25 août 2026

Syrie. Joseph Daher. Frustration et colère dans les rues syriennes

Frustration et colère dans les rues syriennes

23 juillet 2026.

Frustration et colère dans les rues syriennes

Les manifestations sont généralisées, mais restent principalement locales

Après 14 ans de guerre civile, la dictature d’Assad en Syrie a pris fin fin 2024. Depuis lors, le rétablissement de la sécurité économique et sociale pour la majorité de la population tarde à se concrétiser, l’inflation fait rage et le programme de reconstruction du nouveau gouvernement profite avant tout aux riches. En réaction, on a assisté cette année à une recrudescence des manifestations, comme Joseph Daher le rapporte.

Depuis le début de l’année, les manifestations et les grèves se sont multipliées dans toute la Syrie. Les revendications vont d’une participation politique accrue et de droits démocratiques (…)

La journaliste Zeina Shahla a recensé près de quatre-vingts manifestations à travers le pays entre février et avril, la plupart motivées par des revendications sociales et économiques (…)

Depuis le début de l’année 2026, le mécontentement face aux problèmes socio-économiques s’est intensifié. Des sondages menés dans différentes régions de Syrie ont mis en évidence une insatisfaction croissante concernant les questions socio-économiques. Selon le site web Syria in Transition :

Pourtant, dès le mois d’avril, le climat avait changé (à l’égard des autorités au pouvoir). La détérioration la plus marquée concernait les attitudes à l’égard de l’économie et de la capacité de l’État à la gérer. Seuls 13% des personnes interrogées estimaient désormais que le gouvernement en faisait assez pour lutter contre la flambée des prix de l’énergie et des denrées alimentaires, tandis que 66% jugeaient ses efforts insuffisants.

Cette situation s’est également traduite par une recrudescence des grèves et des manifestations dénonçant la détérioration des conditions de travail et de vie.

Les autorités au pouvoir en Syrie ont renforcé une orientation politico-économique favorisant un modèle commercial axé sur le profit à court terme, au détriment des secteurs productifs du pays. Cette orientation économique était déjà à l’œuvre sous l’ancien régime d’Assad. La majorité des projets d’investissement proposés par Damas aux investisseurs étrangers illustrent cette tendance, tout comme la nature des promesses d’investissement faites à la Syrie depuis décembre 2024 dans les domaines du tourisme, de l’immobilier et des services financiers. La plupart de ces promesses, cependant, n’ont toujours pas été concrétisées.

Dans le même temps, aucune protection n’a été accordée à la production nationale, en particulier à l’industrie manufacturière et à l’agriculture, contre les produits étrangers concurrents. Bien au contraire. La libéralisation accélérée des échanges menace encore davantage leur existence. Fin janvier 2025, Damas a réduit les droits de douane sur plus de 260 produits turcs. Le déficit commercial de la Syrie avec la Turquie a atteint un niveau record de 3,26 milliards de dollars en 2025, selon les données de l’Institut turc des statistiques. Cela représente une hausse de 86,5% par rapport à 2024, année où le déficit s’élevait à 1,74 milliard de dollars.

Dans le même temps, les responsables syriens ont annoncé à plusieurs reprises depuis leur arrivée au pouvoir leur volonté d’entamer le processus de privatisation des actifs de l’État, ou du moins d’encourager un modèle de partenariat public-privé pour les gérer. Cela inclut des services essentiels tels que l’éducation et la santé. Plus récemment, des rumeurs concernant d’éventuelles privatisations de banques publiques ont également circulé.

Principales caractéristiques du nouveau système fiscal
(…)

Le nouveau système fiscal syrien et la loi sur l’investissement reflètent la priorité accordée par les autorités au pouvoir aux investissements des grandes entreprises étrangères et des particulier·es fortuné·es, ainsi qu’à la promotion d’une consommation dynamique, plutôt qu’au renforcement des capacités productives du pays.

Cette dynamique se traduit également par le recours aux capitaux et à l’aide étrangers, ainsi qu’aux hommes (et femmes) d’affaires locaux, pour promouvoir la reconstruction et la reprise économique de la Syrie par le biais de dons étrangers ou de campagnes de dons, tels que le Fonds syrien de développement et d’autres initiatives destinées à des régions et villes spécifiques.

Parallèlement à ces politiques favorisant la libéralisation économique et les intérêts du grand capital, les autorités au pouvoir ont promulgué une série de décisions et de mesures renforçant la dynamique de concentration du pouvoir dans l’économie syrienne.

Grèves et manifestations populaires
Les manifestations ont mobilisé divers segments de la société, notamment les travailleurs/travailleuses des transports, les ouvrier·es, les agriculteurs/agricultrices, les enseignant·es, les étudiant·es, les avocat·es et les boulanger·es, reflétant un mécontentement croissant dans tout le pays face à l’érosion continue du pouvoir d’achat et à la détérioration des services publics. Elles ont également dénoncé la corruption, le népotisme, ainsi que le manque de transparence et de participation aux processus décisionnels.

Les manifestations ont éclaté à la mi-mai, d’abord à Raqqa, Deir ez-Zor et Deraa, puis se sont étendues à d’autres régions du pays, (…)

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Licenciements abusifs et mesures d’austérité persistantes
Parallèlement, les licenciements se sont poursuivis dans plusieurs ministères tout au long de l’année 2026, déclenchant de nouvelles manifestations. À la mi-juin, des travailleurs/travailleuses licencié·es de la General Cotton Yard Company à Idlib ont organisé un sit-in pour réclamer justice et leur réintégration.

(…) Par ailleurs, en juin 2026, l’organisation a publié un rapport décrivant des cas de licenciements arbitraires et de mutations forcées fondés sur « des motifs sectaires, politiques ou liés au genre, ou sur des critères liés à la position de la personne vis-à-vis du soulèvement syrien (de 2011), ou encore à son appartenance régionale et sociale », ce qui soulève de graves inquiétudes quant à l’utilisation du processus de restructuration de l’État comme outil d’exclusion et de remodelage du secteur public pour des motifs non professionnels.

Les autorités de Damas ont continué à réduire le nombre de pains subventionnés qu’elles distribuent.

Plus récemment, le gouvernement a également augmenté les salaires de certains postes, généralement dans les échelons supérieurs de l’administration ou à des postes considérés comme plus « prestigieux », tandis que l’écrasante majorité des employé·es n’a pas bénéficié de mesures similaires. De plus, des disparités salariales persistent au sein d’un même ministère pour des postes similaires, les employé·es – souvent anciennement affilié·es au groupe Hay’at Tahrir Sham [6. Il s’agit du nouveau nom de Jabhat al-Nusra, fondé en 2012 en tant que branche d’Al-Qaïda. Le groupe a adopté son nom actuel lorsqu’il s’est dissocié d’Al-Qaïda en 2017. Son chef, Ahmed al-Sharaa, est devenu président de la Syrie après avoir dirigé une coalition de forces rebelles qui a renversé le régime d’Assad fin 2024] ou à ses alliés – nommés par les nouvelles autorités percevant des salaires plus élevés (souvent en dollars américains).

Les autorités de Damas ont continué à réduire le nombre de pains subventionnés qu’elles distribuent, passant de dix à huit par foyer et par jour, tout en maintenant le prix à 4 000 SYP. Le ministère a fixé le poids d’une miche de pain à 1 000 grammes, contre 1 050 grammes auparavant. Pour rappel, en décembre 2024, le prix du pain subventionné était de 400 SYP (pour 1 100 grammes). Ces mesures ont aggravé l’insécurité alimentaire parmi les populations les plus vulnérables.


Dans le même temps, plusieurs manifestations ont éclaté contre des projets immobiliers ayant entraîné le déplacement des populations locales ainsi que la perte ou l’érosion de leurs droits de propriété. (…)

Le pays continue de souffrir d’un grave déficit en matière de logement et d’infrastructures… ce qui compromet… les perspectives de retour tant des personnes déplacées à l’intérieur du pays (PDI) que des réfugié·es.

Dans l’ensemble, ces projets immobiliers visent souvent à servir une classe d’élite capable de s’offrir des logements neufs et coûteux et d’accumuler du capital, plutôt que de construire des programmes de logement et des infrastructures visant à répondre aux intérêts de larges segments de la population — qui souffrent aujourd’hui de conditions de vie qui ne cessent de se détériorer et d’un faible pouvoir d’achat face à des loyers très élevés et à des prix immobiliers exorbitants. (…)

De plus, le pays continue de souffrir d’un grave déficit en matière de logement et d’infrastructures qui menace les processus de stabilisation et de relance — ce qui compromet les espoirs de conditions de vie sûres et dignes ainsi que les perspectives de retour tant pour les personnes déplacées à l’intérieur du pays (PDI) que pour les réfugié·es. Selon le Plan de besoins humanitaires et d’intervention (HNRP) 2025, « un tiers du parc immobilier du pays a été endommagé ou détruit, tandis que les infrastructures essentielles, notamment les routes, les réseaux d’eau, l’électricité et les systèmes d’assainissement, restent en grande partie hors service ».

Le coût de la vie continue d’augmenter
La colère grandissante de la population reflète la situation économique désastreuse du pays.

Le taux de pauvreté en Syrie oscille entre 80 et 90%, et 16 millions de personnes ont besoin d’une aide d’urgence pour survivre. Et ce, dans un pays qui compte environ 26 millions d’habitant·es. Plus de 7 millions de personnes sont confrontées à une grave insécurité alimentaire. De plus, en raison d’un important déficit de financement, le Programme alimentaire mondial des Nations unies a annoncé à la mi-mai 2026 qu’il réduirait ses opérations en Syrie en divisant par deux son aide alimentaire d’urgence, passant de 1,3 million à 650 000 personnes, et en mettant fin à son programme national de subventions pour le pain, qui venait quotidiennement en aide à des millions de personnes.

Ce contexte s’accompagne d’un marché du travail fortement perturbé et d’un taux de chômage élevé, en particulier chez les jeunes, dans un contexte de manque de perspectives économiques. (…) Le retour des Syrien·nes, qu’il s’agisse de réfugié·es ou de personnes déplacées à l’intérieur du pays, vers leurs régions d’origine a également mis à rude épreuve le marché du travail, qui n’a pas la capacité de les absorber. L’Organisation internationale pour les migrations a également souligné en mai 2025 que « le manque d’opportunités économiques et de services essentiels constitue le plus grand défi pour les Syrien·nes qui retournent dans leurs communautés ».

La hausse des prix des produits et services de première nécessité a également contribué à l’augmentation de l’inflation, alourdissant encore davantage le coût de la vie pour les Syrien·nes. Bien que les autorités aient augmenté les salaires et les retraites du secteur public de 200% en juillet 2025, puis de 50% supplémentaires en mars 2026 — portant le salaire minimum à 1 256 000 SYP par mois (environ 96,6 dollars à la fin du mois de juin selon le taux de change au marché noir de 13 000 SYP) —, cela reste bien loin d’être suffisant pour garantir des conditions de vie dignes. Selon le Centre syrien de recherche politique, « le seuil d’extrême pauvreté pour un ménage a atteint 3,34 millions par mois en avril 2026 (environ 252 dollars selon le taux de change au marché noir de 13 250 SYP à la fin du mois d’avril), tandis que le seuil de pauvreté inférieur s’élevait à 5,26 millions de SYP (397 dollars) et le seuil de pauvreté supérieur à 7,26 millions de SYP (548 dollars). » De larges pans de la société dépendent des transferts de fonds provenant de proches à l’étranger, qui s’élèvent à environ 4 milliards de dollars par an, selon des estimations datant du début de cette année.

Dans cette perspective, ce qui manque au peuple syrien, ce ne sont pas seulement des opportunités d’emploi, mais des emplois qui lui permettent de vivre dans la dignité et de subvenir à ses besoins quotidiens. Dans ce contexte, la réduction des subventions et l’augmentation des prix des produits de première nécessité ne feront qu’aggraver la situation et annuler l’effet des hausses salariales.

Les limites des mouvements de protestation
Les mouvements de protestation et les tentatives d’auto-organisation des travailleurs/travailleuses constituent des évolutions positives, en particulier après des années de guerre et de dictature. Par exemple, les travailleurs/travailleuses de l’usine de Zanobia ont mis en place un comité de grève, composé de quatre membres élu·es par les grévistes pour négocier en leur nom.

Malgré les aspects positifs de ces manifestations, leur impact reste limité. Premièrement, ces manifestations restent confinées géographiquement et manquent de coordination entre les régions, à l’exception partielle des manifestations liées aux prix du blé. Il n’existe pas de coopération étroite entre les travailleurs/travailleuses d’un même secteur — par exemple, entre les enseignant·es des écoles publiques qui manifestent dans différentes provinces. Cela permet aux autorités de Damas de gérer chaque mouvement séparément et de limiter son influence sur le paysage politique.

Deuxièmement, les mouvements de protestation manquent de canaux politiques et de moyens d’expression, principalement en raison de l’absence de partis politiques ou de réseaux politiques de masse capables de relayer leurs revendications et leurs appels à l’action. De plus, à l’exception de quelques partis de gauche qui observent ces manifestations sans y jouer un rôle influent, les acteurs/actrices politiques et celles et ceux de la société civile ne leur accordent pas l’attention qu’elles méritent.

Il est essentiel de construire et de reconstruire des organisations de base — des syndicats aux organisations féministes et de défense des droits des femmes, en passant par les associations locales, les partis politiques progressistes et les structures nationales.

Dans ce contexte, il importe de souligner que l’auto-organisation des travailleurs/travailleuses et la lutte pour des syndicats démocratiques, indépendants et de masse — afin de favoriser la coordination entre les travailleurs/travailleuses et des syndicats autonomes vis-à-vis du gouvernement — sont indispensables pour améliorer les conditions de vie et de travail de la population et, plus largement, pour défendre les droits démocratiques.

De plus, il est essentiel de construire et de reconstruire des organisations de base — des syndicats aux organisations féministes et de défense des droits des femmes, en passant par les associations locales, les partis politiques progressistes et les structures nationales — afin de les unifier.

L’organisation collective et démocratique des classes ouvrières et populaires constitue également le meilleur moyen d’affronter et de contrer les tensions sectaires et ethniques qui continuent d’affecter la société. Ces tensions sont souvent encouragées ou attisées, ou du moins ne sont pas traitées de manière radicale, par le gouvernement central et/ou ses alliés politiques afin de détourner l’attention des problèmes sociaux, économiques et politiques qui touchent la population. Par exemple, les récentes manifestations réclamant que justice soit faite pour les crimes commis sous le régime d’Assad en Syrie ont coïncidé avec une escalade des attaques menées par des groupes civils et des incitations à la haine sectaire entre le 13 et le 17 juin 2026. Les autorités syriennes n’ont jusqu’à présent pas réussi à mettre en place un mécanisme visant à promouvoir un processus global de justice transitionnelle qui permettrait de traduire en justice tous les individus et groupes impliqués dans des crimes de guerre. Une telle approche aurait pu jouer un rôle crucial pour endiguer les représailles et atténuer l’escalade des tensions sectaires et ethniques.

Conclusion
Quelle que soit la force politique arrivée au pouvoir après la chute d’Assad, celle-ci a hérité d’une multitude de défis politiques, sociaux et économiques. Cependant, les politiques menées par les autorités syriennes actuelles ont exacerbé ces difficultés au lieu de les résoudre. Sur le plan économique, l’approche de la nouvelle classe dirigeante n’a pas permis d’améliorer les conditions de vie d’une grande partie de la population et a eu un impact négatif sur la reprise des secteurs productifs de l’économie.

Le nombre croissant de manifestations depuis le début de l’année, alimenté par la détérioration des conditions de vie et de travail ainsi que par les problèmes socio-économiques, met en évidence les lacunes des politiques économiques actuelles et pourrait servir d’avertissement à Damas.

Tout processus de relance économique et de reconstruction couronné de succès doit reposer sur une transition politique globale et démocratique qui donne aux différents secteurs de la société — partis politiques, acteurs/actrices sociales/sociaux tels que les syndicats, les associations professionnelles, l’Union des agriculteurs, les organisations de défense des droits humains et féministes, les associations locales, etc. — les moyens de participer aux processus décisionnels, y compris dans la sphère économique. Cela créerait les conditions nécessaires à la prise en compte de leurs intérêts collectifs et à l’instauration de la stabilité politique indispensable à la pérennité de ces politiques. Par conséquent, des élections libres et transparentes doivent être organisées au sein des syndicats, des associations professionnelles et des fédérations agricoles afin que ces secteurs puissent choisir leurs représentants et défendre les intérêts de leurs membres.

Enfin, les processus d’accumulation et de répartition du capital, ainsi que les politiques économiques, devraient faire l’objet d’un débat collectif au sein de la société, et non être l’apanage d’une petite élite au pouvoir.

Joseph Daher, 23 juillet 2026

Joseph Daher est un universitaire et militant suisse d’origine syrienne.
Auteur de Syria After the Uprising: The Political Economy of State Resilience (Pluto, 2019)
Syrie : le martyre d’une révolution (Syllepse 2022)
Hezbollah: The Political Economy of Lebanon’s Party of God (Pluto, 2016)
Hezbollah : Un fondamentalisme religieux à l’épreuve du néolibéralisme (Syllepse 2019)
Gaza : un génocide encours. Palestine, Proche-Orient et internationalisme (Syllepse 2019)
Fondateur du blog Syria Freedom Forever. Il est également cofondateur de l’Alliance des socialistes du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord.
https://tempestmag.org/2026/07/frustration-and-anger-on-syrias-streets/

Traduction ML revue pour le blog

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