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Qui sont et que veulent les gilets jaunes?

Extraits d’un article de Contre­temps

Qui sont et que veulent les « gilets jaunes » ? Entre­tien avec Benoît Coquard

 

 

Benoît Coquard, socio­logue,  se propose dans cet entre­tien de décrire et d’in­ter­pré­ter socio­lo­gique­ment le mouve­ment des « gilets jaunes »(…)Il donne en parti­cu­lier à voir (…) une fronde géné­ra­li­sée contre la dégra­da­tion des condi­tions de travail et d’exis­tence de la majo­rité de la popu­la­tion. 

 

(…)Ce qu’on peut dire assu­ré­ment, c’est qu’il y a beau­coup de monde, alors même que l’on se trouve dans des milieux ruraux peu peuplés et peu enclins à se mobi­li­ser en temps normal. Les parti­ci­pants eux-mêmes sont surpris devant l’am­pleur et la multi­pli­cité des points de blocages dans des zones où l’on dit entre habi­tants qu’il ne « se passe jamais rien ». Aussi, je n’ai pas repéré, comme disent les jour­na­listes, de « portrait robot » du « gilet jaune ».

Là où je me risque­rais un peu plus, c’est sur les milieux sociaux les plus repré­sen­tés parmi les mobi­li­sés, c’est à dire ceux qui ont passé une grande partie de leur jour­née sur un barrage (tandis que d’autres ont simple­ment posé le gilet jaune sur le tableau de bord ou liké les pages Face­book).(…) Typique­ment, il s’agis­sait de femmes employées et d’hommes ouvriers. Puisqu’on était samedi, c’était surtout des gens qui travaillent dans les grandes boites et qui étaient en weekend, il y avait aussi des chômeurs. D’autres sala­riés des petites entre­prises les ont rejoints dans l’après-midi après le travail.

À plus grande échelle, on parle d’un mouve­ment inter­clas­siste, ce qui le discré­dite aux yeux de certains à gauche qui y voit un épar­pille­ment. Mais socio­lo­gique­ment, il y a une cohé­rence globale dans les profils rencon­trés, car les « gilets jaunes » sont (…)des classes popu­laires aux classes inter­mé­diaires plutôt peu diplô­mées et exerçant des métiers manuels. Ce sont des personnes qui ont des goûts proches, qui se côtoient au quoti­dien, sont en accord dans leurs visions du monde. Les proxi­mi­tés sociales ne sont pas réduc­tibles aux classes « sur le papier » (pour parler comme Bour­dieu), mais plutôt à des posi­tion­ne­ments proches dans l’es­pace des styles de vie.

Il y avait plusieurs géné­ra­tions, notam­ment des retrai­tés, ce qui a ravi les jeunes mobi­li­sés. Parfois en milieu rural les rela­tions entre géné­ra­tions se sont tendues, on dit des jeunes qu’ils « traînent » dans le village, mais là tout le monde était réuni et saluait cette cohé­sion inter­gé­né­ra­tion­nelle.

Sur la ques­tion de l’ethno-racial, évidem­ment, dans des régions rurales où il y a eu peu d’im­mi­gra­tion, ce sont surtout des blancs qui portent un « gilet jaune », mais il ne faudrait pas gommer la présence de quelques personnes non-blanches, qui sont elles-mêmes collègues de travail ou amis d’autres « gilets jaunes ». Là où je suis allé, on ne peut pas dire qu’elles sont sous-repré­sen­tées dans le mouve­ment au regard de la popu­la­tion géné­rale.(…)

Lorsqu’on parle du milieu rural aujourd’­hui, on insiste souvent sur le racisme ambiant et on ne saurait nier qu’il en existe. Reste que les groupes d’amis réunissent souvent des non-blancs et des blancs, même lorsque parfois ces derniers se disent favo­rables à l’ex­trême droi­te… C’est l’une des contra­dic­tions appa­rentes entre les opinions poli­tiques et les socia­bi­li­tés concrètes où l’on trouve de l’en­traide.

Sur le genre, un fait remarquable à mon sens : il y avait presque autant de femmes que d’hommes alors même que, d’ha­bi­tude, dans les acti­vi­tés publiques, ce sont les hommes qui sont placés sur le devant de la scène, parti­cu­liè­re­ment en milieu rural. Je dirais même que les femmes ont été à l’ini­tia­tive de beau­coup de rassem­ble­ments, avec notam­ment le profil de la mère de famille divor­cée et précaire que j’ai retrouvé à plusieurs reprises, ou la jeune femme céli­ba­taire.

 

As-tu des éléments sur la manière dont s’est diffusé l’in­for­ma­tion sur la mobi­li­sa­tion (réseaux sociaux, cercles de socia­bi­lité, contacts profes­sion­nels…) ?

Tout le monde sait que le mouve­ment s’est diffusé par Face­book. Mais il s’est aussi appuyé sur les réseaux amicaux pour conduire jusqu’à la mobi­li­sa­tion concrète. Sur Face­book, en milieu rural, on est ami avec celles et ceux que l’on connaît, cela renforce l’in­ter­con­nais­sance. De cette manière, on suit les pages « gilets jaunes » et quand des amis affichent leur soutien, on sent que cela va être popu­laire dans son entou­rage.

Ensuite, on va souvent se rendre à plusieurs sur les barrages, parfois on voit des groupes d’amis arri­ver. Ça parti­cipe, je pense, de la réus­site du mouve­ment, parce qu’ils mettent l’am­biance et s’en­traident en cas de problème. Le fait d’être entouré de ses pairs permet de donner une légi­ti­mité à la mobi­li­sa­tion et plus large­ment de se ratta­cher à une appar­te­nance collec­tive valo­ri­sante. C’est très impor­tant pour des gens qui d’ha­bi­tude inter­viennent peu dans le débat poli­tique, qui ne mani­festent pas, ne sont pas syndiqués, sont souvent absten­tion­nistes.

J’in­siste sur l’im­por­tance des liens qui vont se tisser au fil des jours entre « gilets jaunes » car il me semble que ledit « peuple » est souvent critiqué pour son prétendu « indi­vi­dua­lisme », et ce par des personnes qui sont de fait très éloi­gnées des classes popu­laires, à la fois spatia­le­ment et socia­le­ment. Contre ce préjugé (souvent formulé par des gens de gauche) j’ai pu consta­ter dans mes recherches que, dans un contexte de préca­rité gran­dis­sante des condi­tions de vie des classes popu­laires, il est impor­tant d’avoir une « bonne répu­ta­tion » à l’échelle locale, et cela passe néces­sai­re­ment par une inscrip­tion dans des collec­tifs, notam­ment les collec­tifs amicaux parce que les autres types d’en­ca­dre­ment (syndi­caux, asso­cia­tifs, etc.) tendent à péri­cli­ter.

Être une personne respec­table, c’est donc aussi être « un vrai pote sur qui comp­ter », et si vous êtes « gilets jaunes », c’est respec­ter sa parole lorsqu’on s’est engagé à venir pendant quelques heures « aider les copains » sur un point de blocage.

(…) la popu­la­tion des campagnes, puisqu’on y retrouve une surre­pré­sen­ta­tion des ouvriers (32% de la popu­la­tion active) et d’autres caté­go­ries popu­laires et inter­mé­diaires. On peut suppo­ser que la plupart des élus ne sont pas les premiers concer­nés par l’aug­men­ta­tion du prix du carbu­rant.

Pour ce qui est des « gilets jaunes », je ne peux pas trop me pronon­cer sur leur appar­te­nance poli­tique parce que les uns et les autres hésitent souvent à dire pour qui ils votent, déjà parce qu’on sait que, sur un même point de blocage, tout le monde n’est certai­ne­ment pas d’ac­cord, et aussi parce que le mouve­ment s’ins­crit dans une dyna­mique de rejet de la poli­tique insti­tu­tion­nelle. D’ailleurs, là où j’étais, j’ai surtout entendu celles et ceux qui se disent absten­tion­nistes, puisqu’ils peuvent être dans une plus grande cohé­rence avec le mouve­ment.

Ensuite, même dans des régions rurales marquées par un survote à l’ex­trême droite, il faut rappe­ler que le FN n’est pas dans l’en­semble un parti de mili­tants de terrain, donc on ne voit pas d’en­car­tés FN, ou alors ils se font discrets. Il y avait par ailleurs quelques ouvriers syndiqués qui ce jour-là n’avaient pas leur badge (les syndi­cats ont été critiqués pour leur compro­mis­sion avec le pouvoir).

De manière géné­rale, pour tout ce qui concerne l’étude du mouve­ment, il faudra du temps de recherche pour avan­cer les premières conclu­sions et aller au-delà des discours jour­na­lis­tiques et des récu­pé­ra­tions poli­tiques. En ce qui concerne les théma­tiques poli­tiques débat­tues sur place, c’est la ques­tion des taxes et du pouvoir d’achat qui est fédé­ra­trice à la base. Mais on entend surtout des dénon­cia­tions récur­rentes des inéga­li­tés entre riches et pauvres, entre « ceux qui se gavent » et « ceux qui bossent ». La suppres­sion de l’ISF est reve­nue à plusieurs reprises pour justi­fier « d’être là », j’ai entendu des reven­di­ca­tions sur les bas salaires aussi, l’injus­tice que les ouvriers fassent des métiers diffi­ciles et soient moins payés, ainsi que des critiques contre les camion­neurs d’Eu­rope de l’Est.

On peut suppo­ser qu’à mesure que le mouve­ment va se pour­suivre, il y aura des divi­sions qui vont faire ressur­gir certains clivages poli­tiques, mais pour l’ins­tant on est sur une entente « contre » le gouver­ne­ment et diffé­rentes inéga­li­tés fiscales ou simple­ment entre riches et pauvre.  Lors de cette première jour­née de mobi­li­sa­tion, la mise de côté des affi­lia­tions poli­tique a permis à mon sens de faire émer­ger des raisons communes de se mobi­li­ser en tant que l’on appar­tient plus ou moins à des caté­go­ries proches socia­le­ment, notam­ment en termes de condi­tions maté­rielles d’exis­tence et de visions du monde. Quand on est employé·e ou ouvrier·ère en milieu rural, de droite mais aussi parfois de gauche, ou souvent ni l’un ni l’autre, on peut toujours s’ac­cor­der sur les diffi­cul­tés de la vie quoti­dienne, le rapport au travail et au terri­toire, etc.

 

Qu’est-ce qui se disait sur le barrage ? En parti­cu­lier, dirais-tu que la colère excé­dait la ques­tion des taxes et, si oui, comment s’ex­pri­mait-elle ? As-tu vu ou entendu des choses révé­la­trices sur leurs raisons d’être là, d’agir et de se mobi­li­ser collec­ti­ve­ment ?

En lien avec ce que je viens de dire, ça ne parlait pas beau­coup poli­tique au sens restreint du terme. Par contre, il y avait beau­coup de discus­sions logis­tiques (savoir comment faire, comment réagir, .). Tout cela s’ap­prend sur le tas dans un tel mouve­ment spon­tané et laisse l’ini­tia­tive à celles et ceux qui paraissent les plus moti­vés et les plus charis­ma­tiques.

Certains qui étaient orga­ni­sa­teurs des pages Face­book se retrou­vaient un peu en retrait, tandis que d’autres moins actifs sur Inter­net l’étaient plus sur le terrain. Ça rigo­lait beau­coup, c’était assez festif sur certains barrages, on passait de la musique, de Renaud ou Zebda pour le côté contes­ta­taire, jusqu’à Vege­dream pour célé­brer la victoire des Bleus. La Marseillaise était égale­ment dans la play­list, l’hymne était repris en chœur et relançait le  côté « Gaulois réfrac­taire qu’on peut voire écrit sur certains gilets.  La figure du « Français » n’étant pas mise avant contre l’étran­ger, à la manière de l’ex­trême droite, mais plutôt en réfé­rence à un esprit contes­ta­taire : on pouvait entendre crier « révo­lu­tion ! » après la Marseillai­se…

(…)Et, plus large­ment, il y a un consen­sus, qui s’ex­prime diffé­rem­ment de la rési­gna­tion jusqu’à la colère parfois violente, contre les « privi­lèges des riches » ou simple­ment contre les groupes qui semblent mépri­ser le mouve­ment, les critiques contre « les bobos qui comprennent rien » vont dans ce sens.

Il y aussi, mais plus rare­ment dans ce que j’ai observé, des propos contre les « assis­tés » que consti­tue­raient les popu­la­tions les plus dému­nies. Enfin, je n’ai pas observé de propos racistes, alors que c’est assez fréquent sur d’autres scènes de vie collec­tive en milieu rural et que l’on peut suppo­ser que des inci­dents racistes émaille­ront par endroits un mouve­ment qui s’étend sur toute la France. La mobi­li­sa­tion des « gilets jaunes », en étant ciblé contre les taxes et la répar­ti­tion des richesses, met un peu en suspens les théma­tiques de l’ex­trême droite, et le dérou­le­ment des blocages renforce l’idée que l’on fait partie des mêmes caté­go­ries sociales.(…)

Un petit groupe décri­vait ainsi le mouve­ment comme soutenu par « tout le monde », sauf « les gros riches » et « les cas soc’ qui ont pas de voiture », dans une vision du monde typique de ce qu’O­li­vier Schwartz a nommer la conscience trian­gu­laire des classes popu­laires (mise à distance des plus riches et des plus précaires).

Une oppo­si­tion s’ex­prime aussi clai­re­ment entre ceux « qui comprennent » et ceux qui méprisent. Cette dernière atti­tude est asso­ciée de leur point de vue à un éloi­gne­ment social. Ce qui est assez juste je crois, car les prises de posi­tion mépri­santes à l’égard des gilets jaunes émanent de personnes appar­te­nant aux classes domi­nantes ou, du moins, qui sont très peu en contact avec les milieux sociaux auxquels les « gilets jaunes » appar­tiennent.

 

On sait que la colère sociale trouve bien souvent des occa­sions inat­ten­dues de s’ex­pri­mer et qu’à ce titre elle surprend géné­ra­le­ment les orga­ni­sa­tions. Ici ce sont les taxes sur le carbu­rant mais on sait que la limi­ta­tion de vitesse à 80 km/h avait déjà été beau­coup discu­tée et critiquée dans ce segment des classes popu­laires. Comment analy­ser cela socio­lo­gique­ment, c’est-à-dire à partir de la trans­for­ma­tion en milieu popu­laire des condi­tions de travail, de l’ha­bi­tat, des formes de socia­bi­lité, etc. ?

Les popu­la­tions rurales doivent parcou­rir de plus en plus de kilo­mètres. Si on pense à la jour­née typique d’une mère de famille par exemple qui va dépo­ser un enfant à la crèche à 10 kilo­mètres, un autre à l’école primaire à 15 kilo­mètres, qui ensuite va travailler dans un call-center ou un hôpi­tal situé à 25 kilo­mètres, puis qui fait les courses dans le super­mar­ché situé à 20 kilo­mè­tres… À cela s’ajoute que les amis et la famille n’ha­bitent pas toujours le même canton, donc on parcourt encore des kilo­mètres pour se voir.

Tout ça s’ac­cu­mule, et quand on est pressé par diffé­rentes tâches domes­tiques et contraintes au travail, diffi­cile de se tenir aux 80km/h, surtout sur des routes droites et dans une voiture récente pour laquelle on s’est endetté. Les radars auto­ma­tiques (ils sont d’ailleurs recou­verts d’un gilet jaune à certains endroits) incar­naient déjà ce senti­ment de « racket » orga­nisé « par l’État », alors que le rapport à la voiture est contraint.

Ensuite les 80km/h sont venus s’ajou­ter à la fronde contre la péna­li­sa­tion des dépla­ce­ments routiers, avec aussi la récur­rence des contrôles de la gendar­me­rie en milieu rural. D’un côté, ce sont des milieux qui valo­risent de pouvoir être auto­nome dans les dépla­ce­ments, et d’un autre côté d’être proprié­taire et de construire sa maison. Pour cela ils sont prêts à s’éloi­gner des centres écono­miques, mais ensuite, ils se retrouvent dépen­dants de la voiture et voient parfois explo­ser leurs prévi­sions budgé­taires, avec des dettes souvent.

(…)Le prix de l’es­sence vient alimen­ter cette oppo­si­tion jusqu’a­lors restée peu visible. Certains sur les blocages ont aussi rappelé le fait que l’État aban­donne le terri­toire en fermant les services, les lignes de bus et les TER, donc contraint à toujours prendre la voiture tout en taxant son utili­sa­tion.

Cet aména­ge­ment du terri­toire et plus large­ment la répar­ti­tion des emplois (et donc des milieux sociaux) contri­buent à renfor­cer l’op­po­si­tion des styles de vie entre urbain/rural, Paris/Province. Du point de vue des « gilets jaunes », cela alimente l’idée d’une coupure entre d’un côté « ceux qui bossent », les « vrais gens », et de l’autre la classe poli­tique ainsi que les popu­la­tions privi­lé­giées des centres urbains ou même des espaces ruraux.

Sur un barrage, un auto­mo­bi­liste reproche ainsi à un « gilet jaune » d’être « contre les riches », ce à quoi le jeune ouvrier répond qu’il n’est pas normal à ces yeux qu’un « maçon soit payé le SMIC » alors que l’au­to­mo­bi­liste (se disant cadre commer­cial) affirme « très bien gagner sa vie ». Il y a quand même des scènes qui rappellent les gens à leur condi­tion au-delà d’une sensi­bi­lité poli­tique ou d’une appar­te­nance terri­to­riale, et ce alors même qu’en milieu rural, les fron­tières de classes sont parfois floues du fait de l’en­tre­mê­le­ment des fonc­tions au travail entre patron et sala­rié, ou qu’il n’est pas rare de se retrou­ver le weekend dans le même club de foot­ball ou la même société de chasse que son patron…

 

Initia­le­ment, beau­coup ont vu et présenté ce mouve­ment comme intrin­sèque­ment lié à l’ex­trême droite. Qu’en penses-tu à partir de tes obser­va­tions (d’au­tant plus impor­tantes qu’elles portent sur des zones rurales où le FN est élec­to­ra­le­ment très puis­sant) ? Est-ce que tu as pu consta­ter un dépla­ce­ment des discours d’un plan social (la vie chère, les bas salaires, etc.) vers des théma­tiques natio­na­listes, xéno­phobes ou racistes ? Et cette ques­tion de l’ins­tru­men­ta­li­sa­tion par l’ex­trême droite a-t-elle été discu­tée là où tu étais présent ?

On peut prendre le problème par l’autre bout, en se deman­dant d’abord pourquoi le mouve­ment a été assi­milé à l’ex­trême droite. Si c’est simple­ment du fait qu’une partie des « gilets jaunes » vont décla­rer avoir voté ou être favo­rable à Le Pen, il faut rappe­ler qu’il s’agit d’un mouve­ment de grande ampleur et que l’ex­trême droite et les idées qu’elle porte se sont implan­tées depuis long­temps dans la popu­la­tion géné­rale, pas seule­ment dans l’élec­to­rat d’ex­trême droite.

(…)Pour une partie des habi­tants, c’est même devenu une forme d’af­fir­ma­tion d’une respec­ta­bi­lité mini­male, une manière d’at­tes­ter que l’on est un « vrai Français », que l’on n’est pas un « cas social », et que l’on se rattache à une forme de pensée aujourd’­hui deve­nue « normale » sur la place publique, souvent incar­née loca­le­ment par une petite bour­geoi­sie de commerçants et d’ar­ti­sans, de personnes « à leur compte » dont on valo­rise le courage au travail et qui ont un peu de pouvoir à leur échelle.

Pour autant, ce n’est pas le FN (ni un quel­conque parti) qui a orga­nisé ou récu­péré le mouve­ment. Comme le montrent les travaux de Pierru et Vignon, en milieu rural, le FN n’est guère présent sur le terrain au regard de ses scores élec­to­raux, peu de personnes osent prendre leur carte et mili­ter. De fait, les « gilets jaunes » peuvent sincè­re­ment se reven­diquer indé­pen­dants, c’est un mouve­ment spon­tané, éclaté, avec forcé­ment, dans la masse des gens mobi­li­sés, une part certai­ne­ment impor­tante d’élec­teurs FN, mais qui, à partir de ce que j’ai pu voir, ne se présentent pas comme tel et n’ont pas apporté dans le mouve­ment des reven­di­ca­tions spéci­fiques à l’ex­trême droite.

(…)

Ce qui se dit du mouve­ment, par une multi­pli­ca­tion des analyses hors-sol, reflète d’ailleurs les fortes pola­ri­sa­tions du monde social, entre classes domi­nantes et classes domi­nées mais aussi entre pôle cultu­rel et pôle écono­mique. Même en milieu rural, les clivages autour du mouve­ment font ressor­tir ces oppo­si­tions struc­tu­relles souvent euphé­mi­sées par l’in­ter­con­nais­sance.

(…) On peut choi­sir de simple­ment déplo­rer la vision du monde qui est aujourd’­hui celles de ces classes popu­laires « gilets jaunes » qui ne lisent pas la presse critique et sont parfois impré­gnées d’un discours d’ex­trême droite large­ment diffusé dans les médias, mais il faut aussi avoir en tête que leur mobi­li­sa­tion inat­ten­due est le signe de la persis­tance d’in­té­rêts communs contre la dégra­da­tion de leurs condi­tions d’exis­tence, au travail et en dehors.

 

(…) la persis­tance d’une vision conflic­tuelle du monde social au sein de ces popu­la­tions. Les concur­rences pour l’em­ploi par exemple, sont vécues au quoti­dien, souvent contre des proches que l’on connaît depuis long­temps. L’idée qu’il y a des inté­rêts anta­go­nistes dans la société est une évidence dans ces milieux sociaux, le mouve­ment ressasse cette convic­tion à plus grande échelle, même si le lexique utilisé pour nommer les choses n’est pas celui de la lutte des classes.

Enfin, c’est vrai qu’à mesure que le mouve­ment gagne en popu­la­rité, le fait d’y parti­ci­per dans des terri­toires où, comme on dit, « tout le monde se connaît », peut permettre de montrer que l’on existe et que l’on est concerné par des reven­di­ca­tions perçues comme légi­times, liées au fait d’avoir une voiture et se rendre au travail. (…)

 

(…) C’est un moyen de garder la face, d’ailleurs l’uti­li­sa­tion du terme « gaulois », que beau­coup d’ob­ser­va­teurs asso­cient d’em­blée à l’ex­trême droite, est aussi une manière de montrer que l’on ne se laisse pas faire, qu’on a sa fierté et son honneur. Tout ça est attisé par l’image de Macron, les remarques autour d’un président qui n’en aurait « rien à foutre de nous » sont reve­nues sans arrêt, à tous les endroits. Les « gilets jaunes » voient en lui le repré­sen­tant d’une élite mépri­sante et sûre d’elle-même.

Ensuite, les mani­fes­tants (et moi-aussi) pensent que les chiffres de la mobi­li­sa­tion donnés dans un premier temps par le gouver­ne­ment sont très sous-esti­més et cela les a encore plus agacés au soir de la première jour­née et moti­vés pour conti­nuer… Passer douze heures dans le froid à tenir un barrage, alors même que l’on n’est pas habi­tué des mani­fes­ta­tions, et se rendre compte que le gouver­ne­ment fait comme si le mouve­ment était anec­do­tique, forcé­ment ça énerve.

Aussi, il y a une logique plus profonde qui pour­rait favo­ri­ser le prolon­ge­ment du mouve­ment. En milieu rural, les barrages permettent aux gens de se rencon­trer ou de revoir des vielles connais­sances. Ils reçoivent aussi beau­coup d’en­cou­ra­ge­ments d’au­to­mo­bi­listes, les cas d’em­brouilles sont très rares. Dans les zones rurales en déclin où les lieux de vie comme les bistrots ont massi­ve­ment fermé, où l’em­ploi s’in­di­vi­dua­lise et les asso­cia­tions dispa­raissent, c’est donc un moyen de recréer du lien et d’avoir le senti­ment de se ratta­cher à une histoire plus vaste aussi.

(…) les personnes mobi­li­sées insistent sur leur ras-le-bol de tout, pas seule­ment d’une taxe sur le carbu­rant. On critique « toutes les taxes » puis « tout ce qui augmente ». Il y a un discours du type « nous sommes des vaches à lait », ou alors un pas « assez pauvres pour les allo­ca­tions » et pas « assez riches pour tricher », qui est plutôt l’ar­gu­ment des frac­tions stables des classes popu­laires ou même des classes inter­mé­diaires.

Mais il y a aussi les paroles de celles et ceux qui disent tout simple­ment ne plus s’en sortir, mettre l’es­sence par tranches de 15 ou 20 euros. Il y a une priva­tion tout au long de l’an­née, malgré l’em­ploi. J’ai pu entendre pas mal de remarques sur le travail, tant au sujet des chauf­feurs routiers polo­nais que sur le mana­ge­ment dans l’en­tre­prise, les pres­sions de la hiérar­chie pour pous­ser les sala­riés à démis­sion­ner, la dimi­nu­tion des primes, l’im­pos­si­bi­lité de s’unir contre le patron en raison des risques pour son emploi ou simple­ment pour ne pas perdre une jour­née de salaire. C’est inté­res­sant car le mouve­ment ne porte pas sur le travail a priori. Mais ce que l’on ne peut plus ou que l’on n’ose plus faire dans le secteur du travail, on le fait un peu par l’in­ter­mé­diaire du mouve­ment des « gilets jaunes ».

Certains obser­va­teurs discré­ditent le mouve­ment du fait non seule­ment qu’il igno­re­rait l’éco­lo­gie mais aussi parce qu’il mélan­ge­rait trop de personnes poli­tique­ment diver­gentes et avan­ce­rait des reven­di­ca­tions trop diverses, voire contra­dic­toires. Mais tout est lié quand on voit leur quoti­dien. La voiture permet d’al­ler au travail. C’est par rapport au prix de l’es­sence et des dépenses incom­pres­sibles qu’on peut évaluer son salaire. Aussi, le mouve­ment permet des reven­di­ca­tions terri­to­riales, comme c’était déjà le cas avec les 80 km/h. On peut poin­ter les ferme­tures de services publics, etc., qui augmentent les distances à parcou­rir en voiture.

Les « gilets jaunes » sont mobi­li­sés dans leurs lieux de vie et mettent en avant des problé­ma­tiques locales qui concernent tout leur mode de vie. Cela renforce l’idée que ce qui se dit dans le champ poli­tique est abstrait et « décon­necté » de la réalité, tandis que les reven­di­ca­tions du mouve­ment portent sur des choses de la « vraie vie ».

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