Coalition des résistances artistiques, culturelles et scientifiques
Coalition des résistances artistiques, culturelles et scientifiques
Un appel à créer une coalition des résistances artistiques, culturelles et scientifiques (Cracs) pour faire barrage au monde de l’extrême droite a reçu plus de 100 signatures d’acteurs culturels de tous domaines. Une initiative de lancement de cette Coalition a eu lieu le samedi 30 mai à la marie de Montreuil
« Pour empêcher le RN de gagner, tu as fait quoi ? » Les plus jeunes, un jour, nous poseront la question.
Et faire obstacle, il le faut, c’est urgent. Ce n’est pas simple. Les votes RN ont des causes. Le management néolibéral, en entreprise et dans les services publics, insécurise les salarié·es, démolit les collectifs. Alors chacun·e pour sa peau, le repli sur soi, et les autres, méconnus, fantasmés, semblent des menaces. Insécurisé·es aussi, les employé·es, les ouvrier·es qui hier, en trimant dur, escomptaient s’en tirer. Les voici smicardisé·es, dans la crainte d’endettements ou de loyers impossibles à régler. Et pour leurs enfants, l’ascenseur par l’école est brisé, avec Parcoursup et l’éducation nationale appauvrie
La chute sociale, tous la redoutent. Alors voter RN, pour un ordre imaginaire, restaure l’idée de sa respectabilité, aide à se distinguer des « plus bas que soi », précaires, souvent immigrés. Les votes RN sont les symptômes d’une extrême-droitisation multiforme, encouragée par les partis politiques de droite et, hélas, quelquefois par des discours venant de la gauche. Les violences policières impunies, les discriminations à l’embauche ou pour louer, toutes ces inégalités permanentes envers les racisé·es, les obsessions sur le voile, et les stigmatisations comme « nouveaux barbares » par certains responsables d’Etat, banalisent les visions ethno-nationales du monde social. D’autant que des médias d’ultra-droite décomplexée, chaque heure, activent les haines et l’équation islamophobe : insécurité = immigration = musulman.
Face à l’offensive masculiniste
Parallèlement, les femmes affrontent une offensive masculiniste, qui prône l’inégalité des sexes, la violence verbale et physique envers elles, de la part d’hommes déstabilisés sur le plan identitaire par la dépréciation de la virilité. En monde rural pauvre ou en monde désindustrialisé, d’où viennent tant de votes RN, il n’y a plus ni services publics, ni médecins, ni bistrots, mais des magasins portes closes, des classes, des églises, fermées. Les fanfares, les clubs sportifs n’y survivent pas. Les anciens sont trop pauvres pour secourir les jeunes. Les enfants ne peuvent secourir les parents. Les « entre-soi » populaires s’effondrent et, avec eux, les réputations locales, l’estime de soi, qu’ils généraient. Alors, seules restent comme identités positives : « Etre Français, ça, on ne me l’enlèvera pas », « être un mec qui assure ». Les causes et manifestations de l’extrême droitisation sont donc solides et diverses.
Aussi, endiguer le RN et ceux qui favorisent ses orientations, ne passera pas simplement par des votes. Si on attend ces votes, il sera trop tard. Car la bataille culturelle, nous l’aurons perdue. C’est pourquoi, sans attendre, nous appelons à nous coaliser contre les soubassements culturels de l’extrême droite.
Et dans cette bataille, les intellectuel.les, académiques ou pas, les enseignant·es, les journalistes et les artistes, les acteurs culturels de toutes fonctions, ont un rôle historiquement décisif. Sans mobilisation générale de chacune, de chacun, et dès maintenant, l’extrême droite va gagner. Nous en serons plus ou moins responsables.
Nous ne voulons pas de ce monde
Or, nous ne voulons pas de son monde. Nous ne voulons pas d’une chasse aux migrant·es. Car, non, ce n’est pas l’immigration qui remplit les prisons, c’est en réalité la pauvreté. L’immigration, au contraire, nous enrichit, culturellement, économiquement.
Non, il ne faut pas une flambée de lois sécuritaires, des IA qui contrôlent tout et partout, toujours plus de prisons, des violences policières, des défenses de manifester, une criminalisation du droit de penser. Il ne faut pas une exaspération des défiances, une société de surveillance, avec blanc-seing pour les professions d’ordre, des managers tyranniques aux patrons à poigne en passant par les sociétés privées de sécurité.
Non, les enseignant·es ne doivent pas se muer en sergents-majors, avec des élèves docilisés, en uniformes. Les élus RN protègent les riches, or nous voulons une redistribution réelle des immenses richesses produites, élever les salaires, plus de services publics, élargir les protections sociales et écologiques.
Nous refusons aussi la privatisation intégrale de l’audiovisuel. L’extrême droite voit des « wokes » partout, attentant aux « fondations de la civilisation française ». Pour nous, le féminisme, la culture LGBTQI, l’anticolonialisme ne menacent personne mais ouvrent mille possibilités neuves.
Nous combattons toutes les formes de racisme, dont est victime une partie importante de la population, que ce soit pour sa couleur de peau, sa religion, son nom, son lieu de résidence, son pays d’origine réel ou supposé tel.
A l’international, l’extrême droite au pouvoir, ce sont des permis de polluer à foison. Alors qu’il est urgent d’imposer un immense stop aux intérêts associés pour faire du fric qui ravagent le vivant, le ciel, la terre. Le monde que l’extrême droite fabrique n’est pas le nôtre. Elle ne passera pas si en amont des votes, nous nous engageons à défaire ses représentations du monde. Et à inventer un nouvel imaginaire politique qui rendra les rapports sociaux égalitaires, libres, joyeux, hospitaliers. C’est pourquoi, parce que l’heure est maintenant cruciale, et car il y a danger, nous appelons ce mois de mai 2026 les acteurs culturels de toutes spécialités, à créer une Coalition des résistances artistiques, culturelles et scientifiques (Cracs). Nous ne serons pas celles et ceux pour qui sonne le glas.
Parmi les signataires : Geneviève Azam Economiste, Etienne Balibar Philosophe, Ludivine Bantigny Historienne, Christophe Bonneuil Historien, Michel Broué Mathématicien, Julia Cagé Economiste, Patrick Chamoiseau Ecrivain, Laurence De Cock Historienne, Annie Ernaux Ecrivaine, Eric Fassin Sociologue, Fabrice Flipo Philosophe, Michel Fugain, chanteur, André Grimaldi Professeur de médecine, Robert Guédiguian Réalisateur, Rose-Marie Lagrave Sociologue, François Héran Démographe, Leslie Kaplan Ecrivaine, Pierre Khalfa Economiste, Isabelle Krzywkowski Professeure de littérature, Sandra Laugier Philosophe, Frédéric Lebaron Sociologue, Michèle Leduc Physicienne, Corinne Luxembourg Géographe, Dominique MédaSociologue, Dominique Manotti Ecrivaine, Nicolas Mathieu Ecrivain, Gérard Noiriel Historien, Willy PelletierSociologue, Thomas Piketty Economiste, Dominique Plihon Economiste, Monique Pinçon-Charlot Sociologue,Gisèle Sapiro Sociologue, Tiphaine Samoyault Ecrivaine, Benjamin Stora Historien, Enzo Traverso Historien, Maud Wyler Comédienne, Tassadit Yacine Anthropologue.
La liste des 1000 signataires est ici
Cette tribune a été publiée par Libération le 18 mai.
https://blogs.mediapart.fr/pierre-khalfa/blog/230526/coalition-des-resistances-artistiques-culturelles-et-scientifiques
