7 février 2026

Pales­tine. UNRWA. Haaretz, jour­nal israé­lien. « Ce n’est pas nous qui radi­ca­li­sons les Pales­ti­niens, c’est leur condi­tion de vie qui le fait. »

Inter­view : Des respon­sables de l’UNRWA déclarent à Haaretz : « Ce n’est pas nous qui radi­ca­li­sons les Pales­ti­niens,
c’est leur condi­tion de vie qui le fait. 
 »

Le gouver­ne­ment israé­lien a pratique­ment para­lysé l’agence char­gée des réfu­gié.e.s pales­ti­nien.ne.s, et les sanc­tions ont entraîné d’im­por­tantes coupes budgé­taires. Mais l’UNRWA reste l’or­ga­ni­sa­tion huma­ni­taire la plus impor­tante en acti­vité à Gaza. Dans une inter­view accor­dée à Haaretz, ses diri­geants donnent leur version des faits.

AMMAN – La semaine dernière a été parti­cu­liè­re­ment mouve­men­tée pour l’UNRWA ((United Nations Relief and Works Agency for Pales­tine Refu­gees in the Near East ou Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfu­giés de Pales­tine dans le Proche-Orient) , même compte tenu du chaos qui règne depuis le 7 octobre 2023. Mardi dernier, la police israé­lienne s’est présen­tée dans une clinique de l’UNRWA dans la vieille ville de Jéru­sa­lem et a ordonné sa ferme­ture. Cet établis­se­ment était en acti­vité pratique­ment depuis la créa­tion de l’agence dans les années 1950 et accueillait chaque année des milliers de patient.e.s. Il est peu probable qu’il rouvre ses portes.

Le même jour, la société muni­ci­pale en charge des infra­struc­tures de Jéru­sa­lem a annoncé qu’à partir de la semaine suivante, elle coupe­rait l’eau et l’élec­tri­cité des établis­se­ments de l’UNRWA encore en acti­vité dans la ville. Le plus impor­tant d’entre eux est un centre de forma­tion profes­sion­nelle situé au nord de Jéru­sa­lem, qui sera proba­ble­ment contraint de fermer, ce qui lais­sera sans solu­tion de rechange 350 jeunes issus de familles pauvres qui vivent dans des camps de réfu­giés et qui suivent une forma­tion en méca­nique auto­mo­bile, soudure, menui­se­rie, construc­tion et autres métiers.

Dans le même temps, un tollé géné­ral a éclaté au Liban lorsque les parents d’en­fants fréquen­tant les écoles de l’UNRWA dans les camps de réfu­giés ont appris que le mot « Pales­tine » avait été supprimé des cartes géogra­phiques publiées dans les manuels scolaires. Il a été remplacé par « bande de Gaza » et « Cisjor­da­nie ». Et comme si cela ne suffi­sait pas, cette semaine, des dizaines de milliers d’em­ployé.e.s de l’UNRWA ont été infor­més que leurs salaires seraient réduits de 18% en raison de la situa­tion finan­cière désas­treuse de l’agence.

Malgré les attaques multiples dont elle fait l’objet, l’UNRWA reste l’or­ga­nisme huma­ni­taire le plus impor­tant dans la bande de Gaza et le plus grand employeur en Cisjor­da­nie après l’Au­to­rité pales­ti­nienne.

Dans une longue inter­view accor­dée à Haaretz à Amman, les deux respon­sables de l’agence, Roland Frie­drich et Sam Rose, respec­ti­ve­ment char­gés de la Cisjor­da­nie et de Gaza, ont tenté d’ex­pliquer la réalité telle qu’ils la perçoivent. « On entend toujours dire que l’UNRWA perpé­tue le statut de réfu­gié [des Pales­ti­niens]. C’est l’in­verse : c’est parce qu’il n’y a pas de solu­tion poli­tique à la ques­tion des réfu­giés », explique M. Frie­drich.

Depuis envi­ron un an, depuis que la Knes­set a lancé une offen­sive légis­la­tive contre l’or­ga­ni­sa­tion, les deux hommes ne sont plus auto­ri­sés à entrer en Israël, en Cisjor­da­nie ou dans la bande de Gaza. Ils travaillent donc désor­mais depuis Amman, comme le reste de la direc­tion inter­na­tio­nale de l’UNRWA. Rose, diplo­mate britan­nique de 51 ans né à Manches­ter, et Frie­drich, diplo­mate alle­mand de 49 ans, cher­cheur et expert du conflit israélo-pales­ti­nien, demandent à l’opi­nion publique israé­lienne d’au moins écou­ter ce qu’ils ont à dire.

Des terro­ristes dégui­sés
Depuis le début de la guerre à Gaza, l’UNRWA, est devenu radio­ac­tif. Les légis­la­teurs israé­liens riva­lisent à qui peut le plus salir l’agence – « un bras du Hamas », « des terro­ristes dégui­sés » et « une orga­ni­sa­tion terro­riste » ne sont que quelques-unes des épithètes qui lui ont été attri­buées. Entre-temps, la Knes­set a approuvé à une large majo­rité deux lois qui frappent dure­ment l’or­ga­ni­sa­tion. La première lui inter­dit d’opé­rer en Israël et la seconde inter­dit aux auto­ri­tés gouver­ne­men­tales israé­liennes d’avoir tout contact avec elle. Un autre amen­de­ment approuvé la semaine dernière inter­dit aux entre­prises pres­ta­taires de four­nir de l’eau et de l’élec­tri­cité aux instal­la­tions de l’UNRWA.

La plupart des accu­sa­tions portées par Israël contre l’agence concernent son person­nel et sa coopé­ra­tion présu­mée avec le Hamas, notam­ment lors du 7 octobre. Israël affirme égale­ment que les instal­la­tions de l’UNRWA à Gaza, prin­ci­pa­le­ment des écoles, ont été utili­sées par le Hamas. Frie­drich et Rose rejettent ces allé­ga­tions et four­nissent des données issues d’un rapport de l’ONU qui montrent une situa­tion plus complexe que celle qui est présen­tée dans les médias israé­liens et à la Knes­set.

Pour ce qui est du person­nel, ils affirment qu’Is­raël n’a fourni des preuves d’un lien avec le Hamas que pour douze des 12 000 employés de l’or­ga­ni­sa­tion à Gaza. Les preuves contre neuf d’entre eux étaient suffi­sam­ment solides, et tous ont été licen­ciés ou tués pendant les combats. L’un d’eux est le terro­riste qui a emmené le corps de Yona­tan Same­rano à Gaza. « C’est abso­lu­ment inac­cep­table et révol­tant. C’est un crime grave. Personne ne veut de telles personnes dans l’agence », déclare Frie­drich. «  Mais de là à dire que 12 000 personnes appar­tiennent au Hamas, c’est autre chose. »

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L’UNRWA ne dispose pas de son propre service de rensei­gne­ment ni de ses propres forces de sécu­rité, explique-t-il. « Nous faisons donc ce que nous pouvons, c’est-à-dire veiller à ce que notre person­nel respecte nos règles et règle­ments, orga­ni­ser des forma­tions, sensi­bi­li­ser et prendre des mesures lorsque des infor­ma­tions perti­nentes sont portées à notre atten­tion. Nous ne pouvons éradiquer ce problème qu’a­vec la coopé­ra­tion des États qui disposent de services de sécu­rité. Dans le cas de Gaza, il s’agit d’Is­raël. C’est pour cette raison que nous commu­niquons la liste de notre person­nel tous les six mois. »

M. Rose note qu’Is­raël a récem­ment annulé les permis d’ex­ploi­ta­tion de 37 orga­ni­sa­tions huma­ni­taires travaillant à Gaza, dans la plupart des cas parce que ces orga­ni­sa­tions avaient refusé de four­nir la liste de leurs employé.e.s pales­ti­nien.ne.s. « Je ne pense pas que quiconque à l’UNRWA souhaite travailler avec des personnes qui auraient parti­cipé à l’at­taque terro­riste du 7 octobre », ajoute Frie­drich. « [Israël] a donné des noms, mais aucune preuve tangible. Cela n’a pas été fait d’une manière qui permette d’af­fir­mer avec certi­tude : ceci est exact, cela ne l’est pas. Nous avons égale­ment suggéré de faire appel à une tierce partie pour véri­fier ces infor­ma­tions. » Cette sugges­tion a été reje­tée.

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Rose explique qu’a­vant la guerre, l’UNRWA signa­lait à Israël ce que l’ONU appelle des « viola­tions neutres », c’est-à-dire les cas où le Hamas utili­sait ses instal­la­tions. Il admet qu’il y avait égale­ment des tunnels sous les écoles de Gaza, mais affirme que l’UNRWA n’avait aucun contrôle sur cela.

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« Je pense que l’UNRWA rappelle que tout ne va pas bien, que ce terri­toire est occupé », pour­suit Rose. « Et l’UNRWA devient le para­ton­nerre de toutes ces critiques, alors qu’il s’agit essen­tiel­le­ment d’un instru­ment créé par la commu­nauté inter­na­tio­nale pour gérer la situa­tion huma­ni­taire et la pres­ta­tion de services – consé­quences de ce problème poli­tique – jusqu’à ce qu’une solu­tion soit trou­vée. »

Rose brosse le tableau d’une agence qui tente de tenir tête au Hamas pendant le blocus israé­lien de la bande de Gaza : « Nous avions l’ha­bi­tude d’or­ga­ni­ser des mara­thons à Gaza, puis le Hamas est arrivé. … Au début, nous étions auto­ri­sés à les orga­ni­ser, mais ils devaient être sépa­rés par sexe. » Les hommes couraient dans une direc­tion et les femmes dans l’autre, mais à un moment donné pendant la course, les deux groupes se rencon­traient. Invoquant cet argu­ment, le Hamas a annulé les mara­thons.

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« L’UNRWA est accu­sée par Israël de radi­ca­li­ser les Pales­ti­nien.ne.s, alors que c’est leur exis­tence même qui les radi­ca­lise », ajoute-t-il.

42 000 personnes déses­pé­rées
L’UNRWA emploie aujourd’­hui plus de personnes que toutes les autres agences huma­ni­taires et agences des Nations Unies réunies à Gaza. Cela comprend 1 347 méde­cins et membres du person­nel médi­cal et plus de 10 000 ensei­gnant.e.s, chauf­feurs, travailleurs sociaux et autres membres du person­nel. Rose estime que 80% des vacci­na­tions à Gaza sont effec­tuées par le person­nel de l’UNRWA.

En outre, plus de 100 000 personnes dépla­cées vivent dans des écoles gérées par l’UNRWA, et beau­coup d’autres vivent à proxi­mité des écoles et béné­fi­cient des services de l’agence. Depuis le cessez-le-feu, l’UNRWA a repris certaines de ses acti­vi­tés éduca­tives ; aujourd’­hui, envi­ron 70 000 enfants étudient dans des écoles provi­soires qu’elle gère. En outre, l’agence est égale­ment char­gée de collec­ter les ordures dans une grande partie de Gaza.

Depuis un an, les attaques israé­liennes contre l’UNRWA l’em­pêchent d’ache­mi­ner de la nour­ri­ture et de l’aide dans la bande de Gaza. (…)

Plus récem­ment, prin­ci­pa­le­ment en raison de la suspen­sion du finan­ce­ment de l’UNRWA par les États-Unis, l’agence a connu des diffi­cul­tés budgé­taires et a été contrainte d’im­po­ser des réduc­tions sala­riales impor­tantes et des licen­cie­ments. Si la plupart des pays qui contri­buent à l’or­ga­ni­sa­tion (à l’ex­cep­tion des États-Unis et de la Suède) ont réta­bli, voire augmenté leur finan­ce­ment, cela ne comble pas le vide laissé par les États-Unis.

En novembre, au grand dam d’Is­raël, l’As­sem­blée géné­rale des Nations unies a voté à une écra­sante majo­rité le renou­vel­le­ment du mandat de l’UNRWA, et en décembre, l’As­sem­blée a adopté une autre réso­lu­tion, à nouveau à une très large majo­rité, appe­lant Israël à mettre fin à son boycott de l’agence.

E(…)

L’UNRWA conti­nue de gérer 96 écoles, fréquen­tées par 48 000 enfants, rien qu’en Cisjor­da­nie. L’agence gère égale­ment un réseau médi­cal, un réseau de soutien socio-psycho­lo­gique et un système d’aide sociale, et collecte 55 000 tonnes de déchets chaque année. Au cours de l’an­née dernière, l’agence a égale­ment dû faire face à l’ex­pul­sion et à la destruc­tion de trois camps de réfu­giés.e. en Cisjor­da­nie : Jénine, Nur al-Shams et Tulkarm.

« Il est clair que ce à quoi nous assis­tons là-bas [la destruc­tion des camps] consti­tue une grave viola­tion du droit inter­na­tio­nal », déclare Frie­drich, « et cela n’a aucun sens du point de vue de la sécu­rité : il y a 42 000 personnes là-bas, déses­pé­rées, frus­trées, radi­ca­li­sées. … Mais on entend aussi dans les médias hébraïques des décla­ra­tions de comman­dants mili­taires qui disent qu’« une fois que nous en aurons fini ici, l’ex­pres­sion géopo­li­tique de la ques­tion des réfu­gié.e.s aura disparu ». Alors, s’agit-il d’un besoin sécu­ri­taire ou poli­tique ? »

Au début de la guerre, Frie­drich s’est rendu avec certains membres de son équipe sur le site du massacre du festi­val de musique Nova et du kibboutz Be’eri. « Nous sommes égale­ment plei­ne­ment conscients du trau­ma­tisme causé par les événe­ments du 7 octobre », dit-il. « Je connais très bien Israël et la Pales­tine, il était donc évident que nous devions nous rendre sur place pour voir de nos propres yeux. Ce fut une expé­rience boule­ver­sante. … Quand on se rend à Be’eri et qu’on voit tous ces pins, la première chose qui vient à l’es­prit, ce sont les forêts de Letto­nie et l’Ho­lo­causte. »

« L’im­pact du côté israé­lien est extrê­me­ment visible. Et cela permet égale­ment d’ex­pliquer certaines des opinions poli­tiques de l’UNWRA », explique Frie­drich, « mais je pense que nous devons faire atten­tion à bien distin­guer la solu­tion à ce problème dans le cadre d’une solu­tion poli­tique plus large. 80% de ce que nous faisons contri­bue égale­ment direc­te­ment à la stabi­lité. »

« Si l’UNRA n’exis­tait pas, il faudrait la créer. Mais l’UNRWA existe », ajoute Rose. « Trai­tez le problème plutôt que de blâmer l’UNRWA. Vous savez, cela ferait un bon titre. »

Nir Hasson, Amman, Jorda­nie
Source – Haaretz, mardi 20 janvier 2026 :
https://www.haaretz.com/israel-news/2026–01–20/ty-article-maga­zine/.premium/unrwa-heads-to-haaretz-we-dont-radi­ca­lize-pales­ti­nians-their-lived-exis­tence-does/0000019b-d66a-dd98-a7df-fe7a1bc80000
Nir Hasson’s articles in Haaretz :
https://www.haaretz.com/ty-WRITER/0000017f-da24-d718-a5ff-faa4b8a00000
Traduit pour ESSF par Pierre Vande­voorde avec l’aide de Deepl­pro
https://www.europe-soli­daire.org/spip.php?arti­cle77833

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