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La peur est notre enne­mie

Un article d’Edwy Plenel du 14 novembre 2015

Un vendredi soir d’au­tomne, sous un temps clément. Fin de semaine, temps de sortie, moment de détente. Joies des retrou­vailles amicales, des concerts musi­caux, des matchs spor­tifs. Hommes et femmes mêlés, jeunesses sans fron­tières, plai­sirs variés où l’on peut, selon les goûts ou les envies, boire, fumer, danser, se côtoyer, se mélan­ger, se séduire, s’ai­mer, bref aller à la rencontre des uns et des autres.

Il suffit d’ali­gner ces mots simples, sans gran­di­lo­quence, pour parta­ger ce que nous ressen­tons tous depuis hier : tout un chacun, nos enfants, nos parents, nos amis, nos voisins, nous mêmes, étions dans le viseur des assas­sins.

Parce qu’ils ne visaient pas des lieux mani­fes­te­ment symbo­liques comme lors des atten­tats de janvier, expri­mant leur haine de la liberté (Char­lie Hebdo) ou leur haine du juif (l’Hy­perCa­cher), il s’est dit que les terro­ristes auteurs des carnages pari­siens n’avaient pas de cible. C’est faux : armés par une idéo­lo­gie tota­li­taire, dont le discours reli­gieux sert d’ar­gu­ment pour tuer toute plura­lité, effa­cer toute diver­sité, nier toute indi­vi­dua­lité, ils avaient pour mission d’ef­frayer une société qui incarne la promesse inverse.

Au-delà de la France, de sa poli­tique étran­gère ou de ceux qui la gouvernent, leur cible était cet idéal démo­cra­tique d’une société de liberté, parce que de droit : droit d’avoir des droits ; égalité des droits, sans distinc­tion d’ori­gine, d’ap­pa­rence, de croyance ; droit de faire son chemin dans la vie sans être assi­gné à sa nais­sance ou à son appar­te­nance. Une société d’in­di­vi­dus, dont le « nous » est tissé d’in­fi­nis « moi » en rela­tion les uns avec les autres. Une société de liber­tés indi­vi­duelles et de droits collec­tifs.

Prendre la juste mesure de ce que menace cette terreur sans précé­dent sur le terri­toire hexa­go­nal – les atten­tats les plus meur­triers en Europe après ceux de Madrid en 2004 –, c’est évidem­ment mesu­rer aussi le défi que nous ont lancé les assas­sins et leurs comman­di­taires. C’est cette société ouverte que les terro­ristes veulent fermer. Leur but de guerre est qu’elle se ferme, se replie, se divise, se recroque­ville, s’abaisse et s’égare, se perde en somme.

Quels que soient les contextes, époques ou lati­tudes, le terro­risme parie toujours sur la peur. Non seule­ment la peur qu’il répand dans la société mais la poli­tique de la peur qu’il suscite au sommet de l’Etat : une fuite en avant où la terreur tota­li­taire appelle l’ex­cep­tion démo­cra­tique, dans une guerre sans fin, sans fronts ni limites, sans autre objec­tif stra­té­gique que sa perpé­tua­tion, attaques et ripostes se nour­ris­sant les unes les autres, causes et effets s’en­tre­mê­lant à l’in­fini sans que jamais n’émerge une issue paci­fique.

Aussi doulou­reux qu’il soit, il nous faut faire l’ef­fort de saisir la part de ratio­na­lité du terro­risme. Pour mieux le combattre, pour ne pas tomber dans son piège, pour ne jamais lui donner raison, par incons­cience ou par aveu­gle­ment. Ce sont les prophé­ties auto-réali­sa­trices qui sont au ressort de ses terri­fiantes logiques meur­trières : provoquer par la terreur un chaos encore plus grand dont il espère, en retour, un gain supplé­men­taire de colère, de ressen­ti­ment, d’injus­ti­ce… Nous le savons, d’ex­pé­rience vécue, et récente, tant la fuite en avant nord-améri­caine après les atten­tats de 2001 est à l’ori­gine du désastre irakien d’où a surgi l’or­ga­ni­sa­tion dite Etat isla­mique, né des décombres d’un Etat détruit et des déchi­rures d’une société violen­tée.

Saurons-nous apprendre de ces erreurs catas­tro­phiques, ou bien allons-nous les répé­ter ? C’est peu dire qu’à cette aune, dans un contexte de crises déjà cumu­la­tives – écono­mique, sociale, écolo­gique, euro­péenne, etc. –, notre pays vit un moment histo­rique où la démo­cra­tie redé­couvre la tragé­die. Où la fragi­lité de la première est au péril des passions de la seconde. Car l’enjeu immé­diat n’est pas au loin­tain, mais ici même, en France. Nous savions, au lende­main des atten­tats de janvier, que la véri­table épreuve était à venir. Cet automne, au moment de quit­ter ses fonc­tions le juge anti-terro­riste Marc Trévi­dic nous l’avait rappelé – « Les jours les plus sombres sont devant nous » (lire ici son inter­view à Paris-Match) –, dans une alarme qui ne ména­geait pas nos diri­geants : « Les poli­tiques prennent des postures martiales, mais ils n’ont pas vision à long terme. (…) Je ne crois pas au bien fondé de la stra­té­gie française ».

Car, devant ce péril qui nous concerne tous, nous ne pouvons délais­ser notre avenir et notre sécu­rité à ceux qui nous gouvernent. S’il leur revient de nous proté­ger, nous ne devons pas accep­ter qu’ils le fassent contre nous, malgré nous, sans nous.

Il est toujours diffi­cile, tant elles sont dans l’ins­tant inau­dibles, d’énon­cer des ques­tions qui fâchent au lende­main d’évé­ne­ments qui saisissent tout un peuple, le rassem­blant dans la compas­sion et l’ef­froi. Mais, collec­ti­ve­ment, nous ne saurons résis­ter dura­ble­ment à la terreur qui nous défie si nous ne sommes pas maîtres des réponses qui lui sont appor­tées. Si nous ne sommes pas infor­més, consul­tés, mobi­li­sés. Si l’on nous dénie le droit d’in­ter­ro­ger une poli­tique étran­gère d’al­liance avec des régimes dicta­to­riaux ou obscu­ran­tistes (Egypte, Arabie Saou­dite), des aven­tures guer­rières sans vision stra­té­gique (notam­ment au Sahel), des discours poli­tiques de courte vue et de faible hauteur (sur l’is­lam notam­ment, avec ce refoulé colo­nial de « l’as­si­mi­la­tion »), qui divisent plus qu’ils ne rassemblent, qui alimentent les haines plus qu’ils ne rassurent, qui expriment les peurs d’en haut plus qu’ils ne mobi­lisent le peuple d’en bas.

Faire face au terro­risme, c’est faire société, faire muraille de cela même qu’ils veulent abattre. Défendre notre France, notre France arc-en-ciel, forte de sa diver­sité et de sa plura­lité, cette France capable de faire cause commune dans le refus des amal­games et des boucs émis­saires. Cette France dont les héros, cette année 2015, étaient aussi musul­mans, comme ils furent athées, chré­tiens, juifs, francs-maçons, agnos­tiques, de toutes origines, cultures ou croyances. La France d’Ah­med Mera­bet ce gardien de la paix qui a donné sa vie au pied de l’im­meuble de Char­lie Hebdo. La France de Lassana Bathily cet ancien sans-papiers qui a sauvé nombre d’otages à l’Hy­perCa­sher. Cette France qu’ont illus­tré, dans cette longue nuit pari­sienne, tant de sauve­teurs, de soignants, de méde­cins, de poli­ciers, de mili­taires, de pompiers, de bonnes volon­tés, mille soli­da­ri­tés elles aussi issues de cette diver­sité – humaine, sociale, cultu­relle, confes­sion­nelle, etc. – qui fait la richesse de la France. Et sa force.

En Grande-Bretagne, lors des atten­tats de 2005, la société s’était spon­ta­né­ment dres­sée autour du slogan inventé par un jeune inter­naute : « We are not afraid ». En Espagne, lors des atten­tats de 2004, la société s’était spon­ta­né­ment rassem­blée autour de ce symbole : des mains levées, paumes ouvertes, tout à la fois désar­mées et déter­mi­nées.

Non, nous n’avons pas peur. Sauf de nous mêmes, si nous y cédions. Sauf de nos diri­geants s’ils nous égarent et nous ignorent. Et la société que les tueurs voudraient fermer, nous en défen­dons l’ou­ver­ture, plus que jamais. En nous tendant la main les uns aux autres. Le symbole de ce refus, ce pour­rait être deux mains qui se rencontrent, se serrent et se mêlent. Deux mains croi­sées.

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