Avertissement
La situation internationale, avec la montée de l’extrême droite dans de nombreux pays dont la
France, et la période ouverte par l’agression mortelle d’un militant d’extrême droite à Lyon
pose d’évidence la question des objectifs et des formes que doit prendre l’antifascisme
aujourd’hui. C’est dans ce contexte dangereux pour la démocratie que la Fondation Copernic
désire ouvrir un débat le plus large possible, couvrant le champ politique, culturel et
sémantique, sur l’actualité de l’antifascisme. Le texte ci-dessous constitue la première étape
sur ce chemin. Il sera suivi prochainement (et dans la durée) d’autres contributions.
Faire taire l’antifascisme et redessiner le paysage politique
Tel est l’objectif de la droite et de l’extrême droite
L’agression mortelle de Quentin Deranque, militant raciste et antisémite assumé, lié à la
frange la plus radicale du catholicisme réactionnaire et à l’« ultra-droite lyonnaise », adepte de
la violence contre le mouvement social et féministe, a ouvert une nouvelle séquence politique
lourde de dangers pour l’ensemble de la gauche et du camp progressiste. Au delà de ses
conséquences sur la capacité collective de combattre l’antifascisme (I), cet événement a joué
un rôle d’accélérateur sur le rapprochement en cours entre droite et extrême droite (II).
Inversement, il exacerbe la désunion au sein de la gauche (III). Il appelle dès lors de notre part
une réflexion approfondie sur les objectifs et les moyens d’un antifascisme conséquent (IV).
I/ Disqualifier l’antifascisme
Les partis de droite et du bloc dit « central » ainsi que le Gouvernement, aiguillonnés par le
Rassemblement National, n’ont de cesse de chercher à disqualifier l’antifascisme désormais
assimilé à une nébuleuse violente mettant en péril la vie démocratique. Par un effet de
mimétisme saisissant, les mêmes éléments de langage et le même « narratif » que ceux
employés par Donald Trump pour désigner l’ennemi intérieur forment aujourd’hui le discours
national.
A l’évidence, les circonstances de la mort de ce jeune militant appellent à un vrai débat sur les
modalités de l’action antifasciste et des multiples formes d’autodéfense que ce combat
requiert. Nous rappellerons d’un mot ici que la manière de combattre l’extrême-droite ne
saurait être dissociée du projet d’émancipation écosocialiste, féministe et antiraciste. A cet
égard, la ligne de conduite d’un antifascisme conséquent ne saurait laisser place dans son
répertoire d’action au virilisme et à de telles pratiques de lynchage.
La spécificité lyonnaise, caractérisée par la menace quotidienne que constitue l’extrême-droite
dans cette ville, doit au contraire nous inciter à penser collectivement un antifascisme en
cohérence avec le projet d’émancipation dont il se prévaut.
Il est dès lors urgent de ne pas laisser s’installer un récit visant à organiser la disqualification
et la diabolisation de l’antifascisme, et au delà de toute la gauche de rupture. Toute une
rhétorique visant à pointer le danger que constitueraient « les extrêmes » renforce le terrain
lexical et politique propre à une réhabilitation de l’extrême-droite dans « l’espace
républicain » et à la marginalisation des gauches de rupture identifiées comme une menace
contre l’ordre public. Tirer un trait d’égalité entre l’ultra-droite néo-nazie, le mouvement anti-
fasciste, et plus largement la France Insoumise (comme le font actuellement le pouvoir et
malheureusement certaines forces de gauche) n’a d’autres visées que de chercher à affaiblir
toute opposition aux inflexions de plus en plus autoritaires du régime d’accumulation
capitaliste. Cela est d’autant plus insupportable que la très large majorité des violences
politiques, dont certaines ont abouti au décès de militants de gauche, largement documentées
depuis des décennies, sont le fait de l’ultra-droite et qu’elles ne sont que très rarement
sanctionnées pénalement.
Une telle manipulation est d’autant plus dangereuse qu’elle s’inscrit dans un contexte
international ou l’extrême-droite est résolument à l’offensive. Le discours visant à
criminaliser l’antifascisme (et avec lui l’ensemble de la gauche) est largement repris par
Donald Trump qui, par l’intermédiaire du Département d’État américain, déclare que «
L’extrémisme violent de gauche est en hausse, et [que] son rôle dans la mort de Quentin
Deranque démontre la menace qu’il représente pour la sécurité publique (Le Monde, 20
février 2026). En Italie, les néofascistes demandent « Justice pour Quentin » et, dans la
continuité du discours raciste du rassemblement National, appellent à combattre partout en
Europe « l’islamisation rampante ». Quant à Emmanuel Macron il renvoie dos à dos «
fascistes et anti-fascistes », alors que dans le même temps Laurent Nuñez, ministre de
l’Intérieur, refuse d’interdire la manifestation d’ultra-droite organisée à Lyon le 21 février
dernier par l’ensemble de la facho-sphère en « Hommage à Quentin » sous prétexte de
défendre « la liberté d’expression ». Signe des temps : ce militant de l’ultra-droite est
transformé en icône de la recomposition à droite. La minute de silence organisée à
l’Assemblée nationale, à la demande de sa présidente, au regard de son passé antisémite et
raciste sonne comme une injure à la démocratie Il en est de même lorsque Laurent Wauquiez,
président de la région Rhône-Alpes, et chantre de l’Union des droites, affiche son portrait en
grand format sur le fronton de l’Hôtel de Région. Un véritable retournement de l’Histoire sur
les anciennes terres de Jean Moulin ! Au-delà de l’événement lui-même débouchant sur
l’organisation d’une hideuse marche des fiertés fascistes dans la capitale des Gaules, c’est une
nouvelle séquence de recomposition politique à laquelle on assiste, sous le signe d’une union
des droites telle que la théorisait jadis Bruno Mégret.
II/ Une recomposition à droite lourde de conséquences
Cette complicité entre la droite et l’extrême droite, relayée au plus haut niveau du pouvoir, est
d’autant plus insupportable qu’elle concourt à favoriser le processus en cours de
recomposition de la mouvance radicale de l’extrême droite qui voit dans cette séquence une
véritable aubaine pour aller encore plus loin dans la provocation, contre le mouvement social,
féministe et antiraciste, voire écologiste (cf. le terme « d’écoterrorisme » invoqué en 2023 par
Gérald Darmanin, alors Ministre de l’Intérieur). Les attaques verbales et physiques contre des
militants, des locaux syndicaux (comme ceux de Solidaires) ou des permanences d’élus
politiques, l’alerte à la bombe au siège parisien de la France Insoumise, les menaces de mort
perpétrées envers des militants de gauche, n’ont qu’un seul objectif : faire taire toute riposte
antifasciste.
Ne nous y trompons pas. En dépit de la prudence affichée par Jordan Bardella pour ne pas
écorner le vernis de respectabilité (relative) obtenu par la « dédiabolisation » de son parti et
marquer une « distance » à l’égard des groupes de nervis qui gravitent autour du RN, nul
doute qu’ils pourraient demain se voir confier un rôle de supplétifs pour sous-traiter ses basses
œuvres à l’endroit des syndicalistes, des féministes, des personnes racisées ou LGBTQIA+.
Après s’être superficiellement lavé de l’infamie de l’antisémitisme qui lui collait à la peau, le
RN prétend désormais incarner la République et postuler à sa présidence, dans une version qui
durcira encore davantage les dispositifs les plus coercitifs de la Véme République. L’enjeu est
transparent. Au moment ou l’ensemble des digues qui entouraient l’extrême droite sont en
train de s’écrouler, et que des pans entiers de la droite traditionnelle quittent le bateau pour
rejoindre Jordan Bardella et Marine Le Pen, il s’agit d’instrumentaliser cet événement
dramatique pour criminaliser l’ensemble de la gauche de transformation sociale, et redessiner le paysage politique français.
Ceux qui comme François Hollande ou Raphaël Glucksmann s’engouffrent dans cette voie
mortifère et déclarent caduc tout accord avec LFI au nom des gauches prétendument
irréconciliables, ne font que renforcer la probabilité de voir le Rassemblement National sortir
vainqueur lors des prochaines échéances électorales, notamment présidentielles, pour mieux
s’en prendre aux immigrés, aux femmes, aux droits des salariés et des plus précaires. Les
attaques contre la France Insoumise, (largement relayée par la presse sous le contrôle de
Vincent Bolloré) vont dans ce sens. Maud Bregeon, porte-parole du gouvernement, déclarait
que nous avons tous : « une responsabilité quand on glisse un bulletin LFI dans l’urne »
cherchant ainsi à détourner « le peuple de gauche » du chemin de la victoire. Cette volonté de
diabolisation concerne l’ensemble de celles et ceux qui se réclament d’un véritable
changement social, Elle s’inscrit dans la suite logique des dernières élections législatives ou,
alors que les forces de gauche unies au sein du NFP avaient été majoritaires, Emmanuel
Macron avait refusé de nommer un premier ministre issu de ses rangs. C’est bien cette
éventualité que le pouvoir et la droite cherchent à conjurer pour les prochaines échéances.
On mesure bien ici les nouveaux piétinements programmés en direction de l’État de droit et
les libertés publiques.
III/ Refuser la désunion à gauche
Pour contrer cette funeste orientation il convient que l’ensemble de la gauche et des
écologistes ne tombe pas dans le piège grossier qui leur est tendu. L’Histoire a
malheureusement largement démontré que la désunion des gauches face à la montée de
l’extrême droite, fasciste ou hitlérienne, ne peut aboutir, à terme, qu’à son accession au
pouvoir. Au moment où certaines forces politiques de gauche, pour des raisons opposées
(mais toutes aussi mortifères) s’évertuent à briser toute perspective d’unité, il importe que le
mouvement social s’oppose à la nouvelle situation politique ouverte aujourd’hui, et réaffirme
la nécessité de retrouver une forme d’espérance dans un avenir émancipateur.
Refuser de s’engouffrer comme certains y ont consenti, par opportunisme ou par cécité, dans
le piège qui leur a été tendu visant à isoler et bannir la France Insoumise de l’espace
démocratique au risque de susciter de nouvelles attaques, qui viseront alors l’ensemble des
forces militantes de gauche, ne vaut pas validation des choix stratégiques de la FI ni de ceux
de l’ex Jeune Garde. Elle ne vaut pas non plus excommunication ! Mais cela suppose aussi
que la radicalité en politique reparte de sa définition étymologique : prendre à la racine les
questions qui se posent pour l’avenir de nos sociétés.
IV/ Œuvrer à la refondation d’un mouvement antifasciste de masse
Penser sans aveuglement et sans complaisance les pièges et les écueils qu’une telle séquence
recèle nous encourage à ouvrir les conditions d’un débat politique serein et argumenté sur la
nécessité de construire un véritable front unitaire antifasciste.
En effet, la focale placée sur une bataille rangée entre antifas et militants d’extrême-droite ne doit pas nous faire oublier qu’il existe en France et à l’échelle internationale un vaste
répertoire d’actions antifascistes qui ne se réduit pas à ce seul affrontement. Il en va ainsi du travail quotidien des organisations syndicales sur les lieux de travail et de la formation assurée par le réseau VISA, comme de la mobilisation des féministes contre les attaques visant les droits des femmes ou encore des collectifs LGBTQIA+ qui s’organisent contre l’offensive des droites radicales. On peut y ajouter l’ensemble des médias alternatifs indépendants qui documentent et analysent cette réalité et organisent le débat sur les moyens de la contrer. Le spectre de l’antifascisme est beaucoup plus large que le prisme politicien et médiatique ne le laisse saisir. Raison de plus pour faire vivre le débat avec l’ensemble des actrices et acteurs
qui y sont impliqué.es, sans tabous ni exclusives. Il faut pour cela prendre la mesure du risque
bien réel de marginalisation d’un antifascisme réduit à la seule conflictualité de rue, coupé des
forces sociales avec lesquelles il peut et doit changer d’échelle. Si la question de l’autodéfense
fait son retour, il convient de l’aborder à l’aune de la situation historique actuelle.
Nous savons qu’à l’époque des réseaux sociaux, les régimes d’affects ont une importance
prééminente. L’extrême-droite à cet égard déploie une stratégie qui vise à donner une caisse
de résonance et une légitimité aux « passions tristes » qui hélas travaillent la société française,
et à les mettre en récit. Un antifascisme du XXIème siècle ne pourra faire l’économie d’une
réflexion sur les affects mobilisables. Il devra débattre de ceux qu’il retient pour mieux
délimiter son terrain, y compris éthique. Il aura besoin d’un récit émancipateur désirable,
susceptible de supplanter le catalogue des peurs, des haines et des ressentiments qui,
invariablement caractérisent celui de l’extrême-droite.
Les mobilisations de la société étasunienne contre la police de l’immigration (ICE) véritable
milice d’extrême-droite intégrée à l’appareil d’État, sont à cet égard porteuses d’enseignements
et d’espoirs. Minneapolis a montré que les affects liés à la solidarité immédiate de voisinage,
du souci de l’autre, pouvaient avoir une force propulsive y compris pour mettre collectivement
en échec le pouvoir et contraindre Donald Trump à un premier recul. L’alchimie sociale créée
à partir des collectifs de migrant.es, des organisations communautaires, des collectifs militants de quartiers et du mouvement syndical, nous livre la formule de ce que pourrait être un antifascisme de masse. Nous pourrions évoquer aussi la capacité de mobilisation, le courage et l’inventivité de la société ukrainienne face à l’agresseur impérialiste russe, ce qui suppose d’établir un lien entre le combat contre les différents impérialismes et un antifascisme
conséquent.
Tels sont les enjeux et les défis qu’il nous faut relever pour être en capacité d’installer dans
l’espace public notre propre agenda et cesser de subir celui d’une extrême-droite dopée par sa
montée en puissance à l’échelle mondiale. La réponse antifasciste se doit d’être
internationaliste. Elle ne peut en effet avoir de sens que si elle intègre sa dimension
internationale et vise à relayer et coordonner l’ensemble des initiatives développées contre les
extrême-droites..
L’organisation d’assises sur l’antifascisme, où l’ensemble des questions liées aux
contenus et aux modalités de son intervention, pourraient être mises en débat, par-delà
les différences ou les divergences d’orientation. Une telle initiative nous paraît être une
nécessité cruciale au regard des échéances et des enjeux du moment.
Dans ce contexte particulièrement préoccupant, la fondation Copernic continuera de lutter,
aujourd’hui comme hier, avec ses propres armes qui sont celles de la pensée critique et de
l’action collective. Elle poursuivra son combat pour l’unité des forces démocratiques,
syndicales, associatives et politiques contre le danger de la droite en symbiose avec le
discours raciste et xénophobe du Rassemblement National. Elle continuera à œuvrer pour
qu’un futur désirable puisse être la réalité de demain.
Gérard Delahaye, Didier Gelot, Philippe Sultan, membres du Conseil d’Administration de la
Fondation Copernic
