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Lubri­zol : tribune unitaire natio­nale

Dans une tribune publiée sur fran­ceinfo, 11 syndi­cats et asso­cia­tions pointent la respon­sa­bi­lité des indus­triels et de l’État et appellent à un sursaut dans la poli­tique de gestion des risques indus­triels.

TRIBUNE :

La catas­trophe indus­trielle et envi­ron­ne­men­tale qui a eu lieu dans la nuit du 25 au 26 septembre 2019 à Rouen met en avant et à plusieurs titres les dangers perma­nents que les indus­tries repré­sentent lorsqu’elles négligent leurs obli­ga­tions en termes de protec­tion contre les dangers inhé­rents à leurs acti­vi­tés.

Ces négli­gences coupables font courir aux sala­riés, aux popu­la­tions et aux écosys­tèmes des risques graves, à court et long terme. Des acci­dents comme celui-ci sont un véri­table désastre tant humain qu’é­co­lo­gique.

Pour pouvoir conti­nuer à satis­faire suffi­sam­ment de renta­bi­lité à ses action­naires, l’in­dus­trie, à l’ins­tar des autres secteurs de l’éco­no­mie, rogne ses « coûts » sans fin sur le dos des travailleurs : multi­pli­ca­tion de la sous-trai­tance, préca­rité, réduc­tion des effec­tifs et des équi­pe­ments, non-respect des règles de sécu­ri­té…

Lubri­zol, une des premières socié­tés indus­trielles de chimie, est présente en Amérique (56 sites), en Europe (45 sites), au Moyen Orient (7 sites) et en Asie (33 sites). Fondée en 1928, Lubri­zol est une filiale de Berk­shire Hatha­way, société d’in­ves­tis­se­ment diri­gée par Warren Buffet, l’un des plus gros milliar­daires de la planète et qui compte Bill Gates dans son direc­toire.

L’usine de Rouen est implan­tée depuis 1951. Site Seveso à « seuil haut » comme 705 autres en France sur les 1 312 sites Seveso, elle a déjà connu plusieurs inci­dents dont un nuage de mercap­tan en 2013, qui a donné lieu à un simple renvoi devant le tribu­nal de police et une condam­na­tion à une amende ridi­cule de 4 000 euros.

La respon­sa­bi­lité « pleine et entière » de Lubri­zol

C’est bien la respon­sa­bi­lité de la direc­tion de l’en­tre­prise qui est enga­gée dans cet acci­dent, en terme de sécu­ri­sa­tion de l’en­semble du site, de son person­nel, ainsi que de la sous-trai­tance. C’est elle qui, avec l’aval du préfet, a opté pour une sécu­rité a minima en rédui­sant les effec­tifs de sécu­rité et de surveillance.

Si les premiers éléments de l’enquête qui s’ouvre peuvent amener à penser que l’in­cen­die a démarré dans une zone de stockage confiée à une entre­prise sous-trai­tante de nettoyage, la respon­sa­bi­lité de Lubri­zol reste néan­moins pleine et entière dans son rôle de donneur d’ordre.

Une nouvelle foi, la sous-trai­tance d’ac­ti­vi­tés par des grands groupes, parti­cu­liè­re­ment dans ces secteurs (indus­trie chimique, pétro­lière et nucléaire) pose problème, en parti­cu­lier pour les tâches qui peuvent présen­ter le plus de risques de santé pour les sala­riés et les popu­la­tions.

Les person­nels de la sous-trai­tance connaissent très mal, par manque de forma­tion, les risques tech­no­lo­giques auxquels ils sont confron­tés pendant leur travail. Cette situa­tion va s’ag­gra­ver avec la dispa­ri­tion des CHSCT en appli­ca­tion des ordon­nances Macron de 2017 ; et les attri­bu­tions et moyens d’in­ter­ven­tion des CSSCT (nouvelle instance obli­ga­toire dans les sites Seveso), ne pallie­ront pas à leur dispa­ri­tion.

L’im­pré­voyance de l’État

C’est égale­ment la respon­sa­bi­lité de l’État qui est enga­gée. Les moyens et les effec­tifs des inspec­teurs.trices des instal­la­tions clas­sées pour la protec­tion de l’en­vi­ron­ne­ment (Direc­tion régio­nale de l’en­vi­ron­ne­ment, de l’amé­na­ge­ment et du loge­ment), n’ont pas été doublés, malgré les promesses faites, ce qui les rend insuf­fi­sants pour faire appliquer les dispo­si­tions régle­men­taires. Leur mission de contrôle des sites à risque n’est pas assu­rée effi­ca­ce­ment. Il en est de même pour les services de l’ins­pec­tion du travail, char­gée notam­ment de faire appliquer les règles rela­tives aux incen­dies, explo­sions et stockage des produits dange­reux dont les effec­tifs fondent à vue d’œil.

Alors que l’on découvre peu à peu que les premières annonces sur les quan­ti­tés de produits partis en fumée ont été sous-évaluées, les chefs de services de l’État et le gouver­ne­ment passent leur temps à cher­cher à convaincre du peu de danger que courent les rive­rains de l’usine.

Les popu­la­tions sont censées déci­der toutes seules s’il est préfé­rable qu’elles partent loin ou qu’elles s’en­ferment dans leur lieu de vie, créant ainsi un senti­ment d’an­goisse géné­ra­lisé d’au­tant plus justi­fié quand on sait que les fumées et les suies toxiques, au vu des produits qui ont brûlé, comportent des molé­cules cancé­ri­gènes et des pertur­ba­teurs endo­cri­niens.

D’autre part, des catas­trophes comme celles de Lubri­zol néces­si­te­raient que soient prévu un plan d’éva­cua­tion des popu­la­tions les plus expo­sées et de protec­tion de l’en­semble des autres personnes des zones conta­mi­nées. Or, rien n’a été fait… car rien n’est prévu. Est aussi posée la ques­tion de l’amé­na­ge­ment du terri­toire, l’im­plan­ta­tion des habi­ta­tions qui, au fil des années, s’est dange­reu­se­ment appro­chée des sites dange­reux.

L’im­pact sur les collec­ti­vi­tés et l’en­vi­ron­ne­ment

Au-delà des consé­quences pour les sala­riés de Lubri­zol et des sous-trai­tants (santé des travailleurs, chômage tech­nique et perte de salaire), c’est toute la vie locale qui est grave­ment mise en danger par des indus­tries dont le mode de gestion fait porter à la collec­ti­vité des respon­sa­bi­li­tés qui devraient lui incom­ber dans la logique « pollueur-payeur » ; il en est de-même des coûts sur l’en­vi­ron­ne­ment.

La situa­tion dans la campagne avoi­si­nante et dans toute la région couverte par les vents domi­nants est préoc­cu­pante : sols qui pour­raient être empoi­son­nés pour une dizaine d’an­nées, animaux malades, risques forts de nappes phréa­tiques polluées, impos­si­bi­lité pour les paysans de pour­suivre leurs acti­vi­tés, l’agri­cul­ture bio et les paysans en vente directe étant direc­te­ment péna­li­sés. L’État n’a pas suffi­sam­ment accom­pa­gné le retrait des produc­tions, faisant peser sur les paysans eux-mêmes la respon­sa­bi­lité de ces retraits.

On aurait tort de croire que ce qui s’est passé avec Lubri­zol ne concerne que les habi­tants de Rouen et de sa région. Les risques indus­triels, les dangers de la recherche constante d’aug­men­ta­tions des divi­dendes finan­ciers au détri­ment de l’in­ves­tis­se­ment dans les appa­reils de produc­tion, de la sécu­rité des sites et des personnes sont partout où est implanté ce type d’in­dus­trie qui se doit d’être exem­plaire en termes de sécu­rité et d’im­pact sur l’en­vi­ron­ne­ment et les écosys­tèmes.

Plus jamais ça, ni ici, ni ailleurs ! Nous exigeons :

• Que soit publiée in extenso la liste des produits brûlés, ce qui passe par la levée des secrets de fabri­ca­tion ;
• Que la liste des molé­cules (PCB, dioxine etc.) qui ont poten­tiel­le­ment pollué les sols, soit connue ;
• Que soient diffu­sés les chiffres sur les mala­dies profes­sion­nelles des sala­riés actuels ou anciens de Lubri­zol ;
• Que les popu­la­tions soient prises en charge médi­ca­le­ment et que soit mis en place un suivi à long terme, plus parti­cu­liè­re­ment pour les femmes enceintes et les enfants ;
• Qu’une esti­ma­tion du préju­dice soit faite le plus rapi­de­ment possible par les services de l’État, de façon à ce qu’une aide d’ur­gence (sous forme d’avance) soit attri­buée à toutes les victimes ;
• Que les sala­riés de Lubri­zol ou d’autres entre­prises soient proté­gés par les auto­ri­tés s’ils souhaitent témoi­gner de leurs condi­tions de travail et de sécu­rité, ce qui implique un renfor­ce­ment de la loi sur les lanceurs d’alerte ;
• Que l’Eu­rope renforce les légis­la­tions de surveillance des sites SEVESO, et que l’État revienne sur l’as­sou­plis­se­ment accordé en 2018 instau­rant des péri­mètres de sécu­rité pour les projets immo­bi­liers ;
• Que l’État prévoit, avec les moyens de mise en œuvre, un plan d’éva­cua­tion des popu­la­tions vivant auprès de chaque site à haut risque, chimique ou nucléaire, ainsi que des exer­cices en condi­tions réelles ;
• La mise en place d’au­to­ri­tés sani­taires indé­pen­dantes et de procu­reurs indé­pen­dants ;
• La mise en place de CSSCT à compé­tences supra-légales éten­dues avec capa­cité d’ex­per­tise et de droit d’alerte ;
• le réta­blis­se­ment des CHSCT dans les entre­prises et l’élar­gis­se­ment de leurs pouvoirs ;
• Le renfor­ce­ment des inspec­tions du travail et des instal­la­tions clas­sées pour la protec­tion de l’en­vi­ron­ne­ment en lien avec la CARSAT et la DREAL.


Les signa­taires :

Amis de la Terre France ; asso­cia­tion Henri-Péze­rat ; Attac ; Confé­dé­ra­tion géné­rale du travail (CGT) ; Confé­dé­ra­tion paysanne ; Crii­gen (Comité de recherche et d’in­for­ma­tion indé­pen­dantes sur le génie géné­tique) ; Fédé­ra­tion syndi­cale unitaire (FSU) ; Sciences citoyennes ; SOL (Alter­na­tives agroé­co­lo­giques et soli­daires) ; Union syndi­cale Soli­daires ; Zone écolo­gique auto­nome.

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