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« De la diffi­culté d’une poli­tique mondiale alter­mon­dia­liste »

https://blogs.media­part.fr/pierre-khalfa/blog/280222/de-la-diffi­culte-d-une-poli­tique-inter­na­tio­nale-alter­mon­dia­liste

Pierre Khalfa Ancien copré­sident de la Fonda­tion Coper­nic, membre du Conseil scien­ti­fique d’At­tac.

L’in­va­sion de l’Ukraine par la Russie a fait non seule­ment entrer l’Eu­rope et proba­ble­ment le monde dans une nouvelle ère, mais pose des ques­tions fonda­men­tales à la gauche et plus globa­le­ment à tous les progres­sistes. Elle oblige à redé­fi­nir ce que pour­rait être une poli­tique inter­na­tio­nale de gauche. Mais cette dernière se heurte à nombre de diffi­cul­tés.

L’in­va­sion de l’Ukraine par la Russie a fait non seule­ment entrer l’Eu­rope et proba­ble­ment le monde dans une nouvelle ère, mais pose des ques­tions fonda­men­tales à la gauche et plus globa­le­ment à tous les progres­sistes. Elle oblige à redé­fi­nir ce que pour­rait être une poli­tique inter­na­tio­nale de gauche.

D’un point de vue géopo­li­tique, la situa­tion actuelle est carac­té­ri­sée par trois éléments prin­ci­paux : une grande puis­sance ancien­ne­ment hégé­mo­nique, les États-Unis, voulant sinon le rede­ve­nir, du moins garder la main pour conduire les affaires du monde ; un pays qui aupa­ra­vant était co-gestion­naire  du monde et qui n’ac­cepte pas son déclin, la Russie ; une nouvelle grande puis­sance, la Chine, qui veut deve­nir domi­nante.

Nous sommes donc entrés, et pour long­temps, dans une phase d’af­fron­te­ment entre puis­sances tel que le monde en a déjà connu alors même que le capi­ta­lisme n’a existé histo­rique­ment qu’en étant arti­culé à une puis­sance hégé­mo­nique. Or juste­ment, aucun pays ne peut prétendre aujourd’­hui à ce rôle, la parti­cu­la­rité étant que cet affron­te­ment se produit entre des puis­sances nucléaires ayant chacune la possi­bi­lité de détruire toute vie sur terre. À ces éléments s’ajoutent les menaces djiha­distes et les menées de tel ou tel État pour profi­ter d’une situa­tion de plus en plus chao­tique avec des consé­quences régio­nales désta­bi­li­sa­trices.

La première consé­quence de cette situa­tion éminem­ment complexe est de rendre obso­lète pour la gauche un certain type d’at­ti­tude qui consiste à avoir une vision du monde surdé­ter­mi­née par le combat contre l’im­pé­ria­lisme état­su­nien avec pour consé­quence le fait de fermer les yeux sur certains compor­te­ments ou de soute­nir certains régimes dicta­to­riaux.

Cette atti­tude porte un nom, le campisme, qui a été domi­nant à l’époque de la guerre froide et qui consis­tait en une défense incon­di­tion­nelle du « camp socia­liste ». On sait comment tout cela s’est terminé.

Mais il y a une autre forme de campisme qui doit être rejeté aussi, celle de s’ali­gner sur son propre impé­ria­lisme, ou plus large­ment sur le « camp occi­den­tal » dominé aujourd’­hui par les États-Unis, au prétexte que ce dernier serait « démo­cra­tique », alors même qu’il mène par ailleurs une poli­tique oppres­sive de domi­na­tion. Au-delà de ce refus du campisme, il faut essayer de défi­nir les prin­cipes qui devraient guider une poli­tique de gauche alter­mon­dia­liste.

Cette dernière doit se baser sur les inté­rêts des peuples compris dans une pers­pec­tive éman­ci­pa­trice.

Le premier prin­cipe en est le droit des peuples à dispo­ser d’eux-mêmes. Il soulève une diffi­culté qui renvoie à la défi­ni­tion du « peuple ». Bien sûr, ce n’est pas aux grandes puis­sances de déci­der qui a le droit d’être consi­déré comme tel et la Russie n’a rien à dire sur ce sujet n’en déplaise à Wladi­mir Poutine.

Il serait ensuite vain d’en cher­cher une défi­ni­tion objec­tive que ce soit par la langue, la culture et encore moins l’ori­gine ethnique. Les États-Unis, pays d’im­mi­gra­tion, voit coha­bi­ter nombre de commu­nau­tés d’ori­gines diverses. En fait, un peuple existe quand il se mani­feste par son acti­vité propre et, in fine, par des reven­di­ca­tions poli­tiques.

Concer­nant l’Ukraine son exis­tence natio­nale tient au fait qu’elle a parti­cipé au grand mouve­ment des natio­na­li­tés qui a touché toute l’Eu­rope au XIXe siècle. Le « peuple » n’est pas une entité immuable tombée du ciel, mais une construc­tion histo­rique liée aux combats communs, construc­tion histo­rique souvent fragile pour les pays en butte à des voisins puis­sants. Le droit des peuples à dispo­ser d’eux-mêmes, prin­cipe pour­tant fonda­men­tal, est donc lui-même l’objet d’une discus­sion sur son appli­ca­tion concrète.

Le deuxième prin­cipe pose qu’un peuple ne peut en oppri­mer un autre, ce qui inter­roge sur la place des mino­ri­tés, qu’elles soient cultu­relles, linguis­tiques, reli­gieuses, natio­nales ou ethniques. Cette ques­tion est une véri­table bombe pour la plupart des États euro­péens.

La façon violente dont les gouver­ne­ments espa­gnols ont traité la ques­tion cata­lane montre que les démo­cra­ties libé­rales ne sont pas exemptes de compor­te­ments oppres­sifs. Et l’af­faire se complique encore quand des aspi­ra­tions légi­times sont instru­men­ta­li­sées par tel ou tel État. Ainsi, même si cela s’ex­plique par la poli­tique de russi­fi­ca­tion forcée sous l’Union sovié­tique, la volonté des gouver­ne­ments ukrai­niens d’im­po­ser la langue ukrai­nienne dans tous les aspects de la vie publique n’a pu être vécue que comme une agres­sion par les mino­ri­tés russo­phones.

Malgré ces diffi­cul­tés le droit des peuples à dispo­ser d’eux-mêmes est une bous­sole pour toute poli­tique de gauche.

Il en est une autre, à savoir le fait que le recours à la force pour résoudre les conflits doit être exclu. Mais ce prin­cipe n’im­plique pas un paci­fisme inté­gral qui revien­drait à refu­ser à un pays agressé et envahi le droit de se défendre ! Le paci­fisme inté­gral peut d’ailleurs deve­nir la posture de l’agres­seur une fois vainqueur et ses buts de guerre atteints. Il est donc tout à fait justi­fié de livrer des armes défen­sives aux États victimes d’une agres­sion, en l’oc­cur­rence aujourd’­hui l’Ukraine.

De plus bloquer l’agres­sion russe ou tout au moins lui en faire payer le prix fort que ce soit au niveau mili­taire ou autre est une des condi­tions pour empê­cher de nouvelles agres­sions non seule­ment de la part de la Russie mais aussi d’autres puis­sances qui pour­raient être tentées par de telles aven­tures. Ce qui pose la ques­tion des sanc­tions. Sauf cas excep­tion­nel comme celui de l’Afrique du Sud de l’apar­theid, les sanc­tions s’avèrent en géné­ral assez peu effi­caces sur les régimes en place surtout s’il s’agit d’États puis­sants. Les diri­geants ont souvent les moyens de les contour­ner et elles touchent dure­ment les peuples qui ne sont pour rien dans la poli­tique menée. Il faut donc y regar­der de près, ce d’au­tant plus qu’elles peuvent servir à d’autres objec­tifs que ceux offi­ciel­le­ment décla­rés.

Au-delà, ce refus du recours à la force pour résoudre les conflits suppose le refus des inter­ven­tions mili­taires des grandes puis­sances quel qu’en soit le prétexte. Les expé­riences de l’Irak, de l’Af­gha­nis­tan, de la Lybie ou du Mali en montre l’ina­nité et l’inef­fi­ca­cité par rapport aux buts procla­més, quand ces inter­ven­tions ne servent pas des objec­tifs impé­ria­listes cachés.

C’est aux peuples concer­nés, qu’il faut évidem­ment aider, à prendre leurs affaires en main. Cette aide peut prendre la forme d’une aide mili­taire en terme de maté­riel ou de forma­tion, mais il n’y aura aucune solu­tion progres­siste tant que ces pays seront étran­glés par la dette, par l’ex­ploi­ta­tion de leurs ressources par les multi­na­tio­nales et par des classes diri­geantes corrom­pues bafouant l’État de droit. Le djiha­disme et la montée de l’in­té­grisme reli­gieux y plongent leurs racines.

Le refus du recours à la force suppose aussi la disso­lu­tion de toutes les alliances mili­taires et une bataille pour le désar­me­ment géné­ra­lisé et en parti­cu­lier pour le bannis­se­ment des armes nucléaires. Un tel désar­me­ment doit être simul­tané et progres­sif pour des raisons évidentes de rapports de forces. Il suppose aussi des contrôles et surtout une confiance réci­proque… dont l’exis­tence de droits démo­cra­tiques et de liber­tés fonda­men­tales dans tous les pays est la meilleure garan­tie.

Il y a donc un lien étroit entre la recherche de la paix mondiale et la lutte pour la démo­cra­tie dans chaque pays. De plus, cette disso­lu­tion des alliances mili­taires doit s’ac­com­pa­gner de la créa­tion d’un cadre de réso­lu­tion des conflits. C’est en théo­rie l’ONU qui devrait en être chargé, mais son fonc­tion­ne­ment actuel l’em­pêche de jouer ce rôle. La réforme de l’ONU, pour qu’elle devienne une véri­table société des nations, est un serpent de mer tant les rapports de forces entre les grandes puis­sances para­lysent toute velléité de chan­ge­ment. Ce devrait être pour­tant une prio­rité.

La ques­tion des alliances mili­taires pose évidem­ment celle de l’OTAN. Lors de la disso­lu­tion du pacte de Varso­vie suite à la dispa­ri­tion de l’URSS, l’OTAN, qui se voulait une alliance défen­sive, n’avait plus de raison d’être. Elle aurait dû être rempla­cée par un pacte de sécu­rité globale incluant la Russie. Or, non seule­ment l’OTAN n’a pas été dissoute, mais elle s’est éten­due à l’est sans que ses missions ne soient réel­le­ment redé­fi­nies.

Il y a eu une volonté de margi­na­li­ser la Russie dans les rela­tions inter­na­tio­nales, sans comp­ter le chaos entraîné par la purge néoli­bé­rale, la « théra­pie de choc », soute­nue sinon impul­sée par les occi­den­taux. Le régime de Poutine est né de cette situa­tion et les occi­den­taux, États-Unis en tête, en portent une lourde respon­sa­bi­lité. Mais faire de l’his­toire contre­fac­tuelle – que se serait-il passé si… ? – ne fait pas une orien­ta­tion poli­tique concrète.

Dans les circons­tances actuelles, marquées par la volonté expan­sion­niste de la Russie, l’exis­tence de l’OTAN est une garan­tie de sécu­rité pour nombre de pays qui n’ont pas les moyens mili­taires de se proté­ger face à d’éven­tuelles agres­sions russes. Deman­der aujourd’­hui sa disso­lu­tion pren­drait le risque de les encou­ra­ger.

L’in­va­sion russe va de nouveau poser la ques­tion du trai­te­ment de l’im­mi­gra­tion. La plupart des diri­geants des États euro­péens devraient être pour­sui­vis pour crime contre l’hu­ma­nité pour la façon dont sont trai­tés aujourd’­hui les migrant.es. Les fron­tières doivent être ouvertes pour permettre l’ac­cueil des réfu­gié.es, quelle que soit leur prove­nance, et leur prise en charge digne doit se faire au niveau de l’Union euro­péenne.

De plus aucune distinc­tion ne doit se faire entre les réfu­gié.es venant d’Ukraine et les autres, tout en espé­rant que les premiers puissent rapi­de­ment et en toute sécu­rité retour­ner vivre dans leur pays.

On le voit, une orien­ta­tion alter­mon­dia­liste sur le plan inter­na­tio­nal se situe sur une ligne de crête. Elle doit à la fois éviter le simplisme binaire, l’inef­fi­ca­cité des simples procla­ma­tions de prin­cipes abstraits et l’op­por­tu­nisme au nom du réalisme. Diffi­cile donc…, ce d’au­tant plus que le mouve­ment alter­mon­dia­liste, qui s’est incarné dans les proces­sus des forums sociaux mondiaux, patine et s’avère inca­pable de peser réel­le­ment à l’échelle inter­na­tio­nale.

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