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Le Monde, Florence Aube­nas: « Gilets jaunes » : la révolte des ronds-points

Extraits de cette très belle enquête de Florence Aube­nas:

La grand repor­ter Florence Aube­nas et le photo­graphe Edouard Elias racontent cette France qui se retrouve depuis un mois sur les carre­fours gira­toires.

(…) C’est « la cahute », appel­la­tion offi­cielle : combien y en a-t-il aujourd’­hui en France, posées sur le bord des ronds-points ? Celle-là est à côté du Leclerc, à l’en­trée de Marmande (Lot-et-Garonne)« On dirait un campe­ment roumain », jubile Adélie. Des flammes s’élancent de trois gros bidons.

Adélie a 28 ans, employée aux pompes funèbres, sa voca­tion. A ceci près que la spécia­lité est verrouillée dans le coin et travailler plus loin revient trop cher en essence, en garde d’en­fant, en temps. Bref, chômeuse. En fait, à cet instant précis, Adélie s’en fout. Depuis quand sa vie ne lui avait pas semblé si exci­tante ? Lais­ser le télé­phone allumé en rentrant à la maison. Ne plus regar­der les dessins animés avec la petite, mais les infos. Parler à des gens auxquels elle n’au­rait jamais osé adres­ser la parole, Stéphane par exemple, avec sa barbi­chette tortillée en deux tresses et sa dégaine de gouape. Un routier, en fait, adorable. « Sinon, on fait quoi de nos jour­nées ? », dit Adélie. Etre au cœur du réac­teur, cette fois au moins.

On est le 6 décembre, il est midi. Trois semaines que le mouve­ment a démarré, avec l’im­pres­sion, ici, que tout ne fait que commen­cer. Un noyau de 150 « gilets jaunes » occupent par roule­ment le rond-point Leclerc. « Macron, nous te reti­rons ta Légion d’hon­neur », proclame la pancarte.

A la ronde, deux autres ronds-points sont aussi occu­pés, chacun avec son iden­tité et sa cahute : celui du Leclerc est le plus gros, la vitrine locale du mouve­ment, le rond-point VIP, baptisé « le QG ». Là se brassent les nouvelles, vraies ou fausses. (…) La hausse de son montant avait déclen­ché le mouve­ment, mais ça n’in­té­resse plus personne. Trop tard. Tant pis. Déjà ailleurs. Certains ne sont même pas au courant.

Trois dames, employées dans une grande surface – dont l’une tricote aussi des bonnets pour 2 euros –, rangent des fromages dans une glacière. La plus jeune a sauté le déjeu­ner. Trop cher. Il faut s’ha­bi­tuer à entendre l’ex­pres­sion, elle revient sans cesse sur le rond-point. « Moi, c’est pareil, sauf le dimanche de la Fête de la mère », précise la trico­teuse. « Mais ici, c’est gratuit, on pour­rait manger », glisse la troi­sième. La plus jeune râle : « Ah non, j’ai peur d’y prendre goût. »(…) « On ne défend pas tout le monde, on défend M. et Mme Tout-le-Monde. Vous voyez la nuance ? »(…)

Cora­lie arrive la première. A son mari, apicul­teur, certains sont allés dire : « On a vu ta femme sur le rond-point avec des voyous et des cas soc’. » « Moi aussi, je suis un cas social  », constate Cora­lie, 25 ans. Elle a mis un temps à digé­rer le mot, mais « objec­ti­ve­ment », dit-elle, c’est bien celui qui pour­rait la défi­nir. Elle vient de dépo­ser à l’école ses deux fils d’un premier mariage. Garde le souve­nir amer d’un élevage de chevaux catas­tro­phique. Aime­rait deve­nir assis­tante mater­nelle. Il fait très froid, il faudrait rallu­mer le feu éteint dans le bidon. « Qu’est-ce que je fais là ? », se demande Cora­lie.

(…) On affiche ce qu’on veut. Le gilet jaune lui-même sert à ça, trans­for­mer chacun en homme-sand­wich de son propre message, tracé au feutre dans le dos : « Stop au racket des citoyens par les poli­tiques » ; « Rital » ; « Macron, tu te fous de ton peuple » ; « Non au radar, aux 80 km/h, au contrôle tech­nique, aux taxes, c’est trop » ; « 18 ans et sexy » ; « Le ras-le-bol, c’est main­te­nant » ; « Marre d’avoir froid » ; « Fati­gué de survivre » ; « Staff du rond-point » ; « Frexit » ; « Le peuple en a assé, Macron au buchet. »

Depuis des mois, son mari disait à Cora­lie : « Sors de la maison, va voir des copines, fais les maga­sins. » Ça a été les « gilets jaunes », au rond-point de la Satar, la plus petite des trois cahutes autour de Marmande, plan­tée entre un bout de campagne, une bretelle d’au­to­route et une grosse plate-forme de char­ge­ment, où des camions se relaient jour et nuit.

L’ac­ti­vité des « gilets » consiste ici à monter des barrages filtrants. Voilà les autres, ils arrivent, Chris­telle, qui a des enfants du même âge que ceux de Cora­lie, Laurent, un maré­chal-ferrant, André, un retraité attifé comme un prince, 300 chemises et trois Mercedes, Sylvie, l’éle­veuse de poulets. Et tout revient d’un coup, la chaleur de la cahute, la compa­gnie des humains, les « Bonjour » qui claquent fort. Est-ce que les « gilets jaunes » vont réus­sir à chan­ger la vie ? Une infir­mière songeuse : « En tout cas, ils ont changé ma vie. »

Le soir, en rentrant, Cora­lie n’a plus envie de parler que de ça. Son mari trouve qu’elle l’aime moins. Il le lui a dit. Un soir, ils ont invité à dîner les fidèles du rond-point. Ils n’avaient jamais reçu personne à la maison, sauf la famille bien sûr. « Tu l’as, ton nouveau départ. Tu es forte », a glissé le mari. Cora­lie distri­bue des tracts aux conduc­teurs. « Vous n’ob­tien­drez rien, made­moi­selle, vous feriez mieux de rentrer chez vous », suggère un homme dans une berline. « Je n’at­tends rien de spécial. Ici, on fait les choses pour soi : j’ai déjà gagné. »

(…)

Au début, ça se passait au mieux entre Leclerc et les « gilets jaunes », l’hy­per leur avait même livré une palette de bouteilles d’eau. Puis le patron a estimé que la contes­ta­tion avait assez duré et a envoyé des employés détruire la cahute pendant la nuit. « On est restés deux jours sans abri : plus personne ne venait. Sans cabane, le mouve­ment dispa­raît », dit un « gilet jaune ». Une autre a été construite de l’autre côté du rond-point.

Voyant arri­ver les lycéens, vigiles et gendarmes s’ap­prochent. La jeune troupe a déjà fait demi-tour, traî­nant un unique chariot pour butin. Chris­tophe, dit « Kéké », les accueille entre deux pins para­sols, au milieu du rond-point. Employé à la SNCF, motard, prof de hand­ball, syndiqué Sud Rail, un gros charisme et une petite barbe, Kéké est une des figures des « gilets jaunes » : « On vous applau­dit, les jeunes, mais que ce soit clair : si vous faites les cons, nous, les adultes, on se reti­rera et on vous lais­sera seuls avec les gendarmes. Vous vous ferez gazer, ce sera plié en une heure. »

Les lycéens sont contre la réforme du bac, contre Parcour­sup, contre la pause déjeu­ner qui dure quarante-cinq minutes seule­ment. « Il faut faire un tract », propose l’un. « Un quoi ? »(…)

Doro­thée, 42 ans, monteuse-câbleuse, 1 100 euros net, est l’une des deux porte-parole des « gilets » de Marmande. « Ça faisait des années que je bouillais devant ma télé, à me dire : “Personne ne pense comme moi, ou quoi ?” Quand j’ai entendu parler des “gilets jaunes”, j’ai dit à mon mari : “C’est pour moi.” »

A l’autre bout du rond-point, Yohann, l’autre porte-parole, est en train de se faire trai­ter de « traître » : il a négo­cié avec le maire (Cons­truc­tifs/Agir) de Marmande, Daniel Benquet, et certains agri­cul­teurs pour éviter le blocage de la ville. « On doit être des “gilets jaunes” exem­plaires, aucune dégra­da­tion », sermonne Yohann, ton de bon pasteur. D’autres se mettent à l’ac­cu­ser de viser une carrière poli­tique, la pire insulte sur le rond-point. Lui, plus fort : « Je veux juste faire chier, je le jure. »

(…)

On se croi­rait à un barbe­cue en famille, ça discute par groupes, un gobe­let à la main. « Au début, on ne savait pas où on mettait les pieds », raconte une retrai­tée. Des gens arri­vaient de partout, seuls en géné­ral, sans se connaître, pas très sûrs de rester. Personne n’osait vrai­ment se parler, certains n’ont rien dit pendant long­temps, dos courbé dans un coin. On les a vus peu à peu se redres­ser.

Et puis, que s’est-il passé ? Comment tout le monde s’est soudain retrouvé à débal­ler devant de parfaits incon­nus – « Des gens à qui on aurait marché dessus chez Leclerc à peine deux semaines plus tôt, sans les saluer » – les choses les plus profondes de sa vie ? Des choses si intimes qu’on les cachait soigneu­se­ment jusque-là, « sauf parfois entre amis, mais c’était gênant ». La cahute est deve­nue le lieu où « les masques tombent ». Plus de honte. « Ça fait dix ans que je vis sans sortir, à parler à ma chienne. Aujourd’­hui, les digues lâchent », dit une infir­mière.

Chacun a son histoire, toujours très compliquée, mais toutes se ressemblent au fond, un enche­vê­tre­ment de problèmes admi­nis­tra­tifs, de santé, de condi­tions de travail. Pris à part, chacun des éléments paraît logique, voire accep­table, mais placés bout à bout, ils finissent par former une infer­nale machine à broyer.

Il est ques­tion, par exemple, de ces trois frères, placés dans trois centres aérés diffé­rents à cause des écoles, mais il est impos­sible de payer les trois notes et de les convoyer tous le mercredi : alors il a fallu choi­sir lequel reste­rait à la maison. (…)

Vous voyez ces maisons en bord de route, que les voitures frôlent en passant ? Eux, c’est là qu’ils habitent. La mairie et l’école sont à 2 km, la poste à 7 km, le méde­cin et les impôts à 8 km, Inter­mar­ché à 9 km, l’hô­pi­tal à 25 km. Le travail de monsieur à 26 km. Ils ont une seule voiture. La suite du feuille­ton dure une bonne heure. Mais dans la cahute, tout le monde la réclame.

(…)

Macron est l’unique homme poli­tique dont le nom est prononcé sur les ronds-points de Marmande, jamais aucun autre.

La poli­tique est prohi­bée : un mili­tant commu­niste a bien essayé de trac­ter,puis un petit couple – lui en costume, elle en blou­son de cuir –, se disant France insou­mise. Tous ont été chas­sés. Le seul discours commun évoque les « privi­lé­giés de la Répu­blique », dépu­tés, énarques, ministres, sans distinc­tion, à qui « on ne demande jamais de sacri­fices ». En fait, c’est à eux qu’on en veut, bien davan­tage qu’aux multi­na­tio­nales ou aux patrons.(…) Fabien attend un coup d’Etat mili­taire, « restau­rer la disci­pline et le respect ». Un autre est sûr qu’Em­ma­nuel Macron va lever une armée de migrants, « qui sont tous des guer­riers », pour mater les pays récal­ci­trants dans l’Union euro­péenne. Cette armée pour­rait finir par le renver­ser. Chacun s’écoute sans bron­cher, personne ne contre­dit personne. « On va vers la troi­sième guerre mondiale », conclut quelqu’un. Puis ça rigole quand même. « Vous vous imagi­nez dire ça à table, en famille ? Tout de suite, ça déra­pe­rait. »

L’al­lo­cu­tion est finie. Macron est toujours président. « Il nous a servi du flan, ou quoi ? », demande Nico, inter­loqué. Silence géné­ral. Dehors, un gendarme monte la garde. « Des gens qui n’au­raient jamais dû se rencon­trer se mettent ensemble. Ça fait peur. »

(…)

– Moi non plus, je ne suis pas raciste, sauf pour une tranche d’âge, les 12–25 ans. Pas plus. En tout cas, c’est la première fois que je parle avec quelqu’un qui soutient les migrants. »

Le premier samedi où elle est venue, cette prési­dente d’as­so­cia­tion a failli s’en aller. « J’étais à la torture. Ils se lâchaient sur les Arabes qui profitent. » Puis elle s’est dit : « On est là, il faut essayer. » Curieu­se­ment, son mari, fonc­tion­naire, ne s’est pas mis en colère comme avec leurs amis qui votent Marine Le Pen. Il discute. Oui, ici, c’est possible, chacun fait en sorte que tout se passe bien. (…)

Comme par miracle, Zara et Fatma appa­raissent à cet instant précis, en foulards impri­més léopard, pour offrir un grand plat de cous­cous. « Trop timides pour se faire voir », disent-elles, en repar­tant sur la pointe des pieds. Tout le monde mange du cous­cous. (…)

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