Mort de Quentin Deranque : des faits au récit, les rouages de la fabrique médiatico-politique d’un martyr
Par Olivier Tesquet, avec Romain Jeanticou
Publié le 24 février 2026
Ils étaient un peu plus de trois mille à défiler ce samedi à Lyon pour rendre hommage à Quentin Deranque, le militant néofasciste de 23 ans battu à mort lors d’une rixe avec des antifascistes le 12 février. La crème de l’extrême droite violente et multicondamnée, mêlée à une foule plus anonyme venue réclamer « justice pour Quentin », comme on pouvait le lire sur la banderole en tête de cortège.(…)
La mécanique s’est mise en branle dès le choix des mots. Dans les bandeaux de chaîne d’info, à la une des journaux, jusque dans les tribunes des stades de foot, Quentin Deranque a été désigné par son seul prénom. Ce processus, qui installe une proximité, ne nie pas ses engagements, mais permet de les suspendre, le temps de fabriquer une figure consensuelle de victime. Comme l’analyse l’historienne Marion Jacquet-Vaillant, spécialiste du mouvement identitaire, « Quentin » devient « un symbole prêt à circuler », détaché de son environnement d’origine et aisément appropriable. « L’extrême droite n’a pas cherché à en faire un martyr de la cause, poursuit-elle, mais une victime de l’ultragauche. »
Ce choix onomastique a aussi une profondeur historique. Quand ses camarades scandent « Quentin présent » lors de la marche lyonnaise, ils perpétuent le rituel de l’appel aux morts. Cette tradition militaire, « d’abord reprise par les partisans de Mussolini ou les phalangistes espagnols, a essaimé dans l’ensemble du courant néofasciste européen après 1945 », éclaire Jonathan Preda, docteur en histoire contemporaine et spécialiste de la mémoire des passés fascistes. (…) Le prénom n’est donc pas seulement un outil de proximité : il devient un élément de liturgie politique.
La mêlée politique, elle, n’a pas tardé à s’engager. Dès le vendredi 13 février, au lendemain de l’agression, un journaliste du Figaro, Paul Sugy, impose sur X le cadrage : citant des sources policières et l’entourage du jeune homme, il dessine un scénario de guet-apens. Il conclut son long message sur une note désespérée : placé dans le coma, Quentin Deranque va mourir. « L’abbé Grenier lui a donné ce matin les derniers sacrements », écrit le journaliste, par ailleurs intervenant à l’Institut de formation politique, fabrique à élites de l’extrême droite dont est issue la présidente de Némésis, le collectif fémonationaliste que Deranque était venu protéger le jour de sa mort. Avant même la première conférence de presse du procureur de la République, le récit est en marche. « Quentin dans cette histoire n’est pas un militant pris dans une rixe mais un martyr de la liberté d’expression que l’extrême gauche, aidée par trop de complices, veut remplacer par son hideuse loi de la meute », rajoute Vincent Trémolet de Villers, numéro deux de la rédaction du Figaro, dans son éditorial.
Comme après l’assassinat de l’influenceur trumpiste Charlie Kirk en septembre, la mort violente d’un individu, si tragique soit-elle, devient la preuve d’une persécution idéologique collective et le prétexte à disqualifier l’adversaire politique, désigné comme ennemi. (…) « Quentin D. a été victime d’une foule violente de gauche qui jouit d’une totale impunité dans l’Union européenne », déclare sur X Alice Weidel, la présidente de l’AfD, principale formation politique d’extrême droite en Allemagne. Même son de cloche du côté de l’ambassade américaine en France, provoquant une convocation par le Quai d’Orsay : « L’extrémisme violent de gauche est en hausse et son rôle dans la mort de Quentin Deranque démontre la menace qu’il représente pour la sécurité publique. »
Dans un moment qui repeint l’antifascisme en nouveau fascisme, Marion Maréchal va même jusqu’à nier l’existence de la violence politique à l’extrême droite ; elle « n’existe pas statistiquement », avance l’eurodéputée, quand bien même 60 % des agressions politiques sont le fait de la droite la plus radicale. Mais ce renversement ne se joue plus dans ces seuls cercles minoritaires. (…)
Ce qui relevait hier d’une rhétorique groupusculaire circule désormais dans un espace politique élargi, aux frontières troubles. Saisissant l’opportunité,Et invit Jordan Bardella en profite pour réclamer, dans une inversion orwellienne, la constitution d’un « cordon sanitaire » autour de La France Insoumise. Invitée sur CNews-Europe 1, Aurore Bergé, la ministre en charge de l’Égalité femmes-hommes, achève le geste en reprenant une expression forgée dans la tradition maurrassienne pour désigner LFI « parti de l’anti-France ». (…)
Comme le formule l’historien Jonathan Preda, « le martyr ne naît pas de la mort, mais du récit. On assiste actuellement à une lutte pour imposer ce récit, qui permettra d’imposer ou non la figure de Quentin Deranque comme un martyr ». (…)
Dans cette séquence, observe l’historien Nicolas Lebourg, « la mort efface la vie ». Autrement dit, elle suspend les contradictions biographiques et élimine toute concurrence mémorielle. Passé par toutes les nuances de brun de l’extrême droite lyonnaise — néofascistes, nationalistes révolutionnaires, identitaires —, Quentin Deranque devient un martyr mis au pot commun et susceptible d’être revendiqué par tous. (…) Dans un long portrait hagiographique, Le Figaro (…)
(…)
Pour la sociologue Isabelle Sommier, spécialiste des violences politiques, la séquence marque une rupture plus large. « Clément Méric avait été érigé en martyr par la gauche radicale, mais absolument pas au-delà. Ici, la droite et l’extrême droite participent ensemble à faire de Quentin Deranque un martyr. » Selon elle, l’instrumentalisation du drame s’inscrit dans un mouvement politique plus ample. « Elle sert à achever le processus de mise au ban de La France Insoumise engagé depuis le 7 Octobre, en la présentant comme extérieure au cadre républicain. » Un déplacement qui, ajoute-t-elle encore, contribue aussi à banaliser davantage l’extrême droite dans l’opinion. (…)
