela dans un ouvrage baptisé Common Sense (Le Sens commun). Tout ce qui manque au débat public français sur les « affaires ».

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