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Ouvriers, employés, jeunes : la socio­lo­gie préoc­cu­pante du vote Le Pen

Les éléments les plus spec­ta­cu­laires du sondage sur les inten­tions de vote pour l’élec­tion prési­den­tielle de 2017 ont été beau­coup commen­tés, mais son détail est encore plus alar­mant sur la compo­si­tion de l’élec­to­rat séduit par le FN.

Le sondage réalisé par l’Ifop a déjà fait couler beau­coup d’encre : arri­vée en tête de Marine Le Pen au premier tour quel que soit le cas de figure, large victoire du candi­dat de droite au second tour (de 57 à 62%), mais nette défaite de François Hollande s’il arri­vait à se quali­fier avec 46% contre 54% à Marine Le Pen. À plus de deux ans et demi du scru­tin et en dehors de toute dyna­mique de campagne, la tenta­tion pour­rait être grande de rela­ti­vi­ser ces résul­tats, de n’y voir qu’un simple instan­tané, certes dégradé, de l’état de l’opi­nion. Pour­tant, le détail de l’étude révèle des tendances lourdes extrê­me­ment inquié­tantes.

Majo­rité abso­lue du vote FN des ouvriers

C’est parmi les couches du sala­riat les plus popu­laires, ouvriers et employés, que la candi­date du Front natio­nal enre­gistre ses meilleurs scores. En soi, il ne s’agit pas d’une nouveauté, mais l’am­pleur des inten­tions de vote démontre que des digues ont rompu. Pour le premier tour, trois hypo­thèses ont été testées suivant que le candi­dat de l’UMP était François Fillon, Alain Juppé ou Nico­las Sarkozy. Dans tous les cas, la candi­da­ture de Marine Le Pen recueille une majo­rité abso­lue du vote des ouvriers 56%, 57% et 51%.

En ce qui concerne les employés, les inten­tions de vote sont légè­re­ment plus faibles, mais se portent à un très haut niveau : 39%, 40% ou 37 suivant les hypo­thèses rete­nues. Au total, dans cette partie du sala­riat qui a été le cœur de l’élec­to­rat de gauche, le FN recueille de 44 à 48%. À titre de compa­rai­son, la somme des candi­dats de gauche (Arthaud, Poutou, Mélen­chon, Dufflot, Hollande) ne réalise que 27 à 29% des suffrages. Tous les éléments d’un décro­chage extrê­me­ment impor­tant et durable entre caté­go­ries popu­laires et forces de gauche, quelles qu’elles soient, semblent donc réunies.

Les meilleurs résul­tats du FN chez les jeunes

L’autre ensei­gne­ment préoc­cu­pant de ce sondage réside dans la venti­la­tion des votes en fonc­tion des tranches d’âge. Avec des inten­tions qui oscil­lent entre 30 et 37% pour les 18/24 ans et entre 34 et 41% pour les 24/35 ans, c’est auprès des couches les plus jeunes que Marine Le Pen obtient ses meilleurs résul­tats. Là encore, l’en­semble de la gauche fait pâle figure avec 25% parmi les 18/24 ans dont 16% pour Jean-Luc Mélen­chon et autour de 26% pour les 24/35 ans. Près de 75% des moins de 35 ans se posi­tion­nant pour ce sondage se prononcent donc pour un candi­dat de droite ou d’ex­trême-droite. Certes, les franges les plus jeunes de l’élec­to­rat sont aussi celles qui comptent le plus d’abs­ten­tion­nistes, mais qui peut croire que ce réser­voir poten­tiel irait d’abord aux forces de gauche dans leurs diver­si­tés ?

En France, la violence de la crise touche prio­ri­tai­re­ment la jeunesse par un double mouve­ment : diffi­culté à entrer sur le marché du travail, explo­sion de la préca­rité des situa­tions pour celles et ceux qui disposent d’un emploi. Face à une absence de pers­pec­tives, les plus jeunes se tournent, de plus en plus, vers des solu­tions auto­ri­taires du type vote Front natio­nal. À l’in­verse, tout semble indiquer que le cœur de l’élec­to­rat de gauche est consti­tué par des couches rela­ti­ve­ment âgées du sala­riat, diplô­mées et béné­fi­ciant d’un CDI. Symp­to­ma­tique­ment, François Hollande, qui n’est crédité que de 13 à 16% des voix, obtient plus de 25% parmi les 50/64 ans.

Aggra­va­tion des tendances

Les études portant sur le premier tour sont encore ampli­fiées par celle sur le second, avec des résul­tats qui font frémir. Dans l’hy­po­thèse d’une oppo­si­tion entre François Hollande et Marine Le Pen, 70% des ouvriers et 64% des employés expri­mant un vote choi­si­raient la candi­date FN. Le candi­dat socia­liste n’ob­tient une majo­rité que dans la caté­go­rie des profes­sions libé­rales et cadres supé­rieurs, 62%, c’est-à-dire parmi ceux qui, peu ou prou, ne paient pas la crise. Les 18/24 ans vote­raient à 61% pour Marine Le Pen et même à 63% pour les 24/35 ans.

Les résul­tats de ce sondage traduisent des tendances lourdes à l’œuvre depuis des années. La montée en puis­sance du vote FN dans la jeunesse et le monde ouvrier était déjà très impor­tante lors de l’élec­tion prési­den­tielle de 2012. Mais le début cala­mi­teux du quinquen­nat de François Hollande aggrave et ampli­fie consi­dé­ra­ble­ment la situa­tion. Inca­pable d’ap­por­ter des réponses à la souf­france des Français, prison­nier de ses dogmes libé­raux et d’une construc­tion euro­péenne qui nour­rit la réces­sion, englué dans des affaires à répé­ti­tion, le gouver­ne­ment socia­liste conduit la société droit dans le mur.

Ce tableau bien sombre doit servir d’élec­tro­choc, car il indique l’am­pleur des problèmes pour une gauche de trans­for­ma­tion sociale. S’il faut bien sûr des réponses insti­tu­tion­nelles et démo­cra­tiques, il faut d’abord répondre à la crise sociale, sous peine de graves décon­ve­nues.

Guillaume Liegard. Publié sur le site de Regards.

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