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Gérard Noiriel : « Les “gilets jaunes” replacent la ques­tion sociale au centre du jeu poli­tique » Le Monde

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Comment expliquer cette foca­li­sa­tion du mécon­ten­te­ment sur Emma­nuel Macron ?

J’ai analysé, dans la conclu­sion de mon livre, l’usage que le candi­dat Macron avait fait de l’his­toire dans son programme prési­den­tiel. Il est frap­pant de consta­ter que les classes popu­laires en sont tota­le­ment absentes. Dans le panthéon des grands hommes à la suite desquels il affirme se situer, on trouve Napo­léon, Clémen­ceau, de Gaulle, mais pas Jean Jaurès ni Léon Blum. Certes, la plupart de nos diri­geants sont issus des classes supé­rieures, mais jusque-là, ils avaient tous accu­mulé une longue expé­rience poli­tique avant d’ac­cé­der aux plus hautes charges de l’Etat ; ce qui leur avait permis de se frot­ter aux réali­tés popu­laires. M. Macron est devenu président sans aucune expé­rience poli­tique. La vision du monde expri­mée dans son programme illustre un ethno­cen­trisme de classe moyenne supé­rieure qui frise parfois la naïveté. S’il concentre aujourd’­hui le rejet des classes popu­laires, c’est en raison du senti­ment profond d’injus­tice qu’ont suscité des mesures qui baissent les impôts des super-riches tout en aggra­vant la taxa­tion des plus modestes.

On a entendu aussi au cours de ces jour­nées d’ac­tion des slogans racistes, homo­phobes et sexistes. Ce qui a conduit certains obser­va­teurs à conclure que le mouve­ment des « gilets jaunes » était mani­pulé par l’ex­trême droite. Qu’en pensez-vous ?

N’en déplaise aux histo­riens ou aux socio­logues qui idéa­lisent les résis­tances popu­laires, le peuple est toujours traversé par des tendances contra­dic­toires et des jeux internes de domi­na­tion. Les propos et les compor­te­ments que vous évoquez sont fréquents dans les mouve­ments qui ne sont pas enca­drés par des mili­tants capables de défi­nir une stra­té­gie collec­tive et de nommer le mécon­ten­te­ment popu­laire dans le langage de la lutte des classes. J’ai publié un livre sur le massacre des Italiens à Aigues-Mortes, en 1893, qui montre comment le mouve­ment spon­tané des ouvriers français sans travail (qu’on appe­lait les « trimards ») a dégé­néré au point de se trans­for­mer en pogrom contre les saison­niers piémon­tais qui étaient embau­chés dans les salins. Je suis convaincu que si les chaînes d’in­for­ma­tion en continu et les smart­phones avaient existé en 1936, les jour­na­listes auraient pu aussi enre­gis­trer des propos xéno­phobes ou racistes pendant les grèves. Il ne faut pas oublier qu’une partie impor­tante des ouvriers qui avaient voté pour le Front popu­laire en mai-juin 1936 ont soutenu ensuite le Parti popu­laire français de Jacques Doriot, qui était une forma­tion d’ex­trême droite.

Comment ce mouve­ment peut-il évoluer, selon vous ?

L’un des côtés très posi­tifs de ce mouve­ment tient au fait qu’il replace la ques­tion sociale au centre du jeu poli­tique. Des hommes et des femmes de toutes origines et d’opi­nions diverses se retrouvent ainsi dans un combat commun. La symbo­lique du gilet jaune est inté­res­sante. Elle donne une iden­tité commune à des gens très diffé­rents, iden­tité qui évoque le peuple en détresse, en panne sur le bord de la route. Néan­moins, il est certain que si le mouve­ment se péren­nise, les points de vue diffé­rents, voire oppo­sés, qui coexistent aujourd’­hui en son sein vont deve­nir de plus en plus visibles. On peut, en effet, inter­pré­ter le combat anti­fis­cal des « gilets jaunes » de deux façons très diffé­rentes. La première est libé­rale : les « gilets jaunes » rejet­te­raient l’im­pôt et les taxes au nom de la liberté d’en­tre­prendre. Selon la seconde inter­pré­ta­tion, au contraire, est qu’ils combattent les inéga­li­tés face à l’im­pôt, en prônant une redis­tri­bu­tion des finances publiques au profit des lais­sés-pour-compte.

L’autre grand problème auquel va se heur­ter le mouve­ment concerne la ques­tion de ses repré­sen­tants. Les nombreux « gilets jaunes » qui ont été inter­viewés dans les médias se sont défi­nis comme les porte-parole de la France profonde, celle qu’on n’en­tend jamais. Issus des milieux popu­laires, ils sont bruta­le­ment sortis de l’ombre. Leur vie a été boule­ver­sée et ils ont été valo­ri­sés par les nombreux jour­na­listes qui les ont inter­viewés ou filmés. Beau­coup d’entre eux vont retom­ber dans l’ano­ny­mat si le mouve­ment se donne des porte-parole perma­nents. Ce qui risque d’af­fai­blir la dimen­sion popu­laire de la lutte, car il y a de grandes chances que ces repré­sen­tants soient issus de la classe moyenne, c’est-à-dire des milieux sociaux ayant plus de faci­lité pour s’ex­pri­mer en public, pour struc­tu­rer des actions collec­tives.

Nico­las Truong

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