7 février 2026

Gilbert Achcar. 4 février. Inpre­cor. La guerre du régime syrien, allié au régime turc contre les kurdes syriens .

Sur le récent accord entre Damas et l’ad­mi­nis­tra­tion kurde

par Gilbert Achcar

Comment devons-nous inter­pré­ter le récent accord entre le mouve­ment kurde de Syrie et le nouveau gouver­ne­ment syrien ? Marque-t-il la fin d’une décen­nie d’ad­mi­nis­tra­tion auto­nome kurde dans le nord-est de la Syrie ? Ou s’agit-il simple­ment d’un arran­ge­ment tempo­raire, destiné à rejoindre la longue liste d’ac­cords au Moyen-Orient annon­cés comme défi­ni­tifs, pour fina­le­ment s’ef­fon­drer peu après ? Répondre à cette ques­tion néces­site une évalua­tion à la fois de la nature de l’ac­cord lui-même et des circons­tances qui y ont conduit.

Le premier point à consta­ter est que l’ac­cord annoncé vendredi dernier consti­tue un compro­mis dans lequel la balance penche en faveur du régime de Damas. C’est un compro­mis dans la mesure où il a été conclu entre deux parties dont aucune n’a perdu la capa­cité de conti­nuer à se battre. En effet, les Forces démo­cra­tiques syriennes (FDS), même après avoir été large­ment réduites à leur noyau majo­ri­tai­re­ment kurde, conservent encore une force mili­taire substan­tielle dans le rapport actuel des forces en Syrie. Elles comprennent des dizaines de milliers de combat­tants chevron­nés – hommes et femmes – moti­vés par une cause natio­nale forgée à travers un siècle de parti­tion et d’op­pres­sion. De plus, leur colonne verté­brale poli­tique s’ap­puie sur un courant idéo­lo­gique qui s’est adapté aux chan­ge­ments histo­riques, restant ainsi profon­dé­ment enra­ciné.

En revanche, les forces du nouveau régime syrien ne sont pas beau­coup plus grandes que les forces kurdes et manquent de cohé­sion. Elles consti­tuent un conglo­mé­rat hybride, composé de Hayat Tahrir al-Cham, d’autres groupes djiha­distes (certains non syriens) et de forces direc­te­ment loyales à Ankara – les unités de la soi-disant Armée natio­nale syrienne.

Cette confi­gu­ra­tion signi­fie que l’équi­libre des forces en place permet­trait au côté kurde de résis­ter aux forces de Damas durant long­temps, à condi­tion de béné­fi­cier d’un soutien exté­rieur pour éviter l’iso­le­ment et l’en­cer­cle­ment. Cependant, les deux acteurs capables d’ap­por­ter un tel soutien ont trahi le mouve­ment kurde syrien. Le premier, bien sûr, n’est autre que les États-Unis, qui, sous l’ad­mi­nis­tra­tion Trump actuelle, ont décidé de ne plus comp­ter sur les FDS dans la lutte contre l’or­ga­ni­sa­tion de l’État isla­mique et de s’ap­puyer doré­na­vant sur la Turquie et le nouveau régime syrien parrainé par Ankara. Le second est le Gouver­ne­ment régio­nal du Kurdis­tan dans le nord de l’Irak, dirigé par la famille Barzani, alliés proches d’An­kara (voir l’ar­ticle de la semaine dernière, «  Les Kurdes et le régime syrien  », Al-Quds Al-Arabi, 27 janvier 2026).

Inver­se­ment, les forces du nouveau régime de Damas béné­fi­cient d’un soutien turc indé­fec­tible et illi­mité dans leur confron­ta­tion avec le mouve­ment kurde. Face à cette réalité, les FDS se retrouvent face à deux options amères : capi­tu­ler ou mener une guerre pour préser­ver leur dignité – une guerre qui risque de deve­nir suici­daire, semblable à certaines épopées héroïques, mais fina­le­ment vaines, obser­vées à travers l’his­toire. En consé­quence, les FDS ont opté pour le compro­mis afin de gagner du temps, dans l’es­poir d’un chan­ge­ment de circons­tances, que ce soit au niveau régio­nal – compte tenu de la grande vola­ti­lité de la région – ou au niveau inter­na­tio­nal, compte tenu de l’im­pré­vi­si­bi­lité de Donald Trump, de sa suscep­ti­bi­lité à la pres­sion de Neta­nyahu qui contre­ba­lance l’in­fluence d’Er­doğan, et de la possi­bi­lité donc que sa posi­tion puisse encore chan­ger.

Pour sa part, le régime de Damas a égale­ment opté pour le compro­mis plutôt que de mener une guerre féroce dans le nord qui pour­rait saper ses efforts pour conso­li­der son contrôle du reste du terri­toire syrien, ou accroître sa dépen­dance envers Ankara, nuisant ainsi à son image et limi­tant ses ambi­tions. Le compro­mis impliquait que Damas aban­donne sa demande de disso­lu­tion immé­diate de l’ad­mi­nis­tra­tion auto­nome kurde et de ses forces armées, et n’in­siste plus pour déployer de grands contin­gents de forces du régime au cœur des zones contrô­lées par les FDS. Au contraire, l’ac­cord prévoit l’ini­tia­tion de mesures limi­tées – dont l’in­ter­pré­ta­tion peut encore être sujette à désac­cord – vers l’in­té­gra­tion de ces zones dans le cadre mili­taire, admi­nis­tra­tif et juri­dique du nouvel État syrien.

Il ne fait donc guère de doute que le compro­mis actuel n’a pas résolu le conflit, mais l’a plutôt déplacé d’une phase mili­taire vers une phase poli­tique. Cette nouvelle phase impliquera une lutte poli­tique qui pour­sui­vra la guerre par d’autres moyens, tout comme la guerre elle-même est une conti­nua­tion de la poli­tique par d’autres moyens, comme le dit une maxime bien connue. La partie kurde cher­chera à préser­ver l’au­to­gou­ver­ne­ment de facto qu’elle exerce depuis une décen­nie, en accom­plis­se­ment de son aspi­ra­tion légi­time à l’au­to­dé­ter­mi­na­tion, même si cette admi­nis­tra­tion est formel­le­ment inté­grée à l’État syrien. Pendant ce temps, Ankara fera pres­sion de façon persis­tante et impla­cable sur Damas pour qu’il inten­si­fie ses demandes de reddi­tion totale des Kurdes et de soumis­sion à un régime centra­lisé.

La ques­tion est donc de savoir si Washing­ton peut frei­ner les deux camps – les Kurdes et les Turcs – afin de main­te­nir la situa­tion dans les limites d’un compro­mis que chaque camp prétend publique­ment accep­ter. C’est un pari très incer­tain. Il est plus probable que la fragi­lité de l’ac­cord de vendredi dernier devienne bien­tôt évidente, et que le langage – et peut-être même la pratique – de la guerre l’em­portent à nouveau sur le langage du consen­sus, cet accord étant suivi par d’autres tout aussi tempo­raires, dans un schéma trop fami­lier dans cette région du monde.

Traduit de ma chro­nique hebdo­ma­daire dans le quoti­dien de langue arabe, Al-Quds al-Arabi, basé à Londres. Cet article est d’abord paru en ligne le 03 février. Vous pouvez libre­ment le repro­duire en indiquant la source avec le lien corres­pon­dant.

* Dernier ouvrage paru Gaza, géno­cide annoncé. Un tour­nant dans l’his­toire mondiale (La Dispute, 2025).

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