En 1979, la gauche iranienne a grandement contribué à l’avènement de la République islamique »
Au tout début du XXᵉ siècle, l’Iran paraît engagé sur la voie de la modernité politique : il est le premier pays musulman à se doter, en 1906, d’une Constitution en partie inspirée par les Lumières françaises. Pourtant, en 1979, il est aussi le premier pays musulman à porter au pouvoir une dictature théocratique.
Cette trajectoire paradoxale est le fruit d’un siècle de luttes politiques entre les courants réformateurs et les forces réactionnaires, faisant de l’Iran un « laboratoire de l’expérience politique contemporaine », expliquent Stéphanie Roza, chargée de recherche au CNRS, et Amirpasha Tavakkoli, enseignant à Sciences Po Reims, dans leur ouvrage Lumières et anti-Lumières en Iran (PUF, « Questions républicaines », 304 pages, 23 euros).
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L’Iran est un des rares pays musulmans à ne pas avoir été colonisé par un pays occidental. Pourtant, des puissances impérialistes ont profondément déstabilisé le pays. Quel en a été l’impact ?
S. R. : Dès le XIXᵉ siècle, le Royaume-Uni et la Russie ont des vues sur l’Iran en raison de ses importantes ressources naturelles (gaz, bois, puis pétrole) ; ils vont signer des accords afin de capter ces ressources. En outre, ils mènent de grands travaux (chemins de fer, industrialisation…) dans le pays, qui se retrouve largement dépendant des capitaux étrangers. Les Etats-Unis entrent dans le jeu à partir de la seconde guerre mondiale. Pour l’Iran, la problématique est double : comment favoriser la modernisation du pays tout en préservant l’indépendance nationale ?
A. T. : Une « crise de l’esprit », pour reprendre les mots de Paul Valéry, traverse la société iranienne au XXe siècle, dans son rapport à l’identité nationale. Pour une partie de l’opinion publique, le clergé chiite incarne la nation iranienne et sa culture. Par ailleurs, en plus d’avoir accumulé un important retard technologique, l’Iran a perdu une bonne partie de ses territoires au profit des Etats voisins, à la fin de l’époque qadjar. Le sentiment qui prédomine est celui que le pays a raté beaucoup de choses.
L’arrivée de la dynastie des Pahlavi au pouvoir, en 1926, va-t-elle remédier à cette autodépréciation ?
S. R. : Après la chute de la dynastie Qadjar, Reza Pahlavi [1878–1944]développe avec beaucoup de détermination un programme de modernisation technologique. Cependant, au niveau politique, il se comporte en tyran. Profondément inspiré par Atatürk, il incarne la même tendance à la modernisation autoritaire. Un certain progressisme existe cependant : le code civil reste en vigueur, et le souverain va s’efforcer de parquer le clergé dans le strict domaine des affaires religieuses. Il tente d’interdire le voile islamique et de favoriser les tenues à l’occidentale.
Mais, au début des années 1950, un événement va bouleverser l’Iran, à un moment où les débats se cristallisent autour de la mainmise des Anglais et des Américains sur le pétrole. Le premier ministre iranien alors en poste, Mohammad Mossadegh, décide d’en nationaliser l’exploitation, suscitant un immense espoir populaire. Or, il est destitué en 1953, lors d’un coup d’Etat dans lequel la CIA est impliquée. Le chah apparaît de ce fait non seulement comme un personnage autoritaire, mais aussi comme un pion au service de l’étranger.
Pourtant, son fils, Mohammad Reza (1919–1980), va promouvoir, dix ans plus tard, une réforme majeure, la « révolution blanche »…
S. R. : C’est effectivement un moment capital dans l’histoire de l’Iran. En 1963, la « révolution blanche » accorde, entre autres, le droit de vote aux femmes, lance une réforme agraire et promeut l’alphabétisation de la population, y compris dans les campagnes. Néanmoins, elle suscite une hostilité très forte du clergé, qui pour une part entre dans une opposition ouverte au chah : Ruhollah Khomeyni [1902–1989]fait alors irruption sur la scène politique.
Justement, à partir de quand un islam politique se développe-t-il en Iran ?
S. R. : L’islam politique est né en Egypte sous l’impulsion d’Hassan Al-Banna, qui fonde la confrérie des Frères musulmans en 1928 – là aussi en réaction à la modernisation politique du pays, dont la Constitution proclame l’égalité des citoyens devant la loi, ainsi qu’à la fin du califat proclamé par Atatürk, en 1924. Al-Banna met en place un projet réactionnaire au sens fort, c’est-à-dire non un retour en arrière, mais une réponse à la modernité.(…)
Cette perméabilité à la contre-modernité européenne est également perceptible dans l’antisémitisme très fort qui imprègne la pensée des Frères musulmans. Certes, il existe un antijudaïsme traditionnel, pourrait-on dire, en Orient, où les juifs ont longtemps eu un statut de minorité tolérée mais soumise, voire ont été confrontés à des pogroms. Toutefois, de nouveaux thèmes antisémites des Frères musulmans sont largement importés d’Occident, d’abord par le biais de certains chrétiens arabes qui traduisent des ouvrages comme Les Protocoles des Sages de Sion : ce texte connaît immédiatement un succès immense, supérieur à celui que rencontrera Mein Kampf, d’Hitler, traduit peu après.
L’islam politique s’est diffusé en Iran dès la fin de la seconde guerre mondiale, avec la fondation, en 1945, des Fedayins de l’islam, premier groupe islamiste iranien. Leur leader, [Seyyed Mojtaba Navvab] Safavi, subit fortement l’influence des Frères musulmans à partir de sa rencontre avec leur idéologue, Sayyid Qutb, en 1953. Or, Safavi est un des formateurs d’Ali Khamenei, qui sera lui-même un des traducteurs de Qutb en persan ; il a aussi été en contact avec Khomeyni. Ces idéologues se fréquentent et s’influencent mutuellement.
Vous écrivez que l’islamisme ressemble beaucoup au conservatisme européen, ce qui peut sembler contre-intuitif. Expliquez-nous…
S(…) C’est pourquoi l’égalité femmes-hommes, la démocratie, les droits des minorités, le pluralisme à la fois religieux et politique sont des innovations à bannir. En outre, la conception de l’histoire d’un catholique intégriste comme de Maistre, en matière de grandeur perdue de la chrétienté, de décadence et d’attente de la rédemption, est bien proche de celle d’un Qutb, mutatis mutandis.
Enfin, ces courants réactionnaires se nourrissent les uns les autres. Ainsi, Qutb est très influencé par Alexis Carrel [1873–1944], auteur réactionnaire et eugéniste, qui a développé le thème de la décadence occidentale. Sans parler effectivement de l’antisémitisme, qui est le point commun de la plupart de ces courants réactionnaires : le juif est rendu responsable des maux de la modernité.
(…). Il faut cependant garder à l’esprit que les Lumières, en terre d’Islam, sont des produits importés qui se trouvent chronologiquement indissociables du colonialisme et des prédations que l’Occident a exercées sur l’Orient. D’où une réception compliquée de ces idées, que certains assimilent à une domination.
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Le régime mis en place par Khomeyni, qui revendique une forme de pureté islamique, est-il conforme à une tradition ancestrale ?
S. R. : La République islamique est une création ex nihilo, c’est pourquoi nous insistons sur le fait que la pensée réactionnaire n’est pas strictement conservatrice : il ne s’agit pas de restaurer de vieilles institutions, mais d’en créer de nouvelles. Les différentes instances de ce régime, la fonction même de « guide suprême », l’assemblée des experts qui désignent ce dernier, sont sans précédent dans l’histoire de l’Iran, et, plus largement, dans celle de l’islam.
La République islamique se donne les atours d’une démocratie de façade, avec un Parlement – auquel il est impossible de siéger sans avoir obtenu l’aval des mollahs. Ces derniers ont la mainmise sur tout, y compris sur la validation des candidats à la présidence de la République ou aux élections. L’Iran est finalement une république de papier, dont la dimension révolutionnaire réside dans le fait qu’elle repose sur des institutions entièrement neuves.
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Comment l’antisémitisme s’est-il développé au point de devenir un pilier de la République islamique ?
S. R. : Dans le prolongement de la révolution de 1906, le chah a donné des droits aux juifs et leur a permis de devenir partie intégrante de la nation. Jusqu’à la révolution islamique, les juifs participaient pleinement à l’économie, à la société et à la vie politique du pays. Mais, dans le khomeynisme, se rejoignent au contraire l’antijudaïsme traditionnel qui existe dans l’islam − tout comme dans le christianisme – et un antisémitisme importé d’Occident, comme nous l’avons dit. Par conséquent, un des piliers idéologiques du régime, dès la révolution de 1979, est l’objectif de détruire l’Etat d’Israël : le djihad « contre l’occupation de la Palestine par les sionistes » est un devoir sacré pour tout musulman.
En outre, à partir de la fin des années 1990, une nouvelle rhétorique antisémite apparaît, avec l’importation massive des thèses négationnistes européennes en Iran, particulièrement celles de Roger Garaudy, qui publie Les Mythes fondateurs de la politique israélienne, en 1996, ce qui lui vaut un procès. Les mollahs voient en Garaudy, converti à l’islam et ami du régime iranien, dès 1979, un martyr de la liberté d’expression. Et l’accusation de génocide perpétré par les juifs contre les Palestiniens, qui remonte à 1948, ressurgit depuis lors dans le discours du pouvoir iranien.
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Diriez-vous qu’aujourd’hui l’extrême gauche occidentale est aussi naïve que l’ont été en leur temps certains intellectuels iraniens face à l’islamisme ?
A. T. : Je ne sais pas jusqu’à quel point. Mais force est de constater, par exemple, que si certains de ses leaders se sont empressés de condamner l’action militaire conduite en Iran par les Etats-Unis et Israël – ce qui est, par ailleurs, recevable –, ils sont restés muets lorsque la République islamique a massacré des dizaines de milliers de manifestants en janvier. De plus, la menace nucléaire que l’Iran représente semble leur échapper.
S. R. : La complaisance d’une partie de la gauche radicale vis-à-vis de dictateurs comme Bachar Al-Assaden Syrie ou d’organisations terroristes telles que le Hezbollah ou le Hamas fait, en tout cas, écho à la propagande de la République islamique. Se mobiliser contre les souffrances endurées par les civils palestiniens à Gaza, auxquels le gouvernement israélien dénie en outre le droit d’avoir un Etat, nous semble totalement légitime. Mais parler de « résistance » du Hamas ou du Hezbollah, de « la Palestine du Jourdain à la mer », correspond à un alignement sur l’agenda politique des mollahs − et non à la défense d’une solution à deux Etats, qui était la position historique de la gauche depuis des décennies.
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A. T. : Pour autant, les islamistes ont réussi, en quelques années, ce que le chah n’avait pas réussi à faire en des décennies de règne : avoir laïcisé et modernisé la société iranienne de fond en comble. Aujourd’hui, les Iraniens ne vont plus à la mosquée, ne font plus le ramadan, ils veulent être libres et avoir des droits démocratiques. La société s’est complètement sécularisée sous le joug des mollahs. Sur 75 000 mosquées, 50 000 ont été fermées, faute de fréquentation ; et les 25 000 qui restent ouvertes sont à moitié vides.
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Ce qui est certain, c’est que la République islamique est en pleine illégitimité, comme l’a montré le taux de participation aux dernières élections – autour de 10 % à 20 %. Espérons que la société iranienne arrive à faire entendre sa voix dans ce grand désordre, et que ce soit finalement elle qui chasse les mollahs après un soulèvement populaire. C’est aux Iraniens de décider de leur avenir.
