14 juillet 2026

Mediapart, 4 juillet, Inès Bennacer. Hamza F : »La désenfantisation à l’œuvre », « adultification » des enfants racisés.

« Hamza la Douane » : quand le racisme nie l’enfance

Hamza F., 13 ans, a passé 48 heures et deux nuits en garde à vue pour un vol de téléphone portable qu’il conteste. Ce collégien d’origine maghrébine a été érigé par l’extrême droite en symbole national de l’insécurité, suite à des vidéos où il commet des incivilités au bord du canal Saint-Martin à Paris. Le mécanisme de désenfantisation à l’œuvre le prive du regard protecteur qu’il convient de poser sur les enfants.

Inès Bennacer

Un enfant arabe, un pistolet à eau à la main : il n’en fallait pas davantage pour nourrir les discours identitaires cette semaine. Hamza F., 13 ans, autoproclamé ironiquement « La Douane » – car il demande deux euros aux riverain·es du canal Saint-Martin sous peine de les arroser –, est devenu la cible d’un déferlement de haine raciste et grossophobe sur les réseaux sociaux, largement relayé par les médias.

« Hamza a été en garde à vue pour un vol qu’il conteste ainsi que les faits de rébellion qui lui sont reprochés, déclare Elsa Marcel à Mediapart. Le Code de procédure pénale est clair : le dispositif policier doit être proportionné au profil de la personne interpellée. Ici, il s’agit d’un enfant de 13 ans, de petite taille et non menaçant. ». Elle dénonce une intervention policière disproportionnée au regard de la situation de l’enfant et ajoute que la famille de ce dernier « déposera plainte à l’encontre de toute personne s’étant rendue coupable d’infractions pénales et atteinte à sa vie privée ».

Le 1er juillet, plusieurs vidéos sur X annoncent : « Hamza, dit “La Douane”, a été interpellé et menotté à proximité du canal Saint-Martin, à Paris. » Sur ces images, on voit le collégien, les bras dans le dos, menotté, entouré d’agents de police ainsi que de véhicules des forces de l’ordre. Soupçonné d’un vol de téléphone portable, il est alors placé quarante-huit heures en garde à vue et passe deux nuits en cellule, confirme son avocate Elsa Marcel à Mediapart. Il en est ressorti vendredi 3 juillet sans aucune poursuite devant un tribunal pour enfants. Selon Le Figaro, il avait déjà été placé en garde à vue quelques jours plus tôt pour des violences qui n’auraient pas non plus fait l’objet de poursuites. (…)

Depuis plusieurs jours, des vidéos circulent massivement sur les réseaux sociaux, le montrant aux abords du canal Saint-Martin, dans le Xe arrondissement de Paris, où la baignade est autorisée depuis le 17 juin en raison de la vague de chaleur. On y voit l’adolescent arroser des passant·es avec un pistolet à eau, provoquer les personnes qui se baignent et multiplier les incivilités. Comme lorsqu’il bloque une femme dans les WC, pousse des riverain·es dans l’eau ou encore jette du mobilier urbain dans le canal. 

Une fois ces séquences devenues virales, Hamza F., s’est retrouvé érigé en symbole du « visage d’une délinquance ordinaire qui pourrit la vie des Français », selon les mots employés par Le Figaro, qui a consacré de nombreux articles au sujet. Le jeudi 2 juillet, le quotidien affiche même en une de son site, sous un bandeau en gras et rouge « Alerte info » : « Paris : Hamza F., dit “La Douane”, terreur du canal Saint-Martin, interpellé à nouveau après un vol de téléphone. »

Les médias du groupe Bolloré ne sont quant à eux pas restés en retrait. CNews a interviewé le jeune garçon avant d’utiliser cette séquence sur son plateau pour alimenter un débat centré sur les questions d’insécurité. Ses parents n’étaient pas présents, et n’avaient pas donné leur accord. Une règle pourtant intangible dans la profession. Mais lorsqu’il s’agit d’un enfant arabe, tous les garde-fous semblent soudain disparaître.

« Ce qu’il se passe est horrible, témoigne auprès de Mediapart Ali F., le père de Hamza. Nous n’avons jamais donné notre accord pour que notre fils soit filmé ni pour que ces images soient diffusées à la télévision. Depuis, nous sommes la cible d’insultes en continu. »

(…)

Comment, dès lors, ne pas voir avant tout dans cette affaire le comportement d’un adolescent turbulent aux besoins éducatifs plutôt que celui d’une menace d’un ensauvagement racial de la société ? 

Pour Fatima Ouassak, militante décoloniale et écologiste, cette séquence dépasse le simple fait divers. Elle y voit une illustration du concept de « désenfantisation », qu’elle a théorisé, et qu’elle définit comme « le processus qui consiste à n’accorder aucune indulgence particulière, aucun droit à l’erreur, aux enfants appartenant aux groupes minoritaires, à les traiter à travers les mêmes préjugés et aussi violemment que les adultes ». Selon elle, Hamza F. a été progressivement privé de son statut d’enfant, « animalisé par la presse, puis diabolisé », dans un traitement médiatique « raciste » qui, estime-t-elle, « dépasse largement les faits eux-mêmes ».(…) s’indigne la militante, qui voit en cela un basculement inédit dans la banalisation de la violence à l’égard des minorités.

Héléna Berkaoui, rédactrice en cheffe du Bondy Blog, dénonce également une instrumentalisation de l’affaire dans un billet. « On le sait, à leurs yeux, les enfants arabes, noirs, roms… n’ont pas droit à la clémence. La mansuétude s’arrête là où commencent leurs visages », écrit-elle. (…) « Originaire du XXe arrondissement de Paris, Hamza a grandi dans un quartier régulièrement pointé du doigt pour les pratiques de contrôles policiers visant les jeunes », relève-t-elle, (…) une représentation médiatique et politique ancienne des jeunes Arabes et Noirs comme figures de l’insécurité », explique Hélèna Berkaoui, faisant notamment référence aux discours sécuritaires qui ont suivi la mort de Zyed Benna et Bouna Traoré en 2005.

(…)  Même chose, en 2023, après la mort de Nahel Merzouk, 17 ans, d’un tir des forces de l’ordre. « Les révoltes urbaines qui ont suivi n’ont jamais été analysées comme une réaction à l’ensemble des violences systémiques que vivent au quotidien ces adolescents non blancs », insiste-t-elle.

Les violences faites aux enfants sont pourtant ces derniers mois au centre du débat public. Leur insécurité a même suscité une vive émotion dans la société, notamment après la mort de Lyhanna et de plusieurs affaires de violences sexuelles en milieu périscolaire.

(…)

Elle prolonge cette réflexion avec le concept anglo-saxon d’« adultification », qui désigne le fait de percevoir des enfants noirs comme plus âgés, plus matures ou plus responsables qu’ils ne le sont. « Ce mécanisme peut conduire à une moindre protection, à une réduction de l’indulgence accordée, et parfois à des réponses institutionnelles plus dures, notamment dans les contextes scolaires, policiers ou judiciaires », explique la militante.

D’autres affaires impliquant des enfants racisés n’ont pas eu droit à un tel écho médiatique, malgré la gravité des faits. En avril 2026, à Espaly-Saint-Marcel (Haute-Loire), Michel V., 64 ans, tire à la carabine à plomb sur des enfants noirs et arabes qui jouent au football sous sa fenêtre.

(…)

Concernant le cas du jeune Hamza, SOS Racisme annonce saisir l’Arcom dans un communiqué publié le 1er juillet. « La stigmatisation de Hamza renvoie à des processus que l’on observe à la croisée de deux réalités : le racisme, d’une part, et la diabolisation de la jeunesse et de l’enfance, d’autre part. Ce phénomène ne date pas d’aujourd’hui. On a commencé l’année avec le bébé Zaïd, qui a été la cible d’une vague de propos racistes abjects en raison de son prénom », rappelle à Mediapart Dominique Sopo, président de l’association.

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