RD Congo : Escalade des violences sexuelles liées au conflit
Un soutien urgent aux survivantes est nécessaire, suite aux réductions de l’aide par les États-Unis
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(Kinshasa, le 12 janvier 2026) – Les violences sexuelles liées au conflit dans l’est de la République démocratique du Congo se sont intensifiées, tandis que le soutien aux survivantes a considérablement diminué, ont déclaré Human Rights Watch et l’organisation congolaise de défense des droits des femmes SOFEPADI aujourd’hui.
Human Rights Watch a documenté des violences sexuelles commises par des membres d’au moins cinq groupes armés non étatiques et par des soldats de l’armée congolaise dans l’est de la RD Congo. L’intensification des combats dans les provinces de l’Ituri, Nord-Kivu, et du Sud-Kivu, ainsi que les baisses des financements et les difficultés d’accès aux services de santé n’ont cessé de compliquer l’obtention d’un soutien holistique nécessaire pour les femmes et les filles qui survivent à des violences sexuelles. De nombreux centres médicaux proposant des soins de santé et d’autres formes de soutien ont été contraints de fermer.
« Les groupes armés et les forces militaires utilisent les violences sexuelles comme une arme de guerre dans l’est de la RD Congo », a déclaré Ida Sawyer, directrice de la division Crises, conflits et armes à Human Rights Watch. « Les survivantes de ces crimes atroces sont confrontées à un climat d’impunité qui protège les responsables et à un système de santé privé de moyens pour les accompagner. »
(…) Human Rights Watch a écrit au Département d’État des États-Unis, au porte-parole du gouvernement congolais et à la direction du groupe armé M23, en leur exposant ses conclusions, mais n’a pas reçu de réponse.
Le Fonds des Nations Unies pour la population (UNFPA) a signalé plus de 80 000 cas de viol dans l’est de la RD Congo entre janvier et septembre 2025, soit une hausse de 32% par rapport à la même période en 2024. En parallèle, les coupes soudaines et chaotiques du gouvernement des États-Unis dans l’aide internationale au début de l’année 2025 ont brusquement mis fin aux soins médicaux d’urgence et à d’autres formes de soutien pour des milliers de survivantes de violences sexuelles. Beaucoup ont contracté le VIH ou sont tombées enceintes, alors que les cliniques et les hôpitaux de l’est de la RD Congo ne possédaient plus de stocks de kits de prophylaxie post-exposition (« kits PEP » selon l’acronyme anglais) qui étaient auparavant fournis en grande partie par des projets financés par les États-Unis. Ces kits doivent être administrés dans les 72 heures suivant l’exposition pour prévenir le VIH et la grossesse.
Les violences sexuelles perpétrées par le personnel militaire et les membres des groupes armés ont été commises dans différents contextes : attaques visant des groupes ethniques spécifiques lors d’assauts sur des villes et des villages ; prises d’otages et enlèvements à des fins d’esclavage sexuel ; et viols dans les fermes et autres lieux de travail ou lorsque les femmes et les filles se déplaçaient.
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Le viol et les autres violences sexuelles pendant les conflits armés constituent une violation du droit international humanitaire, également appelé droit de la guerre, et sont des crimes de guerre. Les Conventions de Genève et le droit international coutumier interdisent le viol, l’esclavage sexuel, la torture et les mutilations sexuelles, ainsi que toute autre forme d’agression sexuelle.
Les violences sexuelles constituent également une violation du droit international relatif aux droits humains auquel a adhéré la RD Congo par ratification. En vertu de la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes, les violences fondées sur le genre et le sexe sont interdites. Le Protocole à la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples relatif aux droits des femmes en Afrique (Protocole de Maputo) exige des États qu’ils fassent appliquer les lois interdisant les violences sexuelles, punissent les auteurs et mettent en œuvre des programmes de réhabilitation des survivantes. En vertu du Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels, les survivantes de violences sexuelles ont droit à des soins médicaux de qualité, y compris l’accès à la contraception d’urgence et aux soins d’avortement.
Le contrôle du M23 sur une grande partie du Nord-Kivu et du Sud-Kivu a considérablement entravé l’acheminement de l’aide humanitaire, du fait de la fermeture des principaux aéroports des deux capitales provinciales depuis le début de l’année 2025 et d’autres restrictions d’accès et de circulation.
Bien que des dérogations aient été émises pour les programmes de prévention du VIH qui comprenaient la fourniture de kits PEP, le gouvernement américain a brusquement mis fin au financement de ces programmes dans l’est de la RD Congo. Le gouvernement américain devrait relancer ce financement de toute urgence. Le gouvernement congolais, l’Union européenne, le Royaume-Uni et la Banque mondiale, entre autres, devraient également renforcer immédiatement leur soutien. Les bailleurs de fonds devraient accroître leur soutien aux organisations fournissant des soins holistiques aux survivantes de violences sexuelles, incluant un soutien psychologique, socio-économique et professionnel, ainsi que des programmes de réintégration pour les personnes prises en otage par des groupes armés.
Pour les survivantes de violences sexuelles, le fait d’obtenir justice et de voir les auteurs jugés peut s’avérer impossible dans les zones contrôlées par le M23, où les tribunaux congolais ne fonctionnent pas. Le Rwanda, puissance occupante dans ces régions, a lui aussi des obligations légales internationales de garantir la responsabilisation, y compris par le biais de tribunaux locaux.
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« Le gouvernement congolais devrait poursuivre ses efforts pour mettre fin aux violences sexuelles et mettre pleinement en œuvre son programme de justice transitionnelle, en collaboration avec les Nations unies, pour que les victimes aillent accès à la justice » a déclaré Sandrine Lusamba, coordinatrice nationale de la SOFEPADI. « Une coopération régionale en matière de justice est également importante afin de permettre des enquêtes crédibles sur les allégations, d’établir la responsabilité de toutes les parties et de poursuivre véritablement les responsables, tout en fournissant aux survivantes le soutien dont elles ont désespérément besoin. »
Afin de respecter leur vie privée et de garantir leur sécurité, les noms des survivantes de violences sexuelles ont été remplacés par des pseudonymes.
Témoignages de survivantes
Dans le Nord-Kivu, le groupe armé M23 et les Forces démocratiques alliées (Allied Democratic Forces, ADF) financées par l’État islamique ont abusé de femmes et de filles pendant de longues périodes dans leurs camps.
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Les ADF, groupe actif dans les provinces du Nord-Kivu et de l’Ituri, ont fréquemment enlevé des personnes dans des villages et des champs, les endoctrinant vers leur version de l’islam. Les hommes et les garçons sont entraînés pour devenir des combattants, tandis que les femmes et les filles sont contraintes d’« épouser » des combattants et sont utilisées comme esclaves sexuelles.
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Dans la province de l’Ituri, les violences sexuelles constituent une caractéristique courante des violences intercommunautaires. Le groupe armé Coopérative pour le Développement du Congo (CODECO) est responsable de nombreux massacres de civils et incidents de violences sexuelles. Ses combattants attaquent régulièrement des villages et des camps de personnes déplacées internes, principalement habités par des membres de l’ethnie Hema.
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L’insécurité constante accroît considérablement la vulnérabilité des femmes et des filles, qui sont visées dans la grande majorité des cas signalés de violences sexuelles dans l’est de la RD Congo. Fuyant les combats et les violences, les femmes et les filles sont souvent forcées de vivre et de travailler dans des zones qui ne leur sont pas familières. De nombreuses survivantes interrogées avaient été déplacées à l’intérieur du pays.
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L’armée congolaise, qui est censée protéger les femmes des violences sexuelles, est responsable d’une grande partie de ces violences. Huit survivantes interrogées ont déclaré qu’elles avaient très probablement été violées par des militaires congolais. Bien qu’il soit souvent difficile de déterminer quel groupe ou force armé était responsable des agressions, dans ces cas, les survivantes ont pu identifier les assaillants par leurs uniformes ou ont indiqué qu’ils parlaient la langue lingala, la lingua franca de l’armée et de l’ouest de la RD Congo.
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Soins médicaux
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Les centres de santé gérés par Médecins Sans Frontières (MSF) disposent d’un approvisionnement distinct, et le UNFPA comble les manques lorsque c’est possible. Le Fonds des réparations du gouvernement congolais, FONAREV, a également dépensé 1,5 million d’USD pour des kits PEP en 2025. Même avant que l’administration Trump ne coupe les financements de l’USAID en février, l’offre ne répondait pas aux besoins importants.
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Il existe aussi des lacunes majeures dans le dépistage et le traitement du VIH. En 2025, dans la province de l’Ituri, par exemple, les centres de santé ne disposaient que de deux médicaments sur les trois nécessaires au traitement du VIH chez les enfants. Les tests sont rares dans l’est de la RD Congo. Bien que la loi congolaise exige une prise en charge initiale et des tests gratuits après des violences sexuelles, ce n’est pas toujours le cas. Le traitement du VIH à long terme est inabordable pour la plupart des personnes. Des frais importants sont également dus pour le traitement d’autres blessures ou problèmes médicaux subis par les survivantes du fait du viol ou de la captivité, comme les coups, les blessures par balle ou les entailles à la machette.
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Soutien psychosocial et socio-économique
BeaLes survivantes devraient avoir accès à un soutien en santé mentale immédiat et à plus long terme pour les traumatismes subis et pour les aider à surmonter la stigmatisation tragique et généralisée associée aux violences sexuelles. (…)
Absence de programmes de réintégration pour les anciennes captives des ADF
Il n’existe pas de programmes spécialisés offrant un soutien psychosocial, une réadaptation ou une formation aux moyens de subsistance à destination des survivantes qui rentrent chez elles après avoir été retenues en otage pendant des années par les ADF. Certaines sont traitées comme des criminelles et détenues pendant des mois dans de mauvaises conditions dans les prisons des services de renseignement militaires congolais avant d’être autorisées à rentrer chez elles. Une survivante qui a réussi à s’échapper après trois ans de captivité aux mains des ADF a déclaré que son père a dû payer 1 000 USD pour sa libération après qu’elle a passé quatre mois en détention.
Lorsque les survivantes retournent dans leurs communautés, parfois enceintes ou avec des enfants nés de combattants des ADF, elles sont confrontées à une stigmatisation et à un harcèlement considérables.
Accès à la justice
Malgré certains progrès, notamment des réformes légales, le recours accru aux tribunaux itinérants et un certain nombre de condamnations relativement médiatisées, l’accès à la justice dans l’est de la RD Congo reste difficile pour la plupart des survivantes de violences sexuelles. (…)
Même lorsque les affaires sont portées devant les tribunaux compétents, il y a des problèmes. Les procès se déroulent en français, langue que de nombreuses survivantes ne parlent pas, dans le cadre d’un système judiciaire militaire qui a été critiqué pour violation des droits humains. (…)
Il est essentiel que le gouvernement congolais et les partenaires internationaux renforcent leur soutien aux efforts de responsabilisation nationaux. Le gouvernement devrait aussi envisager de créer un mécanisme de justice internationalisé qui pourrait compléter le travail de la CPI et des tribunaux nationaux, principalement militaires. Ce mécanisme, qui pourrait prendre la forme de chambres mixtes spécialisées ou d’un tribunal mixte spécial, permettrait d’accroître la capacité du système judiciaire national à mener des enquêtes et des poursuites sur les crimes internationaux graves, y compris les violences sexuelles, de manière équitable et efficace.
Réparations
Le gouvernement congolais a lancé le FONAREV, un projet bien financé doté d’un budget important, pour fournir des réparations aux victimes de violences sexuelles et d’autres crimes graves, ainsi qu’une aide d’urgence aux personnes qui ont récemment survécu à des violences sexuelles. Sa directrice générale adjointe, Emmanuella Zandi, a déclaré que le FONAREV avait effectué des versements à plus de 1 000 victimes dans les provinces de l’Ituri, des Kasaï et du Bas-Congo à qui des réparations avaient été dues dans le cadre de condamnations judiciaires.
Cependant, le programme, dont le financement est censé inclure 11% des revenus miniers totaux de la RD Congo, a fait l’objet d’allégations de corruption. Le FONAREV a répondu à ces allégations en octobre, en publiant un communiqué de presse dans lequel il a déclaré qu’il recruterait un cabinet externe chargé d’auditer ses comptes de manière indépendante.
https://www.hrw.org/fr/news/2026/01/12/rd-congo-escalade-des-violences-sexuelles-liees-au-conflit
