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Pandé­mie — Huit thèses de Daniel Tanuro sur le COVID-19

Un article de Daniel Tanuro, ancien ingé­­nieur agro­­nome et auteur de L’Im­pos­sible capi­­ta­­lisme vert, initia­le­ment publié sur le site Europe soli­daire sans fron­tières le 9 mars 2020.

1. Le fait que le ralen­tis­se­ment écono­mique a précédé le Covid-19 ne doit conduire à nier ni l’im­pact écono­mique de l’épi­dé­mie (inter­rup­tion de produc­tions, rupture des chaînes d’ap­pro­vi­sion­ne­ment, impacts secto­riels sur le trans­port aérien et le tourisme, etc.) ni le sérieux de la menace qu’elle consti­tue en tant que telle. Phéno­mène disrup­tif à dyna­mique expo­nen­tielle, l’épi­dé­mie est un ampli­fi­ca­teur spéci­fique de la crise écono­mique et sociale. Elle est aussi un révé­la­teur de la fragi­lité du système capi­ta­liste et des dangers qu’il fait peser sur les classes popu­laires, notam­ment par son produc­ti­visme congé­ni­tal basé sur les fossiles, cause fonda­men­tale de la crise écolo­gique et clima­tique.

2. Jugu­ler l’épi­dé­mie aurait néces­sité de prendre rapi­de­ment des mesures strictes de contrôle sani­taire des voya­geurs venant de régions conta­mi­nées, d’iden­ti­fi­ca­tion et d’iso­le­ment des personnes conta­mi­nées, de limi­ta­tion des trans­ports et de renfor­ce­ment des services sani­taires. Englués dans les poli­tiques néoli­bé­rales avec lesquelles ils tentaient de contrer le ralen­tis­se­ment écono­mique, les gouver­ne­ments capi­ta­listes ont tardé à les prendre, puis les ont prises insuf­fi­sam­ment, ce qui les a contraints à en prendre ensuite de plus sévères, sans arrê­ter pour autant de courir derrière la propa­ga­tion du virus. Le zéro stocks, l’aus­té­rité budgé­taire dans les domaines de la santé et de la recherche et la flexi­pré­ca­rité du travail doivent être mis en accu­sa­tion à l’oc­ca­sion de la crise.

3. Des scien­ti­fiques ont tiré la sonnette d’alarme lors de l’épi­dé­mie du coro­na­vi­rus SRAS en 2002. Des programmes de recherche fonda­men­tale ont été propo­sés en Europe et aux USA qui auraient permis de mieux connaître cette caté­go­rie de virus et d’en préve­nir la réap­pa­ri­tion sous de nouvelles formes. Les gouver­ne­ments ont refusé de les finan­cer. Une poli­tique absurde, mais taillée sur mesure pour lais­ser la main sur la recherche dans ces domaines à l’in­dus­trie phar­ma­ceu­tique, dont l’objec­tif n’est pas la santé publique mais le profit par la vente de médi­ca­ments sur le marché des malades solvables.

4. Comme tout phéno­mène disrup­tif, l’épi­dé­mie suscite d’abord des réac­tions de déni. Celles-ci peuvent ensuite céder le terrain à la panique et la panique peut être instru­men­ta­li­sée par des complo­tistes et autres déma­gogues pour faire le jeu de stra­té­gies auto­ri­taires de contrôle tech­no­lo­gique des popu­la­tions et de limi­ta­tion des droits démo­cra­tiques, comme en Chine et en Russie. Il y a en plus un risque sérieux que le Covid-19 soit utilisé par les fascistes comme prétexte pour justi­fier et inten­si­fier les poli­tiques racistes de refou­le­ment des migrant.e.s.

5. La gauche ne peut abso­lu­ment pas se conten­ter de rabattre le facteur exogène de la crise sani­taire sur la crise écono­mique capi­ta­liste endo­gène. Elle doit prendre en compte la crise sani­taire en tant que telle et déve­lop­per des propo­si­tions pour la combattre de façon sociale, démo­cra­tique, anti­ra­ciste, fémi­niste et inter­na­tio­na­liste. A contre-courant de l’in­di­vi­dua­lisme, elle doit aussi adop­ter pour elle-même et propa­ger dans les mouve­ments sociaux des compor­te­ments collec­tifs respon­sables du point de vue de la non-propa­ga­tion du virus. A la diffé­rence des mesures de limi­ta­tion de l’usage de la voiture prises par certains gouver­ne­ments en réponse au « choc pétro­lier », par exemple, nul ne peut se sous­traire ici à sa respon­sa­bi­lité par rapport à la santé : la sienne, celle de ses proches et la santé publique, sans oublier la respon­sa­bi­lité par rapport aux Sud global. Ou bien les mouve­ments sociaux prennent cette ques­tion en mains eux-mêmes, démo­cra­tique­ment et à partir des réali­tés sociales des domi­né·e·s, ou bien les domi­nant·e·s impo­se­ront leurs solu­tions liber­ti­cides.

6. Le danger majeur de l’épi­dé­mie est le possible dépas­se­ment du seuil de satu­ra­tion des systèmes hospi­ta­liers. Il entraî­ne­rait inévi­ta­ble­ment une aggra­va­tion du tribut payé par les plus pauvres et les plus faibles, en parti­cu­lier parmi les personnes âgées, ainsi qu’un report des tâches de soins dans la sphère domes­tique, c’est-à-dire en géné­ral sur le dos des femmes. Le seuil dépend évidem­ment des pays, des systèmes de santé et des poli­tiques d’aus­té­rité-préca­rité qui y ont été impo­sées. Il sera atteint d’au­tant plus vite que les gouvernent courent derrière l’épi­dé­mie au lieu de la préve­nir. L’épi­dé­mie requiert donc clai­re­ment une rupture avec les poli­tiques d’aus­té­rité, une redis­tri­bu­tion des richesses, un refi­nan­ce­ment et une dé-libé­ra­li­sa­tion du secteur de la santé, la suppres­sion des brevets dans le domaine médi­cal, la justice Nord-Sud et la prio­rité aux besoins sociaux. Celle-ci implique notam­ment : l’in­ter­dic­tion des licen­cie­ments de personnes infec­tées, le main­tien du salaire en cas de chômage partiel, l’ar­rêt du contrôle, de « l’ac­ti­va­tion » et des sanc­tions contre les allo­ca­taires sociaux, etc. C’est prin­ci­pa­le­ment sur ces ques­tions qu’il faut inter­ve­nir pour contrer les réponses irra­tion­nelles et leur poten­tiel de déra­page raciste-auto­ri­taire.

7. Il y a de nombreux points communs entre la crise du Covid-19 et la crise clima­tique. Dans les deux cas, sa logique d’ac­cu­mu­la­tion pour le profit rend le système capi­ta­liste inca­pable d’em­pê­cher un danger dont il est pour­tant averti. Dans les deux cas, les gouver­ne­ments oscil­lent entre le déni et l’ina­dé­qua­tion de poli­tiques conçues prio­ri­tai­re­ment en fonc­tion des besoins du capi­tal, pas des besoins des popu­la­tions. Dans les deux cas, les plus pauvres, les racisé.e.s et les plus faibles, surtout dans les pays du sud, sont dans le colli­ma­teur, tandis que les riches se disent qu’ils s’en sorti­ront toujours. Dans les deux cas, les gouver­ne­ments utilisent la menace pour avan­cer vers un Etat fort tandis que des forces d’ex­trême-droite tentent de profi­ter de la peur pour pous­ser en avant d’im­mondes réponses malthu­siennes et racistes. Dans les deux cas, enfin, la loi sociale de la valeur capi­ta­liste entre en contra­dic­tion fron­tale avec des lois de la nature à dyna­mique expo­nen­tielle (la multi­pli­ca­tion des infec­tions virales dans un cas, le réchauf­fe­ment et ses rétro­ac­tions posi­tives dans l’autre).

8. Le danger clima­tique est cepen­dant infi­ni­ment plus global et plus grave que celui du virus. Il en ira évidem­ment de même de ses consé­quences si les exploi­té·e·s et les oppri­mé·e·s ne s’unissent pas pour abattre ce mode de produc­tion absurde et crimi­nel. Le Covid-19 est un aver­tis­se­ment, un de plus : il faut en finir le capi­ta­lisme, qui entraîne l’hu­ma­nité vers la barba­rie.

Daniel Tanuro

Licence Crea­tive Commons Attri­bu­tion – Pas d’Uti­li­sa­tion Commer­ciale – Pas de Modi­fi­ca­tion 3.0 (CC BY-NC-ND 3.0)

Photo : NIAID Rocky Moun­tain Labo­ra­to­ries (RML), U.S. NIH

2 réflexions au sujet de « Pandé­mie — Huit thèses de Daniel Tanuro sur le COVID-19 »

  1. pascal b dit :

    Merci.

    Il y a une question de santé publique urgente, une question que les anticapitalistes ont à prendre en charge alors que les gouvernements néolibéraux montrent leur faillite à assumer quelque défense de l’intérêt général . Donc je souligne:

    « 6. Le danger majeur de l’épi­dé­mie est le possible dépas­se­ment du seuil de satu­ra­tion des systèmes hospi­ta­liers. Il entraî­ne­rait inévi­ta­ble­ment une aggra­va­tion du tribut payé par les plus pauvres et les plus faibles, en parti­cu­lier parmi les personnes âgées, ainsi qu’un report des tâches de soins dans la sphère domes­tique, c’est-à-dire en géné­ral sur le dos des femmes. Le seuil dépend évidem­ment des pays, des systèmes de santé et des poli­tiques d’aus­té­rité-préca­rité qui y ont été impo­sées. Il sera atteint d’au­tant plus vite que les gouvernent courent derrière l’épi­dé­mie au lieu de la préve­nir. L’épi­dé­mie requiert donc clai­re­ment une rupture avec les poli­tiques d’aus­té­rité, une redis­tri­bu­tion des richesses, un refi­nan­ce­ment et une dé-libé­ra­li­sa­tion du secteur de la santé, la suppres­sion des brevets dans le domaine médi­cal, la justice Nord-Sud et la prio­rité aux besoins sociaux. »

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