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18 avril 2026

Le Monde, 14 mars. Stépha­nie Roza et Amir­pa­sha Tavak­koli. « En 1979, la gauche iranienne a gran­de­ment contri­bué à l’avè­ne­ment de la Répu­blique isla­mique »

En 1979, la gauche iranienne a gran­de­ment contri­bué à l’avè­ne­ment de la Répu­blique isla­mique »

Dans un entre­tien au « Monde », la philo­sophe Stépha­nie Roza et le docteur en sciences poli­tiques Amir­pa­sha Tavak­koli montrent comment, tout au long du XXᵉ siècle, l’ef­fer­ves­cence poli­tique qu’a connue l’Iran, tiraillé entre moder­nité et anti­mo­der­nité, a abouti à la victoire des isla­mistes, laquelle n’avait pour­tant rien d’une fata­lité.
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Au tout début du XXᵉ siècle, l’Iran paraît engagé sur la voie de la moder­nité poli­tique : il est le premier pays musul­man à se doter, en 1906, d’une Cons­ti­tu­tion en partie inspi­rée par les Lumières françaises. Pour­tant, en 1979, il est aussi le premier pays musul­man à porter au pouvoir une dicta­ture théo­cra­tique.

Cette trajec­toire para­doxale est le fruit d’un siècle de luttes poli­tiques entre les courants réfor­ma­teurs et les forces réac­tion­naires, faisant de l’Iran un « labo­ra­toire de l’ex­pé­rience poli­tique contem­po­raine », expliquent Stépha­nie Roza, char­gée de recherche au CNRS, et Amir­pa­sha Tavak­koli, ensei­gnant à Sciences Po Reims, dans leur ouvrage Lumières et anti-Lumières en Iran (PUF, « Ques­tions répu­bli­caines », 304 pages, 23 euros).

​(…)

 

L’Iran est un des rares pays musul­mans à ne pas avoir été colo­nisé par un pays occi­den­tal. Pour­tant, des puis­sances impé­ria­listes ont profon­dé­ment désta­bi­lisé le pays. Quel en a été l’im­pact ?

S. R. : Dès le XIXᵉ siècle, le Royaume-Uni et la Russie ont des vues sur l’Iran en raison de ses impor­tantes ressources natu­relles (gaz, bois, puis pétrole) ; ils vont signer des accords afin de capter ces ressources. En outre, ils mènent de grands travaux (chemins de fer, indus­tria­li­sa­tion…) dans le pays, qui se retrouve large­ment dépen­dant des capi­taux étran­gers. Les Etats-Unis entrent dans le jeu à partir de la seconde guerre mondiale. Pour l’Iran, la problé­ma­tique est double : comment favo­ri­ser la moder­ni­sa­tion du pays tout en préser­vant l’in­dé­pen­dance natio­nale ?

A. T. : Une « crise de l’es­prit », pour reprendre les mots de Paul Valéry, traverse la société iranienne au XXe siècle, dans son rapport à l’iden­tité natio­nale. Pour une partie de l’opi­nion publique, le clergé chiite incarne la nation iranienne et sa culture. Par ailleurs, en plus d’avoir accu­mulé un impor­tant retard tech­no­lo­gique, l’Iran a perdu une bonne partie de ses terri­toires au profit des Etats voisins, à la fin de l’époque qadjar. Le senti­ment qui prédo­mine est celui que le pays a raté beau­coup de choses.

L’ar­ri­vée de la dynas­tie des Pahlavi au pouvoir, en 1926, va-t-elle remé­dier à cette auto­dé­pré­cia­tion ?

S. R. : Après la chute de la dynas­tie Qadjar, Reza Pahlavi [1878–1944]déve­loppe avec beau­coup de déter­mi­na­tion un programme de moder­ni­sa­tion tech­no­lo­gique. Cepen­dant, au niveau poli­tique, il se comporte en tyran. Profon­dé­ment inspiré par Atatürk, il incarne la même tendance à la moder­ni­sa­tion auto­ri­taire. Un certain progres­sisme existe cepen­dant : le code civil reste en vigueur, et le souve­rain va s’ef­for­cer de parquer le clergé dans le strict domaine des affaires reli­gieuses. Il tente d’in­ter­dire le voile isla­mique et de favo­ri­ser les tenues à l’oc­ci­den­tale.

Mais, au début des années 1950, un événe­ment va boule­ver­ser l’Iran, à un moment où les débats se cris­tal­lisent autour de la main­mise des Anglais et des Améri­cains sur le pétrole. Le premier ministre iranien alors en poste, Moham­mad Mossa­degh, décide d’en natio­na­li­ser l’ex­ploi­ta­tion, susci­tant un immense espoir popu­laire. Or, il est desti­tué en 1953, lors d’un coup d’Etat dans lequel la CIA est impliquée. Le chah appa­raît de ce fait non seule­ment comme un person­nage auto­ri­taire, mais aussi comme un pion au service de l’étran­ger.

Pour­tant, son fils, Moham­mad Reza (1919–1980), va promou­voir, dix ans plus tard, une réforme majeure, la « révo­lu­tion blanche »…

S. R. : C’est effec­ti­ve­ment un moment capi­tal dans l’his­toire de l’Iran. En 1963, la « révo­lu­tion blanche » accorde, entre autres, le droit de vote aux femmes, lance une réforme agraire et promeut l’al­pha­bé­ti­sa­tion de la popu­la­tion, y compris dans les campagnes. Néan­moins, elle suscite une hosti­lité très forte du clergé, qui pour une part entre dans une oppo­si­tion ouverte au chah : Ruhol­lah Khomeyni [1902–1989]fait alors irrup­tion sur la scène poli­tique.

Juste­ment, à partir de quand un islam poli­tique se déve­loppe-t-il en Iran ?

S. R. : L’is­lam poli­tique est né en Egypte sous l’im­pul­sion d’Has­san Al-Banna, qui fonde la confré­rie des Frères musul­mans en 1928 – là aussi en réac­tion à la moder­ni­sa­tion poli­tique du pays, dont la Cons­ti­tu­tion proclame l’éga­lité des citoyens devant la loi, ainsi qu’à la fin du cali­fat proclamé par Atatürk, en 1924. Al-Banna met en place un projet réac­tion­naire au sens fort, c’est-à-dire non un retour en arrière, mais une réponse à la moder­nité.(…)

Cette perméa­bi­lité à la contre-moder­nité euro­péenne est égale­ment percep­tible dans l’an­ti­sé­mi­tisme très fort qui imprègne la pensée des Frères musul­mans. Certes, il existe un antiju­daïsme tradi­tion­nel, pour­rait-on dire, en Orient, où les juifs ont long­temps eu un statut de mino­rité tolé­rée mais soumise, voire ont été confron­tés à des pogroms. Toute­fois, de nouveaux thèmes anti­sé­mites des Frères musul­mans sont large­ment impor­tés d’Oc­ci­dent, d’abord par le biais de certains chré­tiens arabes qui traduisent des ouvrages comme Les Proto­coles des Sages de Sion : ce texte connaît immé­dia­te­ment un succès immense, supé­rieur à celui que rencon­trera Mein Kampf, d’Hit­ler, traduit peu après.

L’is­lam poli­tique s’est diffusé en Iran dès la fin de la seconde guerre mondiale, avec la fonda­tion, en 1945, des Fedayins de l’is­lam, premier groupe isla­miste iranien. Leur leader, [Seyyed Mojtaba Navvab] Safavi, subit forte­ment l’in­fluence des Frères musul­mans à partir de sa rencontre avec leur idéo­logue, Sayyid Qutb, en 1953. Or, Safavi est un des forma­teurs d’Ali Khame­nei, qui sera lui-même un des traduc­teurs de Qutb en persan ; il a aussi été en contact avec Khomeyni. Ces idéo­logues se fréquentent et s’in­fluencent mutuel­le­ment.

Vous écri­vez que l’is­la­misme ressemble beau­coup au conser­va­tisme euro­péen, ce qui peut sembler contre-intui­tif. Expliquez-nous…

S(…) C’est pourquoi l’éga­lité femmes-hommes, la démo­cra­tie, les droits des mino­ri­tés, le plura­lisme à la fois reli­gieux et poli­tique sont des inno­va­tions à bannir. En outre, la concep­tion de l’his­toire d’un catho­lique inté­griste comme de Maistre, en matière de gran­deur perdue de la chré­tienté, de déca­dence et d’at­tente de la rédemp­tion, est bien proche de celle d’un Qutb, muta­tis mutan­dis.

Enfin, ces courants réac­tion­naires se nour­rissent les uns les autres. Ainsi, Qutb est très influencé par Alexis Carrel [1873–1944], auteur réac­tion­naire et eugé­niste, qui a déve­loppé le thème de la déca­dence occi­den­tale. Sans parler effec­ti­ve­ment de l’an­ti­sé­mi­tisme, qui est le point commun de la plupart de ces courants réac­tion­naires : le juif est rendu respon­sable des maux de la moder­nité.

(…). Il faut cepen­dant garder à l’es­prit que les Lumières, en terre d’Is­lam, sont des produits impor­tés qui se trouvent chro­no­lo­gique­ment indis­so­ciables du colo­nia­lisme et des préda­tions que l’Oc­ci­dent a exer­cées sur l’Orient. D’où une récep­tion compliquée de ces idées, que certains assi­milent à une domi­na­tion.

(…)

Le régime mis en place par Khomeyni, qui reven­dique une forme de pureté isla­mique, est-il conforme à une tradi­tion ances­trale ?

S. R. : La Répu­blique isla­mique est une créa­tion ex nihilo, c’est pourquoi nous insis­tons sur le fait que la pensée réac­tion­naire n’est pas stric­te­ment conser­va­trice : il ne s’agit pas de restau­rer de vieilles insti­tu­tions, mais d’en créer de nouvelles. Les diffé­rentes instances de ce régime, la fonc­tion même de « guide suprême », l’as­sem­blée des experts qui dési­gnent ce dernier, sont sans précé­dent dans l’his­toire de l’Iran, et, plus large­ment, dans celle de l’is­lam.

La Répu­blique isla­mique se donne les atours d’une démo­cra­tie de façade, avec un Parle­ment – auquel il est impos­sible de siéger sans avoir obtenu l’aval des mollahs. Ces derniers ont la main­mise sur tout, y compris sur la vali­da­tion des candi­dats à la prési­dence de la Répu­blique ou aux élec­tions. L’Iran est fina­le­ment une répu­blique de papier, dont la dimen­sion révo­lu­tion­naire réside dans le fait qu’elle repose sur des insti­tu­tions entiè­re­ment neuves.

(…)

Comment l’an­ti­sé­mi­tisme s’est-il déve­loppé au point de deve­nir un pilier de la Répu­blique isla­mique ?

S. R. : Dans le prolon­ge­ment de la révo­lu­tion de 1906, le chah a donné des droits aux juifs et leur a permis de deve­nir partie inté­grante de la nation. Jusqu’à la révo­lu­tion isla­mique, les juifs parti­ci­paient plei­ne­ment à l’éco­no­mie, à la société et à la vie poli­tique du pays. Mais, dans le khomey­nisme, se rejoignent au contraire l’an­tiju­daïsme tradi­tion­nel qui existe dans l’is­lam − tout comme dans le chris­tia­nisme – et un anti­sé­mi­tisme importé d’Oc­ci­dent, comme nous l’avons dit. Par consé­quent, un des piliers idéo­lo­giques du régime, dès la révo­lu­tion de 1979, est l’objec­tif de détruire l’Etat d’Is­raël : le djihad « contre l’oc­cu­pa­tion de la Pales­tine par les sionistes » est un devoir sacré pour tout musul­man.

En outre, à partir de la fin des années 1990, une nouvelle rhéto­rique anti­sé­mite appa­raît, avec l’im­por­ta­tion massive des thèses néga­tion­nistes euro­péennes en Iran, parti­cu­liè­re­ment celles de Roger Garaudy, qui publie Les Mythes fonda­teurs de la poli­tique israé­lienne, en 1996, ce qui lui vaut un procès. Les mollahs voient en Garaudy, converti à l’is­lam et ami du régime iranien, dès 1979, un martyr de la liberté d’ex­pres­sion. Et l’ac­cu­sa­tion de géno­cide perpé­tré par les juifs contre les Pales­ti­niens, qui remonte à 1948, ressur­git depuis lors dans le discours du pouvoir iranien.

(…)

Diriez-vous qu’aujourd’­hui l’ex­trême gauche occi­den­tale est aussi naïve que l’ont été en leur temps certains intel­lec­tuels iraniens face à l’is­la­misme ?

A. T. : Je ne sais pas jusqu’à quel point. Mais force est de consta­ter, par exemple, que si certains de ses leaders se sont empres­sés de condam­ner l’ac­tion mili­taire conduite en Iran par les Etats-Unis et Israël – ce qui est, par ailleurs, rece­vable –, ils sont restés muets lorsque la Répu­blique isla­mique a massa­cré des dizaines de milliers de mani­fes­tants en janvier. De plus, la menace nucléaire que l’Iran repré­sente semble leur échap­per.

S. R. : La complai­sance d’une partie de la gauche radi­cale vis-à-vis de dicta­teurs comme Bachar Al-Assaden Syrie ou d’or­ga­ni­sa­tions terro­ristes telles que le Hezbol­lah ou le Hamas fait, en tout cas, écho à la propa­gande de la Répu­blique isla­mique. Se mobi­li­ser contre les souf­frances endu­rées par les civils pales­ti­niens à Gaza, auxquels le gouver­ne­ment israé­lien dénie en outre le droit d’avoir un Etat, nous semble tota­le­ment légi­time. Mais parler de « résis­tance » du Hamas ou du Hezbol­lah, de « la Pales­tine du Jour­dain à la mer », corres­pond à un aligne­ment sur l’agenda poli­tique des mollahs − et non à la défense d’une solu­tion à deux Etats, qui était la posi­tion histo­rique de la gauche depuis des décen­nies.

(…)

A. T. : Pour autant, les isla­mistes ont réussi, en quelques années, ce que le chah n’avait pas réussi à faire en des décen­nies de règne : avoir laïcisé et moder­nisé la société iranienne de fond en comble. Aujourd’­hui, les Iraniens ne vont plus à la mosquée, ne font plus le rama­dan, ils veulent être libres et avoir des droits démo­cra­tiques. La société s’est complè­te­ment sécu­la­ri­sée sous le joug des mollahs. Sur 75 000 mosquées, 50 000 ont été fermées, faute de fréquen­ta­tion ; et les 25 000 qui restent ouvertes sont à moitié vides.

(…)

Ce qui est certain, c’est que la Répu­blique isla­mique est en pleine illé­gi­ti­mité, comme l’a montré le taux de parti­ci­pa­tion aux dernières élec­tions – autour de 10 % à 20 %. Espé­rons que la société iranienne arrive à faire entendre sa voix dans ce grand désordre, et que ce soit fina­le­ment elle qui chasse les mollahs après un soulè­ve­ment popu­laire. C’est aux Iraniens de déci­der de leur avenir.

Virgi­nie Larousse

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