19 janvier 2026

Congo. Viols de masse, encore.

RD Congo : Esca­lade des violences sexuelles liées au conflit

Un soutien urgent aux survi­vantes est néces­saire, suite aux réduc­tions de l’aide par les États-Unis

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(Kinshasa, le 12 janvier 2026) – Les violences sexuelles liées au conflit dans l’est de la Répu­blique démo­cra­tique du Congo se sont inten­si­fiées, tandis que le soutien aux survi­vantes a consi­dé­ra­ble­ment dimi­nué, ont déclaré Human Rights Watch et l’or­ga­ni­sa­tion congo­laise de défense des droits des femmes SOFEPADI aujourd’­hui. 

Human Rights Watch a docu­menté des violences sexuelles commises par des membres d’au moins cinq groupes armés non étatiques et par des soldats de l’ar­mée congo­laise dans l’est de la RD Congo. L’in­ten­si­fi­ca­tion des combats dans les provinces de l’Ituri, Nord-Kivu, et du Sud-Kivu, ainsi que les baisses des finan­ce­ments et les diffi­cul­tés d’ac­cès aux services de santé n’ont cessé de compliquer l’ob­ten­tion d’un soutien holis­tique néces­saire pour les femmes et les filles qui survivent à des violences sexuelles. De nombreux centres médi­caux propo­sant des soins de santé et d’autres formes de soutien ont été contraints de fermer.

« Les groupes armés et les forces mili­taires utilisent les violences sexuelles comme une arme de guerre dans l’est de la RD Congo », a déclaré Ida Sawyer, direc­trice de la divi­sion Crises, conflits et armes à Human Rights Watch. « Les survi­vantes de ces crimes atroces sont confron­tées à un climat d’im­pu­nité qui protège les respon­sables et à un système de santé privé de moyens pour les accom­pa­gner. »

(…) Human Rights Watch a écrit au Dépar­te­ment d’État des États-Unis, au porte-parole du gouver­ne­ment congo­lais et à la direc­tion du groupe armé M23, en leur expo­sant ses conclu­sions, mais n’a pas reçu de réponse.

Le Fonds des Nations Unies pour la popu­la­tion (UNFPA) a signalé plus de 80 000 cas de viol dans l’est de la RD Congo entre janvier et septembre 2025, soit une hausse de 32% par rapport à la même période en 2024. En paral­lèle, les coupes soudaines et chao­tiques du gouver­ne­ment des États-Unis dans l’aide inter­na­tio­nale au début de l’an­née 2025 ont brusque­ment mis fin aux soins médi­caux d’ur­gence et à d’autres formes de soutien pour des milliers de survi­vantes de violences sexuelles. Beau­coup ont contracté le VIH ou sont tombées enceintes, alors que les cliniques et les hôpi­taux de l’est de la RD Congo ne possé­daient plus de stocks de kits de prophy­laxie post-expo­si­tion (« kits PEP » selon l’acro­nyme anglais) qui étaient aupa­ra­vant four­nis en grande partie par des projets finan­cés par les États-Unis. Ces kits doivent être admi­nis­trés dans les 72 heures suivant l’ex­po­si­tion pour préve­nir le VIH et la gros­sesse.

Les violences sexuelles perpé­trées par le person­nel mili­taire et les membres des groupes armés ont été commises dans diffé­rents contextes : attaques visant des groupes ethniques spéci­fiques lors d’as­sauts sur des villes et des villages ; prises d’otages et enlè­ve­ments à des fins d’es­cla­vage sexuel ; et viols dans les fermes et autres lieux de travail ou lorsque les femmes et les filles se déplaçaient.

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Le viol et les autres violences sexuelles pendant les conflits armés consti­tuent une viola­tion du droit inter­na­tio­nal huma­ni­taire, égale­ment appelé droit de la guerre, et sont des crimes de guerre. Les Conven­tions de Genève et le droit inter­na­tio­nal coutu­mier inter­disent le viol, l’es­cla­vage sexuel, la torture et les muti­la­tions sexuelles, ainsi que toute autre forme d’agres­sion sexuelle.

Les violences sexuelles consti­tuent égale­ment une viola­tion du droit inter­na­tio­nal rela­tif aux droits humains auquel a adhéré la RD Congo par rati­fi­ca­tion. En vertu de la Conven­tion sur l’éli­mi­na­tion de toutes les formes de discri­mi­na­tion à l’égard des femmes, les violences fondées sur le genre et le sexe sont inter­dites. Le Proto­cole à la Charte afri­caine des droits de l’homme et des peuples rela­tif aux droits des femmes en Afrique (Proto­cole de Maputo) exige des États qu’ils fassent appliquer les lois inter­di­sant les violences sexuelles, punissent les auteurs et mettent en œuvre des programmes de réha­bi­li­ta­tion des survi­vantes. En vertu du Pacte inter­na­tio­nal rela­tif aux droits écono­miques, sociaux et cultu­rels, les survi­vantes de violences sexuelles ont droit à des soins médi­caux de qualité, y compris l’ac­cès à la contra­cep­tion d’ur­gence et aux soins d’avor­te­ment.

Le contrôle du M23 sur une grande partie du Nord-Kivu et du Sud-Kivu a consi­dé­ra­ble­ment entravé l’ache­mi­ne­ment de l’aide huma­ni­taire, du fait de la ferme­ture des prin­ci­paux aéro­ports des deux capi­tales provin­ciales depuis le début de l’an­née 2025 et d’autres restric­tions d’ac­cès et de circu­la­tion.

Bien que des déro­ga­tions aient été émises pour les programmes de préven­tion du VIH qui compre­naient la four­ni­ture de kits PEP, le gouver­ne­ment améri­cain a brusque­ment mis fin au finan­ce­ment de ces programmes dans l’est de la RD Congo. Le gouver­ne­ment améri­cain devrait relan­cer ce finan­ce­ment de toute urgence. Le gouver­ne­ment congo­lais, l’Union euro­péenne, le Royaume-Uni et la Banque mondiale, entre autres, devraient égale­ment renfor­cer immé­dia­te­ment leur soutien. Les bailleurs de fonds devraient accroître leur soutien aux orga­ni­sa­tions four­nis­sant des soins holis­tiques aux survi­vantes de violences sexuelles, incluant un soutien psycho­lo­gique, socio-écono­mique et profes­sion­nel, ainsi que des programmes de réin­té­gra­tion pour les personnes prises en otage par des groupes armés.

Pour les survi­vantes de violences sexuelles, le fait d’ob­te­nir justice et de voir les auteurs jugés peut s’avé­rer impos­sible dans les zones contrô­lées par le M23, où les tribu­naux congo­lais ne fonc­tionnent pas. Le Rwanda, puis­sance occu­pante dans ces régions, a lui aussi des obli­ga­tions légales inter­na­tio­nales de garan­tir la respon­sa­bi­li­sa­tion, y compris par le biais de tribu­naux locaux.

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« Le gouver­ne­ment congo­lais devrait pour­suivre ses efforts pour mettre fin aux violences sexuelles et mettre plei­ne­ment en œuvre son programme de justice tran­si­tion­nelle, en colla­bo­ra­tion avec les Nations unies, pour que les victimes aillent accès à la justice » a déclaré Sandrine Lusamba, coor­di­na­trice natio­nale de la SOFEPADI. « Une coopé­ra­tion régio­nale en matière de justice est égale­ment impor­tante afin de permettre des enquêtes crédibles sur les allé­ga­tions, d’éta­blir la respon­sa­bi­lité de toutes les parties et de pour­suivre véri­ta­ble­ment les respon­sables, tout en four­nis­sant aux survi­vantes le soutien dont elles ont déses­pé­ré­ment besoin. »

Afin de respec­ter leur vie privée et de garan­tir leur sécu­rité, les noms des survi­vantes de violences sexuelles ont été rempla­cés par des pseu­do­nymes.

Témoi­gnages de survi­vantes
Dans le Nord-Kivu, le groupe armé M23 et les Forces démo­cra­tiques alliées (Allied Demo­cra­tic Forces, ADF) finan­cées par l’État isla­mique ont abusé de femmes et de filles pendant de longues périodes dans leurs camps.

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Les ADF, groupe actif dans les provinces du Nord-Kivu et de l’Ituri, ont fréquem­ment enlevé des personnes dans des villages et des champs, les endoc­tri­nant vers leur version de l’is­lam. Les hommes et les garçons sont entraî­nés pour deve­nir des combat­tants, tandis que les femmes et les filles sont contraintes d’« épou­ser » des combat­tants et sont utili­sées comme esclaves sexuelles.

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Dans la province de l’Ituri, les violences sexuelles consti­tuent une carac­té­ris­tique courante des violences inter­com­mu­nau­taires. Le groupe armé Coopé­ra­tive pour le Déve­lop­pe­ment du Congo (CODECO) est respon­sable de nombreux massacres de civils et inci­dents de violences sexuelles. Ses combat­tants attaquent régu­liè­re­ment des villages et des camps de personnes dépla­cées internes, prin­ci­pa­le­ment habi­tés par des membres de l’eth­nie Hema.

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L’in­sé­cu­rité constante accroît consi­dé­ra­ble­ment la vulné­ra­bi­lité des femmes et des filles, qui sont visées dans la grande majo­rité des cas signa­lés de violences sexuelles dans l’est de la RD Congo. Fuyant les combats et les violences, les femmes et les filles sont souvent forcées de vivre et de travailler dans des zones qui ne leur sont pas fami­lières. De nombreuses survi­vantes inter­ro­gées avaient été dépla­cées à l’in­té­rieur du pays.

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L’ar­mée congo­laise, qui est censée proté­ger les femmes des violences sexuelles, est respon­sable d’une grande partie de ces violences. Huit survi­vantes inter­ro­gées ont déclaré qu’elles avaient très proba­ble­ment été violées par des mili­taires congo­lais. Bien qu’il soit souvent diffi­cile de déter­mi­ner quel groupe ou force armé était respon­sable des agres­sions, dans ces cas, les survi­vantes ont pu iden­ti­fier les assaillants par leurs uniformes ou ont indiqué qu’ils parlaient la langue lingala, la lingua franca de l’ar­mée et de l’ouest de la RD Congo.

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Soins médi­caux
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Les centres de santé gérés par Méde­cins Sans Fron­tières (MSF) disposent d’un appro­vi­sion­ne­ment distinct, et le UNFPA comble les manques lorsque c’est possible. Le Fonds des répa­ra­tions du gouver­ne­ment congo­lais, FONAREV, a égale­ment dépensé 1,5 million d’USD pour des kits PEP en 2025. Même avant que l’ad­mi­nis­tra­tion Trump ne coupe les finan­ce­ments de l’USAID en février, l’offre ne répon­dait pas aux besoins impor­tants.

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Il existe aussi des lacunes majeures dans le dépis­tage et le trai­te­ment du VIH. En 2025, dans la province de l’Ituri, par exemple, les centres de santé ne dispo­saient que de deux médi­ca­ments sur les trois néces­saires au trai­te­ment du VIH chez les enfants. Les tests sont rares dans l’est de la RD Congo. Bien que la loi congo­laise exige une prise en charge initiale et des tests gratuits après des violences sexuelles, ce n’est pas toujours le cas. Le trai­te­ment du VIH à long terme est inabor­dable pour la plupart des personnes. Des frais impor­tants sont égale­ment dus pour le trai­te­ment d’autres bles­sures ou problèmes médi­caux subis par les survi­vantes du fait du viol ou de la capti­vité, comme les coups, les bles­sures par balle ou les entailles à la machette.

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Soutien psycho­so­cial et socio-écono­mique
BeaLes survi­vantes devraient avoir accès à un soutien en santé mentale immé­diat et à plus long terme pour les trau­ma­tismes subis et pour les aider à surmon­ter la stig­ma­ti­sa­tion tragique et géné­ra­li­sée asso­ciée aux violences sexuelles. (…)

Absence de programmes de réin­té­gra­tion pour les anciennes captives des ADF
Il n’existe pas de programmes spécia­li­sés offrant un soutien psycho­so­cial, une réadap­ta­tion ou une forma­tion aux moyens de subsis­tance à desti­na­tion des survi­vantes qui rentrent chez elles après avoir été rete­nues en otage pendant des années par les ADF. Certaines sont trai­tées comme des crimi­nelles et déte­nues pendant des mois dans de mauvaises condi­tions dans les prisons des services de rensei­gne­ment mili­taires congo­lais avant d’être auto­ri­sées à rentrer chez elles. Une survi­vante qui a réussi à s’échap­per après trois ans de capti­vité aux mains des ADF a déclaré que son père a dû payer 1 000 USD pour sa libé­ra­tion après qu’elle a passé quatre mois en déten­tion.

Lorsque les survi­vantes retournent dans leurs commu­nau­tés, parfois enceintes ou avec des enfants nés de combat­tants des ADF, elles sont confron­tées à une stig­ma­ti­sa­tion et à un harcè­le­ment consi­dé­rables.

Accès à la justice
Malgré certains progrès, notam­ment des réformes légales, le recours accru aux tribu­naux itiné­rants et un certain nombre de condam­na­tions rela­ti­ve­ment média­ti­sées, l’ac­cès à la justice dans l’est de la RD Congo reste diffi­cile pour la plupart des survi­vantes de violences sexuelles. (…)

Même lorsque les affaires sont portées devant les tribu­naux compé­tents, il y a des problèmes. Les procès se déroulent en français, langue que de nombreuses survi­vantes ne parlent pas, dans le cadre d’un système judi­ciaire mili­taire qui a été critiqué pour viola­tion des droits humains. (…)

Il est essen­tiel que le gouver­ne­ment congo­lais et les parte­naires inter­na­tio­naux renforcent leur soutien aux efforts de respon­sa­bi­li­sa­tion natio­naux. Le gouver­ne­ment devrait aussi envi­sa­ger de créer un méca­nisme de justice inter­na­tio­na­lisé qui pour­rait complé­ter le travail de la CPI et des tribu­naux natio­naux, prin­ci­pa­le­ment mili­taires. Ce méca­nisme, qui pour­rait prendre la forme de chambres mixtes spécia­li­sées ou d’un tribu­nal mixte spécial, permet­trait d’ac­croître la capa­cité du système judi­ciaire natio­nal à mener des enquêtes et des pour­suites sur les crimes inter­na­tio­naux graves, y compris les violences sexuelles, de manière équi­table et effi­cace.

Répa­ra­tions
Le gouver­ne­ment congo­lais a lancé le FONAREV, un projet bien financé doté d’un budget impor­tant, pour four­nir des répa­ra­tions aux victimes de violences sexuelles et d’autres crimes graves, ainsi qu’une aide d’ur­gence aux personnes qui ont récem­ment survécu à des violences sexuelles. Sa direc­trice géné­rale adjointe, Emma­nuella Zandi, a déclaré que le FONAREV avait effec­tué des verse­ments à plus de 1 000 victimes dans les provinces de l’Ituri, des Kasaï et du Bas-Congo à qui des répa­ra­tions avaient été dues dans le cadre de condam­na­tions judi­ciaires.

Cepen­dant, le programme, dont le finan­ce­ment est censé inclure 11% des reve­nus miniers totaux de la RD Congo, a fait l’objet d’allé­ga­tions de corrup­tion. Le FONAREV a répondu à ces allé­ga­tions en octobre, en publiant un commu­niqué de presse dans lequel il a déclaré qu’il recru­te­rait un cabi­net externe chargé d’au­di­ter ses comptes de manière indé­pen­dante.

https://www.hrw.org/fr/news/2026/01/12/rd-congo-esca­lade-des-violences-sexuelles-liees-au-conflit

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