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Syndi­ca­lisme et gilets jaunes



Guillaume Gourgues & Maxime Quijoux, « Syndi­ca­lisme et gilets jaunes », La Vie des idées , 19 décembre 2018. ISSN : 2105–3030. URL : http://www.lavie­de­si­dees.fr/Syndi­ca­lisme-et-gilets-jaunes.html


Le mouve­ment des Gilets Jaunes ne s’ap­puie sur un aucun parti poli­tique ni aucune orga­ni­sa­tion syndi­cale et peine à struc­tu­rer ses reven­di­ca­tions. Cette mobi­li­sa­tion offre néan­moins une occa­sion histo­rique de renou­veau du syndi­ca­lisme et de l’en­ga­ge­ment collec­tif.

1er décembre 2018 : pour la deuxième fois consé­cu­tive, le « mouve­ment » des Gilets Jaunes décide de se réunir à Paris, aux abords des Champs-Élysées. Dès le début de la mati­née, des inci­dents éclatent, annonçant une jour­née d’émeutes sur la place de l’Étoile. Depuis la mi-novembre, des milliers de personnes ont revêtu leur gilet de « haute visi­bi­lité », se regroupent sur les inter­sec­tions un peu partout en France pour expri­mer leur mécon­ten­te­ment à l’égard de la poli­tique du président Emma­nuel Macron. Déclen­chée initia­le­ment contre la hausse des taxes sur les carbu­rants, et l’ac­cu­mu­la­tion de diffi­cul­tés sociales parmi les classes popu­laires vivant dans les zones rurales et la dégra­da­tion conti­nue de la démo­cra­tie locale [1], la contes­ta­tion s’étend rapi­de­ment à de grands types de reven­di­ca­tions : la première portant sur une amélio­ra­tion des condi­tions d’exis­tence, avec une reva­lo­ri­sa­tion du SMIC en comme point de départ ; la seconde concer­nant une démo­cra­ti­sa­tion plus impor­tante de la société française, avec des aspi­ra­tions fortes d’une meilleure repré­sen­ta­tion sociale. Pour la première fois depuis le début de son mandat, le président et son gouver­ne­ment doutent et reculent, confron­tés à une nébu­leuse sociale qui non seule­ment semble insai­sis­sable mais semble s’agré­ger, jusqu’aux mouve­ments sociaux des banlieues des grandes villes, se conso­li­der et se radi­ca­li­ser à mesure que passent les semaines.

Par les dimen­sions prin­ci­pa­le­ment maté­ria­listes de ce phéno­mène, on aurait pu attendre des prin­ci­pales confé­dé­ra­tions syndi­cales qu’elles saisissent cette formi­dable oppor­tu­nité pour enga­ger un rapport de force qu’elle peine à mettre en place depuis tant d’an­nées. (…)

Si aujourd’­hui « gilets jaunes » et confé­dé­ra­tions mani­festent tant de méfiance réci­proque, c’est que les syndi­ca­listes n’ap­pa­raissent plus comme des porte-paroles des problé­ma­tiques maté­rielles, ni même de l’ex­ploi­ta­tion sala­riale. À l’in­verse, les gilets jaunes sont soupçon­nés d’un amateu­risme problé­ma­tique dans ses formes comme dans ses reven­di­ca­tions, accu­sés d’avoir déserté les rangs syndi­caux, de se mobi­li­ser trop tard et « hors cadre ».

Un syndi­ca­lisme qui s’éloigne des aspi­ra­tions sala­riales
Cette inca­pa­cité des confé­dé­ra­tions syndi­cales à se joindre à l’un des plus grands mouve­ments sociaux depuis Mai 68 met bien en lumière l’af­fai­blis­se­ment qui frappe le syndi­ca­lisme hexa­go­nal. Avec 8% en moyenne de la popu­la­tion sala­riale syndiquée, la France est le pays qui a connu le déclin le plus rapide et le plus brutal depuis trente ans en Occi­dent [4]. L’étio­lo­gie du déclin syndi­cal français est bien docu­men­tée par les socio­logues et les poli­tistes : dispa­ri­tion de bastions ouvriers, hausse du chômage, préca­ri­sa­tion de l’em­ploi, tertia­ri­sa­tion de l’ac­ti­vité, etc. [5]

Les orga­ni­sa­tions syndi­cales sont confron­tées à des trans­for­ma­tions majeures de l’éco­no­mie auxquelles est venue s’ajou­ter une complexi­fi­ca­tion substan­tielle du travail de repré­sen­ta­tion. Les élus du person­nel et les mili­tants syndi­caux doivent désor­mais siéger dans un nombre crois­sant d’ins­tances, dans et hors des entre­prises [6]. En ce sens, à mesure que les règles juri­diques et écono­miques gagnaient en subti­lité déro­ga­toire, les mili­tants syndi­caux ont été happés par la néces­sité d’in­ten­si­fier leur forma­tion, s’éloi­gnant géogra­phique­ment et socia­le­ment, des bases qu’ils étaient censés repré­sen­ter [7]. La ques­tion de la repré­sen­ta­ti­vité n’a fait qu’ac­cen­tuer la décon­nexion entre les orga­ni­sa­tions syndi­cales et les sala­riés : par les préro­ga­tives qu’elles permettent, les élec­tions profes­sion­nelles sont deve­nues des enjeux essen­tiels des confé­dé­ra­tions syndi­cales qui concentrent désor­mais une partie substan­tielle de leurs préoc­cu­pa­tions et de leurs mobi­li­sa­tions mili­tantes. Enfin, depuis une dizaine d’an­nées, le monde syndi­cal rencontre une série de trans­for­ma­tions majeures qui l’em­porte dans une course effré­née à l’adap­ta­tion de nouveaux dispo­si­tifs de régu­la­tion du travail et de l’em­ploi : loi de repré­sen­ta­ti­vité syndi­cale en 2008, Loi Rebsa­men en 2015, Loi El Khomri en 2016, ordon­nances Macron en 2017, les syndi­cats passent désor­mais une partie substan­tielle de leur temps à s’adap­ter à un cadre norma­tif qui n’a de cesse de réduire leurs marges de manœuvre.

Dans le même temps, leur voix et leur exper­tise en matière d’ac­tion publique semblent défi­ni­ti­ve­ment exclues de la fabrique des réformes secto­rielles (dans l’éner­gie, le travail ou encore les trans­ports) depuis la fin des années 1990 [8]. Désor­mais, le pouvoir syndi­cal est morcelé à la faveur de la négo­cia­tion d’en­tre­prise qui met en concur­rence les sala­riés entre eux. Depuis son arri­vée au pouvoir, E. Macron n’a fait que contri­buer à exacer­ber cette décon­nexion par la mise en place des Comi­tés sociaux et écono­miques (CSE) qui prévoient de trans­for­mer les syndi­ca­listes en mana­gers sociaux [9].

Les gilets jaunes, substi­tut des luttes au travail ?

Le mouve­ment des Gilets Jaunes met donc bien en lumière ici un symp­tôme de ces diffé­rentes trans­for­ma­tions du syndi­ca­lisme : sous l’ef­fet de la profes­sion­na­li­sa­tion du travail syndi­cal, les respon­sables syndi­caux semblent désor­mais en déca­lage par rapport à des aspi­ra­tions pour­tant proches du cœur de leur travail reven­di­ca­tif, défen­dues par nombre de travailleurs pauvres, de retrai­tés modestes ou de jeunes inté­ri­maires qui composent les rangs des Gilets jaunes [10]. Le carac­tère extra-profes­sion­nel de cette mobi­li­sa­tion éclaire un autre aspect de la situa­tion de faiblesse dans laquelle sont placés désor­mais les syndi­cats : foyer histo­rique de la contes­ta­tion, le monde du travail ne semble désor­mais plus en mesure de mobi­li­ser suffi­sam­ment pour obte­nir des conquêtes sociales élémen­taires comme des hausses géné­rales de salaire. Ce combat déserte le lieu de travail, à mesure que l’en­tre­prise se complexi­fie (sous-trai­tance, écla­te­ment des statuts d’em­ploi, éloi­gne­ment des centres de déci­sion, distance sociale des nouvelles géné­ra­tions de cadres) et se fait désor­mais sur des ronds-points, des péages d’au­to­route, aux abords des villes. Quand ce mouve­ment se décide à mani­fes­ter sur Paris, les centrales syndi­cales peinent à sortir de leurs cortèges habi­tuels [11], condui­sant à l’in­vi­si­bi­lité mention­née plus haut.

La conflic­tua­lité profes­sion­nelle en France est pour­tant loin d’être anec­do­tique : des recherches montrent une résur­gence de la contes­ta­tion au travail depuis la fin des années 1990 qui s’ac­cen­tue tout au long des années 2000 [12], faisant de la France l’un des pays les plus conflic­tuels du conti­nent euro­péen [13]. En dépit de leur déclin respec­tif et commun, l’in­dus­trie et les syndi­cats demeurent ainsi les prin­ci­paux secteurs et acteurs des mobi­li­sa­tions profes­sion­nelles en ce début de millé­naire. Pour autant, cette tendance globale à la hausse cache des dispa­ri­tés qui permettent de formu­ler des hypo­thèses d’un glis­se­ment de la conflic­tua­lité profes­sion­nelle hors de l’en­tre­prise, dont les gilets jaunes seraient une des illus­tra­tions. Bien qu’on observe une hausse conti­nue de la conflic­tua­lité sur la période, celle-ci ne parvient jamais à rassem­bler autant de parti­ci­pants qu’au­tre­fois, et réunit prin­ci­pa­le­ment des sala­riés du secteur public lors de jour­nées de grandes mobi­li­sa­tions [14]. Le nombre de Jour­nées Indi­vi­duelles Non Travaillées dans le secteur privé a ainsi nette­ment baissé, passant de plus de trois millions dans les années 1970 à un nombre variant de 250000 à 500000 durant la décen­nie 1990 et 2000, tandis que les mobi­li­sa­tions ont été écour­tées : les cessa­tions du travail infé­rieures à deux jours augmentent tandis que celles qui leur sont supé­rieures dimi­nuent, les sala­riés privi­lé­giant des formats de lutte plus indi­rects, comme le débrayage, la péti­tion, la grève perlée ou celle du zèle.

En fait, la conflic­tua­lité contem­po­raine du travail est autant le produit de la tertia­ri­sa­tion de l’éco­no­mie que de la segmen­ta­tion progres­sive du marché du travail et de la préca­ri­sa­tion des condi­tions d’em­ploi [15] qui semblent carac­té­ri­ser nombre de gilets jaunes [16]. Les condi­tions de mobi­li­sa­tions au travail se sont dégra­dées à mesure que l’em­ploi se trans­for­mait et se raré­fiait, rendant l’im­pli­ca­tion dans la lutte de plus en plus coûteuse, aussi bien à titre collec­tif qu’in­di­vi­duel, en parti­cu­lier pour les sala­riés dont les reve­nus sont les plus bas : ces derniers préfèrent souvent « la débrouillar­dise » au syndi­ca­lisme pour s’in­for­mer ou se défendre [17]. Le recours aux Prud­hommes concerne ainsi près de 94% d’in­di­vi­dus « ordi­naires » et vise dans 8 cas sur 10 à contes­ter le motif de la rupture [18]. Enfin, cette iner­tie doit surtout s’ap­pré­cier à l’aune de la créa­tion des ruptures conven­tion­nelles qui connaît une crois­sance inin­ter­rom­pue depuis leur appa­ri­tion en 2008. Or ces contrats sont moins le résul­tat d’une conci­lia­tion « à l’amiable » que bien souvent un « exit » finan­cier et insti­tu­tion­nel d’une multi­tude de situa­tions conflic­tuelles [19]. En en complexi­fiant le recours aux prud­hommes et en complexi­fiant le recours à cette juri­dic­tion, les ordon­nances Macron finissent par étouf­fer les dernières voies possibles de justice au travail [20]. En occu­pant les ronds-points, les gilets jaunes conti­nue­raient-ils la lutte profes­sion­nelle par « d’autres moyens » ?

Une conver­gence impos­sible ? 

Les rares données d’enquête dispo­nibles à ce jour tendent, malgré leur inévi­table fragi­lité, à corro­bo­rer cette hypo­thèse : parmi les gilets jaunes rencon­trés par les socio­logues, près d’un sur deux (44%) a déjà parti­cipé à une grève, un taux parti­cu­liè­re­ment élevé quand on sait que seul un tiers des Français déclare avoir engagé une telle démarche au cours de leur carrière profes­sion­nelle (« Les sala­riés et la grève », Sondage BVA daté du 18 avril 2018.). Certains articles de presse rapportent par ailleurs la présence de repré­sen­tants syndi­caux sur les ronds-points [21], tandis que des sections syndi­cales n’hé­sitent plus à affir­mer leur soli­da­rité [22]. Ce conti­nuum entre les gilets jaunes et les luttes au travail se véri­fient un peu plus lorsqu’on s’in­té­resse aux motifs des prin­ci­pales mobi­li­sa­tions ayant lieu ces dernières années sur les lieux de travail. Une enquête BVA, réali­sée en avril 2018, permet des rappro­che­ments inté­res­sants en la matière : alors que les gilets jaunes ont rapi­de­ment adopté des reven­di­ca­tions portant sur une hausse du salaire mini­mum à 1300 euros net, ce sondage montre que près d’une fois sur deux (47%) la rému­né­ra­tion consti­tue la prin­ci­pale origine des grèves au sein des entre­prises. Cette enquête conforte ainsi un mouve­ment qui n’a jamais cessé concer­nant la conflic­tua­lité au travail, y compris parmi les sala­riés aux bas reve­nus.

De fait, contrai­re­ment à une autre idée reçue, les sala­riés rejettent assez peu leurs repré­sen­tants du person­nel, bien qu’ils puissent juger leur action rela­ti­ve­ment faible [23]. Cette adhé­sion se renforce lors de crise sociale au sein de l’en­tre­prise : de nombreuses enquêtes récentes montrent que lors de phase de restruc­tu­ra­tions les orga­ni­sa­tions de sala­riés appa­raissent comme des actrices « incon­tes­tables », dont « […] la repré­sen­ta­tion gagne­rait en force, en légi­ti­mité et en effi­ca­cité » [24]. Au cours de ces séquences où se cris­tal­lisent les rela­tions entre les sala­riés et leur direc­tion, on assiste bien souvent à une autre dimen­sion de la profes­sion­na­li­sa­tion syndi­cale sur laquelle les cher­cheurs et le sens commun en géné­ral accordent peu d’im­por­tance : les élus du person­nel, aidés par des cabi­nets de conseil, mobi­lisent un ensemble de savoirs et de savoir-faire qui permettent très souvent de créer des condi­tions favo­rables de défense et d’amé­lio­rer signi­fi­ca­ti­ve­ment les condi­tions de départ lors de liqui­da­tion [25], dont les sala­riés sont souvent rede­vables.

Des alliances inédites entre diffé­rents syndi­cats – CGT, Soli­daires et CNT – ont permis d’ob­te­nir récem­ment d’im­por­tantes victoires parmi des popu­la­tions sala­riales perçues comme peu mobi­li­sables, comme des femmes de chambre ou des sala­rié-es travaillant dans le nettoyage [26]. Même si ces cas demeurent rares, les syndi­ca­listes parviennent même à sauver des entre­prises, à éviter des licen­cie­ments, contes­tant les argu­ments et la gestion des multi­na­tio­nales, hier [27] et aujourd’­hui [28], rejoi­gnant ce faisant le rejet d’une fata­lité des orien­ta­tions écono­miques des gilets jaunes [29]. À cet égard, la réac­tion syndi­cale la plus forte à l’égard des gilets jaunes le confirme : les appels à rejoindre le mouve­ment proviennent prin­ci­pa­le­ment des struc­tures de base, profes­sion­nelles et terri­to­riales.

Affir­mer la possi­bi­lité d’une telle conver­gence peut paraitre prendre à rebours l’un des prin­ci­paux ensei­gne­ments de l’enquête menée par des socio­logues et des poli­tistes : s’ils provoquent moins de rejet que les orga­ni­sa­tions poli­tiques (81%), les syndi­cats ne semblent pas susci­ter pour autant une adhé­sion majo­ri­taire de la part des gilets jaunes (64% n’en veulent pas dans leur mouve­ment). Il faut pour­tant, nous semble-t-il, prendre ce constat avec une certaine prudence : d’autres enquêtes ont montré que les sala­riés entre­te­naient une ambi­va­lence parfois très forte à l’égard des repré­sen­tants du person­nel, en parti­cu­lier parmi les bas salaires et les plus précaires. La critique à leur égard cache parfois le souhait d’une plus grande présence et/ou d’une plus grande incli­na­tion protes­ta­taire. Dans tous les cas de figure, le mouve­ment des gilets jaunes consti­tue une occa­sion histo­rique pour les orga­ni­sa­tions syndi­cales françaises de rame­ner vers elles des pans entiers d’une popu­la­tion qu’elles cherchent depuis des années à syndiquer. Certains leaders syndi­caux l’ont d’ailleurs bien compris [30]. Les prochaines semaines seront déter­mi­nantes pour voir si cette union a lieu.

Pour citer cet article :

Nota bene :

Si vous souhai­tez critiquer ou déve­lop­per cet article, vous êtes invité à propo­ser un texte au comité de rédac­tion (redac­tion@­la­vie­de­si­dees.fr). Nous vous répon­drons dans les meilleurs délais.

par Guillaume Gourgues & Maxime Quijoux , le 19 décembre

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