20 octobre 2026

Mediapart. Pierre Jequier-Zalc. 14 octobre. « La GenZ a décidé de faire le spectacle »

https://www.mediapart.fr/journal/france/141026/revolte-de-la-jeunesse-la-fete-comme-arme-destructrice-d-un-pouvoir-tout-gris?

Révolte de la jeunesse : la fête comme arme destructrice d’un pouvoir tout gris

Depuis le début du mouvement lycéen, la bulle médiatico-politique concentre son discours sur les « violences ». Pourtant, cette mobilisation historique est surtout marquée par la fête et la joie comme acte de politisation et de participation d’une jeunesse qui rejette l’horizon qu’on lui impose. Peu importe l’issue du mouvement, le pouvoir a déjà perdu.

Pierre Jequier-Zalc

« Condamnez-vous cette battle d’aura ? » Question absurde qu’aucun n’a encore eu l’audace de poser. Et pour cause, plutôt que de regarder la joie qui habite le mouvement des lycéen·nes en cours depuis plusieurs semaines maintenant, il est bien plus facile de se concentrer sur les feux de poubelles – « vous les condamnez ? » – ou sur les blocages qui virent à l’affrontement après l’intervention de la police – « la jeunesse serait-elle, finalement, gangrenée par la violence ? ». Effet loupe d’un débat médiatico-politique hors sujet.

(…)

Pour toutes ces personnes, il serait sans doute souhaitable de lever la tête de leur écran. (…)

Il suffit, ces dernières semaines, de se déplacer sur les blocages, dans les cortèges, dans les assemblées générales – oui, ça prend plus de temps qu’un tweet – pour observer une joie inédite et un état d’esprit enthousiaste et débordant, que ni la répression aveugle ni la temporisation du gouvernement – qui espère un « essoufflement » qui ne vient pas – n’ont entachés, au contraire.

Et tout le monde, les organisations les soutenant incluses, est dépassé par cette vague. La manifestation parisienne de mardi 13 octobre en a été la plus limpide illustration. Deux cortèges avaient été déclarés dans la capitale : un par les organisations de jeunesse accompagnées de plusieurs syndicats d’enseignant·es et des partis politiques de gauche ; un autre voté lors d’une grande assemblée générale inter-facultés et inter-lycées. Et il n’y a pas eu photo.

La jeunesse lycéenne et étudiante a bien plus répondu à l’appel du second. Preuve que celle-ci ne se laisse instrumentaliser par personne, qu’elle s’auto-organise, sait se coordonner et comprend parfaitement les enjeux de son mouvement, plaçant en tête de cortège la coordination des lycéen·nes, composée notamment des élèves des lycées les moins bien lotis, à l’initiative de ce mouvement.

Il faut alors noter que ce cortège, qui a démarré place de l’Hôtel-de-Ville, s’étendant sur plusieurs kilomètres, était marqué par une joie contagieuse. Celle d’une jeunesse qui reprend en main son avenir, qui refuse les carcans qu’on tente de lui imposer, qui crie, chante, qui est particulièrement inspirée quand il s’agit de rédiger les centaines de pancartes brandies à bout de bras. Tellement que la police a, un temps, cherché à les trier, symbole d’un pouvoir dépassé.

Devant la mairie de Paris, l’Orchestre du Nouveau Monde, formation musicale engagée pour la justice sociale et climatique, reprend L’Internationale, La Marseillaise ou des bandes originales de films de super-héros au départ de la manifestation. Dans le cortège, des fanfares, des enceintes crachant les derniers tubes, des personnes qui dansent, des costumes. À Paris, comme dans tout le pays, cette même énergie débordante.

Au Havre (Seine-Maritime), des pogos avec le rappeur Médine ; sur les blocages des lycées, des chansons reprises à l’unisson ; des battles de danse et d’« aura », parfois même avec la communauté éducative. Celle avec un proviseur à Laval a fait le tour des réseaux sociaux. Plus que cette vidéo virale, il faut lire le texte de ce chef d’établissement :

« Les élèves veulent être entendus.
Je leur réponds qu’ils le sont.
Ils précisent qu’ils veulent être écoutés.
Touché.
Entendre relève de l’acoustique.
Écouter devient politique.
Ils parlent.
Je parle.
Ils répondent.
Je réponds à leur réponse. […]
Ça avance.
Lentement.
Mais ça avance.
La démocratie, parfois, c’est simplement plusieurs personnes qui restent au même endroit assez longtemps pour finir par ne plus être absolument certaines d’avoir entièrement raison. »

Ici demeure l’immense erreur des derniers gouvernements. N’avoir jamais écouté. Penser, encore et toujours, avoir raison. (…) Car en faisant la fête, en débordant des cadres habituels, cette jeunesse est devenue actrice de son futur. Elle impose dans le débat sa vision de l’avenir, parfaitement antithétique à celle prônée par le macronisme. Elle crie ses aspirations. Elle ne proteste contre rien, aucune réforme, aucune mesure voulue par le gouvernement. Elle rejette tout. L’horizon qu’on lui demande de suivre. La passivité qu’on lui impose d’avoir.

Mieux, elle se mobilise pour. (…) Et cela change tout.

(…)  Elle réalise le spectacle, décide du scénario, impose ses acteurs et actrices.

Il y a là quelque chose d’aussi inattendu qu’ébouriffant. Et, d’une certaine manière, de révolutionnaire, au sens que lui donne le philosophe marxiste Henri Lefebvre dans La Proclamation de la Commune (La Fabrique, 2018).

« La Commune ? Ce fut une fête, la plus grande du siècle et des temps modernes », écrit celui qui voit dans l’insurrection du 18 mars 1871 « l’ouverture illimitée vers l’avenir et le possible, sans égard aux obstacles et aux impossibilités qui peuvent barrer la route ». En somme, une révolution « entendue non comme une idéalité abstraite mais comme l’idée concrète de la liberté ».

(…)

Ce mouvement, qu’elle a décidé, l’a fait sortir de ce « spectacle exclusif » dont parle Jean-Jacques Rousseau – celui qui tient les spectateurs et les spectatrices « craintifs et immobiles dans le silence et l’inaction », comme bon nombre de générations l’ont été avant. Non, la jeunesse a rendu « les acteurs eux-mêmes », elle a fait « que chacun se [voit] et s’aime dans les autres, afin que tous en soient mieux unis ». Oui, la Gen Z a décidé de faire le spectacle.

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