21 février 2026

Media­part. « Mort de Quen­tin Deranque : un drame inqua­li­fiable, une instru­men­ta­li­sa­tion sordide »

Mort de Quen­tin Deranque : un drame inqua­li­fiable, une instru­men­ta­li­sa­tion sordide

Lénaïg Bredoux et Ellen Salvi

Les arres­ta­tions de mardi soir confortent l’hy­po­thèse de la respon­sa­bi­lité directe de plusieurs mili­tant·es du mouve­ment anti­fas­ciste la Jeune Garde. (…)

Mais sans attendre la vérité judi­ciaire, la mort de Quen­tin Deranque – et les images extrê­me­ment brutales de son passage à tabac – doit nous inter­ro­ger profon­dé­ment. (…)

Des mili­tant·es anti­fas­cistes qui reven­diquent histo­rique­ment le recours à la violence comme une « auto­dé­fense » ou une « contre-violence » ont-ils allè­gre­ment fran­chi la ligne morale et éthique qu’ils et elles promet­taient de préser­ver à tout prix ? LFI, en s’al­liant avec la Jeune Garde, s’est-elle assu­rée que cette digue, essen­tielle, de « l’au­to­dé­fense » était tenue ? Il est permis d’en douter.

Ces ques­tions néces­sitent des réponses. Elles sont indis­pen­sables à la construc­tion d’une alter­na­tive crédible face à la montée de l’ex­trême droite. Mais elles ne doivent pas nous empê­cher de consta­ter ce qui se joue depuis l’an­nonce offi­cielle du décès de Quen­tin Deranque : l’ins­tru­men­ta­li­sa­tion sordide d’un drame ; une attaque en règle contre l’an­ti­fas­cisme et contre toute alter­na­tive à la poli­tique du gouver­ne­ment ou à l’avè­ne­ment du Rassem­ble­ment natio­nal (RN) ; la remise en cause de certaines liber­tés fonda­men­tales.

Grands habi­tués des raccour­cis, les macro­nistes se sont aussi­tôt engouf­frés dans la brèche. À les entendre, le raison­ne­ment est d’une simpli­cité enfan­tine : Quen­tin Deranque a été tué par des anti­fas­cistes. Les anti­fas­cistes, c’est l’ex­trême gauche. LFI, c’est l’ex­trême gauche, d’ailleurs Laurent Nuñez l’a offi­cia­lisé depuis la Place Beau­vau pour les élec­tions muni­ci­pales. Donc LFI a tué Quen­tin Deranque. CQFD.

Le ministre de la justice Gérald Darma­nin a déroulé une version très simi­laire dès dimanche. « Pendant long­temps, LFI disait que la “police tuait”, là on voit bien que c’est l’ul­tra­gauche qui mani­fes­te­ment a tué », a déclaré celui qui parlait du « terro­risme intel­lec­tuel de l’ex­trême gauche » dès 2023. (…)

« Ce n’est pas la police qui tue en France, c’est l’ex­trême gauche », a égale­ment commenté sur X un autre ancien ministre de l’in­té­rieur d’Em­ma­nuel Macron, Bruno Retailleau, candi­dat Les Répu­bli­cains (LR) déclaré à la prési­den­tielle. « La milice de Mélen­chon et LFI a tué », a résumé aussi l’eu­ro­dé­pu­tée Marion Maré­chal, à l’unis­son des droites.

Plus éton­nant, son collègue Place publique Raphaël Glucks­mann a lui aussi fait le lien entre LFI et le tabas­sage d’un homme à terre, sur RTL : « Vous ne pouvez pas, en perma­nence, utili­ser des mots d’une violence extrême sans penser que ces mots se tradui­ront en actes. »

De quoi encou­ra­ger la porte-parole d’un gouver­ne­ment à en appe­ler à la « respon­sa­bi­lité » des Français·es qui votent LFI, deman­dant dans la foulée à ce qu’il n’y ait « plus jamais un député LFI au sein de l’As­sem­blée natio­nale ».

Toutes ces formules ressemblent à s’y méprendre aux refrains enton­nés par Donald Trump et ses parti­san·es après l’as­sas­si­nat de l’in­fluen­ceur d’ex­trême droite états-unien Char­lie Kirk : une inver­sion des valeurs verti­gi­neuse ; le prétexte – drama­tique – saisi pour en finir une fois pour toutes avec la gauche.

Rappe­lez-vous, c’était en septembre dernier. « La violence vient large­ment de la gauche », avait osé clamer le président états-unien. Comme les ministres français, il avait alors fait un lien entre la dénon­cia­tion de l’ex­trême droite et l’as­sas­si­nat de Kirk, s’en prenant à « ceux de la gauche radi­cale [qui] pendant des années ont comparé des Améri­cains merveilleux comme Char­lie à des nazis et aux plus grands meur­triers de masse et crimi­nels du monde ».

Aux États-Unis, les anti­fas sont désor­mais quali­fiés de terro­ristes. Des ONG, des asso­cia­tions, des jour­na­listes, des fonc­tion­naires ont été pris pour cible dans une ambiance de chasse aux sorcières digne du maccar­thysme.

Ce parfum nauséa­bond se diffuse jusqu’ici : mardi, le ministre de l’en­sei­gne­ment supé­rieur Philippe Baptiste a demandé aux prési­dent·es d’uni­ver­sité d’in­ter­dire toute réunion poli­tique dans les facs suscep­tible de créer un trouble à l’ordre public. (…)

Cette inver­sion des valeurs conduit inévi­ta­ble­ment à une torsion de la réalité : ces dernières années, l’ex­trême droite a tué et c’est comme si personne, ou presque, ne s’en était aperçu.
Si la respon­sa­bi­lité de mili­tant·es anti­fas­cistes est confir­mée par l’enquête sur le meurtre de Quen­tin Deranque, ce serait « une première », explique la socio­logue Isabelle Sommier, coor­di­na­trice de l’ou­vrage Violences poli­tiques en France. De 1986 à nos jours (Presses de Sciences Po, 2021), dans notre émis­sion « À l’air libre ».

Avec une équipe de cher­cheur·es, Isabelle Sommier tient les comptes de ces violences : d’après leurs données, depuis 2017, six personnes sont mortes du fait d’ac­ti­vistes de droite radi­cale. Les mili­tant·es kurdes Emine Kara, Mehmet Şirin Aydin, Abdur­rah­man Kizil abat­tu·es rue d’En­ghien à Paris, en 2022 ; le rugby­man argen­tin Fede­rico Martín Aram­burú, tué à Paris en 2022 ; Djamel Bendja­bal­lah, écrasé par un mili­tant de la Brigade française patriote, à Dunkerque (Nord), en 2024 ; Hichem Miraoui, tué parce qu’a­rabe dans le Var, en 2025…

Mais qui connaît leurs noms ? Quelle Assem­blée a respecté une minute de silence pour leur rendre hommage ? Quel ministre leur a rendu hommage (pas Gérald Darma­nin en tout cas) ? Où figurent ces mort·es dans la mémoire collec­tive ?

Conti­nuons sur les chiffres : toujours selon la base de données compi­lée par Isabelle Sommier et ses collègues, entre 2017 et aujourd’­hui, les agres­sions ont plus que doublé par rapport à la précé­dente période étudiée (1986–2016). Parmi ces agres­sions, 70 % émanent d’ac­ti­vistes de droite – visant en majo­rité des personnes raci­sées ou perçues comme telles (70 %) et des adver­saires poli­tiques (30 %).

Ce contexte de hausse de la violence poli­tique était parfai­te­ment connu des auto­ri­tés. Mais qu’ont-elles fait pour éviter le drame de jeudi soir ? Ont-elles sciem­ment laissé des grou­pus­cules d’ex­trême droite violen­ter des centaines de personnes et des anti­fas­cistes se radi­ca­li­ser ces dernières années ? Tant qu’il n’y avait pas de mort·e, a-t-on laissé faire ?

Là aussi, il faudra obte­nir des réponses.

« Cela fait des années qu’il y a des actions parti­cu­liè­re­ment violentes de la part de grou­pus­cules d’ex­trême droite, des raton­nades, des mises à sac de librai­rie. Mais les réponses poli­cières et judi­ciaires sont parti­cu­liè­re­ment laxistes, pour ne pas dire parfois inexis­tantes, explique dans Poli­tis l’avo­cat lyon­nais Olivier Forray. Cela explique aussi la radi­ca­li­sa­tion du mouve­ment de gauche et anti­fas­ciste : les pouvoirs publics n’ont pas joué leur rôle de régu­la­teur en vue de main­te­nir la paix sociale. »

Ce serait cohé­rent avec la poli­tique menée par Emma­nuel Macron, qui n’a cessé, depuis 2017, d’of­frir des marche­pieds à l’ex­trême droite. La mort tragique de Quen­tin Deranque et son trai­te­ment poli­tique et média­tique risquent aujourd’­hui de nous faire entrer dans « une phase de radi­ca­li­sa­tion de la diabo­li­sa­tion de l’an­ti­fas­cisme », selon les mots d’Ugo Palheta, socio­logue et auteur de Comment le fascisme gagne la France (La Décou­verte, 2025).

(…)

Forte de ses succès élec­to­raux et d’une dérive sans fin du débat public, l’ex­trême droite donne désor­mais le « la » des discus­sions, impo­sant son récit à une vitesse fulgu­rante.(…)

Avec le temps, cette idée a infusé les esprits au point de faire sauter toutes les digues et les prin­cipes. Jusqu’où la société peut-elle glis­ser avant de bascu­ler complè­te­ment ? Diffi­cile de répondre à cette ques­tion tant le confu­sion­nisme s’y est installé.

Alimenté quoti­dien­ne­ment par le cynisme de certain·es et la perte de repères des autres, ce brouillard média­tico-poli­tique ne doit pas nous faire perdre de vue l’es­sen­tiel : la démo­cra­tie repose sur un édifice qu’il convient de proté­ger face aux menaces qui l’érodent chaque jour davan­tage.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.