Viols, tortures et privations : dans ses prisons, Israël broie les âmes et les corps des Palestiniens
, Ramallah (Cisjordanie occupée).–
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Les Palestinien·nes sont assiégé·es. Physiquement d’abord, en raison de ces centaines d’obstacles, barrières et contrôles que l’armée israélienne ouvre ou ferme selon son bon vouloir. Mentalement aussi : en Cisjordanie, partout, on a peur. Peur d’être tué·e par un soldat ou un colon. Peur d’être expulsé·e de chez soi. Peur d’être arrêté·e.
Début janvier 2026, 9 243 Palestinien·nes sont détenu·es en Israël, parmi lesquel·les plus d’un millier de Gazaoui·es, selon les données du service des prisons israéliennes (IPS). (…)
Dans un rapport publié en novembre, l’ONG Physicians for Human Rights Israel (PHRI) recensait au moins 98 Palestiniens morts alors qu’ils étaient détenus par Israël depuis le 7 octobre 2023, parmi lesquels 46 en prison et le reste dans les centres de détention militaires. « Le nombre réel, prévenait néanmoins l’organisation, serait nettement plus élevé. »
« Tu es du Hamas ? »
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« Celui qui faisait office de médecin me dit : “Tu es du Hamas ?” J’ai dit non. Il a continué : “Nous, ceux qui sont du Hamas, on les nique” », dit-il. On le ramène où il est arrivé, un gardien de prison lui intime de se déshabiller. Il est nu, on lui ordonne à la chaîne : « Accroupi, debout, accroupi, debout ! » Le gardien lui inspecte les testicules, il peut se rhabiller. On le menotte aux poignets et aux chevilles, on lui bande les yeux. « J’ai senti qu’il y avait plus de monde autour de moi, quatre, peut-être six voix différentes, dont une femme. Ils parlaient hébreu, l’un parlait arabe », poursuit Sami al-Saï. Il toussote. Un silence. « Ils se sont mis à me frapper très violemment, des coups absolument partout », lâche-t-il.
Une porte s’ouvre, puis une autre. Des voix le menacent : « Les journalistes, on les baise ! » Puis elles lui ordonnent de descendre à terre. Il est sur les genoux, le visage contre le sol, des mains le déshabillent, lui descendent son caleçon aux chevilles. Sami al-Saï est violé, à deux reprises. La première fois avec un objet, probablement une matraque. La seconde fois, il a entendu l’une des voix demander « passe-moi la carotte ». Les coups pleuvent. « Et ils riaient, et la femme avait un rire très particulier, ils étaient hilares, se souvient-il. Et ils me frappaient. » Au-dessus de sa tête, les voix hurlaient : « Meurs, meurs, Hamas ! Vous êtes des chiens, des insectes, des animaux. »
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Les premiers jours, le prisonnier est en état de choc. Il est épuisé. Il saigne. Malgré ses demandes répétées, il ne voit aucun médecin. Sami al-Saï ne parle à personne des viols, surtout pas aux premiers prisonniers qu’il croise, ses compagnons de cellule amaigris qui l’accueillent les cheveux hirsutes, les barbes et ongles longs.
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Une source a confirmé avoir recueilli des témoignages similaires dans les prisons israéliennes. À l’été 2024, une vidéo avait révélé un viol collectif de soldats sur un prisonnier originaire de Gaza à Sde Teiman, un centre de détention militaire israélien, et des rapports y ont documenté des violences sexuelles particulièrement cruelles.
En tout, Sami al-Saï a passé presque seize mois en prison ; il a été libéré le 10 juin 2025. À sa sortie, il ne pesait plus que 55 kilos contre 80 avant son arrestation. Son témoignage fait écho aux récits qui sortent des prisons israéliennes : les privations constantes, les coups à chaque déplacement pour aller au procès, à la clinique, lors des transferts vers d’autres prisons – « on nous brisait », insiste-t-il –, les punitions collectives, les punaises de lit et la gale qui dévorent les chairs… Les prisonniers ne savent rien du monde et l’extérieur ne voit rien d’eux.
Amnesty International documentait déjà avant le 7-Octobre les tortures et les arrestations arbitraires des Palestinien·nes par Israël. Après les massacres commis par le Hamas autour de Gaza, sur les instructions du suprémaciste juif Itamar Ben Gvir, ministre israélien qui supervise les prisons, les visites des familles ou du Comité international de la Croix-Rouge ont été interdites, les lits retirés pour mettre davantage de détenus par cellule, la cantine supprimée, l’électricité coupée la plupart du temps. Et les tortures se sont étendues.
Sami al-Saï est transféré en avril 2024 à Nafha, une prison du sud d’Israël, au milieu du désert de Néguev.(…)
Sami al-Saï en veut aussi à l’Autorité palestinienne qui l’a arrêté une douzaine de fois avant 2023. En février 2025, cette dernière a annoncé mettre fin au système d’allocations pour les familles de prisonniers et de Palestinien·nes tué·es par des Israéliens, satisfaisant ainsi une demande de longue date des États-Unis et d’Israël.
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Asma Hreash a été arrêtée le 3 mars 2024, à 3 heures trente du matin, tirée de sa chambre à coucher par des hommes armés. Elle a été amenée dans un centre militaire israélien où elle est restée une dizaine d’heures « menottée, à terre, les yeux bandés ». Elle est finalement transférée dans la prison de Sharon, dans le nord d’Israël, dans une cellule de « un mètre sur un mètre et demi, où les toilettes étaient ouvertes, il y avait deux caméras, aucune intimité ».
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Les deux femmes sont finalement transférées à la prison de Damon, dans le nord d’Israël, vers Haïfa, menottées ensemble. Tout le long du trajet, un homme au micro hurle des insultes en arabe, elle entend les aboiements d’un chien tout proche. Sur place, la vie se tisse entre les privations et la peur. Les codétenues tentent de faire des colliers avec des noyaux d’olive, de rester propres et dignes.
Pendant quatre mois, Asma Hreash est « à la diète ». La nourriture, sèche, avariée, jamais suffisante pour être rassasiée, la dégoûte. Elle perd 20 kilos. Elle n’a plus ses règles.
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En mars 2025, une commission d’enquête indépendante de l’ONU publiait un rapport qui concluait qu’« Israël [avait] utilisé la violence sexuelle et basée sur le genre contre les Palestinien·nes pour les terroriser », selon les mots de sa présidente, Navi Pillay. Les expert·es notaient que ces actes, y compris des viols, avaient été commis après que des ordres avaient été donnés « ou avec l’encouragement implicite du haut commandement civil et militaire d’Israël ».
À sa libération, un responsable de la prison a menacé Asma Hreash : si elle parle, elle sera de nouveau arrêtée. Le 1er janvier au petit matin, les forces israéliennes ont arrêté son frère de 30 ans « devant ses deux enfants de 3 ans et 6 mois ». Il avait déjà purgé quinze mois de prison, en détention administrative. L’avocat a indiqué à la famille qu’il était détenu à Ofer, dans le centre de la Cisjordanie – Asma Hreash ne sait rien de ce qui lui est reproché, ni même s’il sera inculpé.
