https://www.mediapart.fr/journal/international/300623/la-rage-justifie-t-elle-les-pillages?
2023.
La rage justifie-t-elle les pillages ?
Des scènes de pillage de magasins se sont déroulées dans des villes de France depuis jeudi, en réaction à la mort de Nahel. Simple banditisme en marge du soulèvement ? Ces pillages ont-ils en eux-mêmes une dimension politique ? Tentative de réponse, depuis l’analyse de précédents en Argentine (2001), au Burkina Faso (2008) ou à Londres (2011).
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Piller, dévaliser, saccager, voler… La simple manière de nommer un geste similaire le fait déjà résonner différemment. Pour y voir plus clair dans ce domaine sensible, on peut convoquer la notion de répertoire d’actions, qui permet de distinguer des émeutes avec et sans pillages.
En mettant donc de côté les pillages qui se sont produits dans des contextes différents, même s’ils ont souvent comme point commun avec les émeutes des formes de retrait ou d’affaiblissement des autorités, à l’échelle locale ou nationale. Les historiens s’accordent ainsi à dire que, pour la France, les pillages ont pris l’ampleur la plus exceptionnelle qui soit lors de l’exode de mai-juin 1940, alors que nombre de repères légaux et de normes morales volaient en éclats.
Pour rester sur les émeutes urbaines, Alain Bertho, professeur émérite d’anthropologie à l’université Paris VIII, qui a consacré à ces sujets une grande partie de son travail, et écrit deux ouvrages importants, Le Temps des émeutes publié chez Bayard en 2009 puis Les Enfants du chaos, paru à La Découverte en 2016, affirmait dans un entretien à Mediapart : « Jusqu’au début des années 2010, je n’ai pas observé de pillages. J’ai même assisté, à Saint-Denis en 2005, à une scène où toutes les vitrines du centre commercial ont été brisées une à une, à l’exception du cinéma, mais où rien n’a été volé. »
Pour le chercheur, en France, « l’apparition de pillages date des émeutes britanniques de 2011 et n’a fait que se répandre depuis. La montée de la problématique des inégalités, jusqu’à la question de la survie, ne peut y être étrangère. À cet égard, les émeutes en Occident s’alignent sur ce qu’on connaissait déjà en Amérique latine notamment ».
Cette analyse souligne deux éléments importants. D’abord, il existe des circulations des répertoires émeutiers d’un pays à l’autre, même si, pour le dire encore comme Alain Bertho, « les émeutes sont liées à des phénomènes globaux mais s’incarnent localement, dans une histoire nationale précise, tissée par les formes de répression, l’action des forces de l’ordre, le poids de la corruption ou les traditions démocratiques. En Afrique ou en Amérique latine, on voit des émeutes dirigées directement contre la corruption, ce qui n’existe pas en France. La subjectivité émeutière varie en fonction de l’histoire des États-nations ».
Ensuite, les pillages commis par certains émeutiers en Amérique latine, et en Argentine notamment, en 2001 constituent une scène inaugurale où se noue la question de la légitimité de dévaliser certains commerces pour faire face à une situation socio-économique intenable.
Les scènes de pillage scandent en réalité la politique en Amérique du Sud depuis des décennies. En Argentine en particulier, des pillages de supermarchés s’étaient déjà produits en 1989, dans un contexte d’hyperinflation. Mais ce sont ceux survenus dans le Grand Buenos Aires, en marge des journées de révolte des 19 et 20 décembre 2001, qui ont marqué les esprits.
Dans les deux cas, en 1989 et en 2001, ces pillages ont participé à un climat de chaos politique qui a abouti au départ plus rapide que prévu du chef d’État alors en place (Raul Alfonsín en 1989 et Fernando de la Rúa en 2001).
Le sociologue Javier Auyero a publié un texte de référence sur le sujet, intitulé La Zone grise (2007, Siglo Veintiuno Editores), (…)« Si l’on prend des zones où les proportions de gens affamés, désespérés et furieux sont identiques, certaines sont le théâtre de pillages, mais d’autres non », relève-t-il. (…)
Plus généralement, chercheuses et chercheurs rappellent l’absence de lien mécanique entre un contexte économique donné et l’avènement d’une révolte. Il est donc sans doute impossible de trouver une équation politique stable entre une situation sociale et une émeute virant au pillage. Impossible, dès lors, de monter en généralité.
Toutefois, dans un contexte d’inflation inédit et alors que de plus en plus de personnes se disent obligées de voler pour pouvoir se nourrir, vouloir évacuer le pillage du répertoire politique possible des émeutes revient à refuser d’en comprendre certaines causes, même si celles-ci s’avèrent plus complexes que l’appropriation de biens de première nécessité inaccessibles autrement.
À propos de l’Argentine, Javier Auyero parle ainsi d’une « dynamique politique des pillages », faisant du pillage une option d’un répertoire de la contestation plus vaste, allant, à l’époque, des coupures de routes des piqueteros aux marches organisées dans les centres-villes. Le pillage n’est pas un moment suspendu de la contestation, un mouvement spontané et irréfléchi d’une « foule » qui dépasserait les bornes, mais une action qui s’élabore dans une « zone grise » mêlant des acteurs formels et informels. (…)
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Mais la nature des biens pillés ne suffit sans doute pourtant pas à qualifier la nature seulement délinquante, ou également politique, du geste de voler. Que dire, par exemple, de la façon dont le magasin Nike des Halles, dans le centre de Paris, a été dévalisé dans la nuit de jeudi à vendredi ? Est-ce le seul fait de voyous dépolitisés profitant d’un moment de chaos ? La preuve que le capitalisme l’a définitivement emporté puisque même des jeunes en révolte rêvent d’abord de baskets hors de prix ? Une revanche prise par certains jeunes venus de la banlieue sur des magasins du Forum des Halles dont il arrive que les vigiles leur refusent l’accès ? Ou un peu de tout cela à la fois ?
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Mais il est rare que ces scènes de pillage, pour singulières qu’elles soient, ne portent pas des significations politiques, même si celles-ci sont difficiles à saisir, à la fois parce qu’elles ne sont pas univoques politiquement et parce que leur polysémie politique est en outre occultée par un mode opératoire unique et violent.
Deux exemples parmi d’autres pour mesurer ce qu’il peut y avoir à saisir de politique dans des pillages émeutiers. Lors des émeutes de Londres en 2011, la cartographie des pillages et des affrontements montrait que la plupart se localisaient dans les zones frontières entre les quartiers riches et les quartiers populaires, dans des espaces de gentrification où la géographie des territoires matérialisait une « mixité » sociale plus proche de la cohabitation que du mélange, et une hétérogénéité des commerces relevant davantage de la juxtaposition que d’un accès partagé.
Il est donc à la fois nécessaire de comprendre les pillages émeutiers comme des signes ou des opérateurs politiques, et réducteur de n’y voir que le seul produit de la nécessité socio-économique dans laquelle se trouveraient ceux qui les commettent.
Mais si ces pillages heurtent autant une large partie de l’opinion publique qui refuse d’y chercher les significations politiques différentes qu’ils peuvent contenir, c’est sans doute parce que nous sommes collectivement les héritiers d’une histoire faite d’un imaginaire propriétaire et d’une société sécuritaire qui n’a pas toujours été gravée dans le marbre.
C’est cette histoire que retrace Propriété défendue. La société française à l’épreuve du vol. XIXe-XXe siècles (Gallimard, 2021), un ouvrage signé de l’historien Arnaud-Dominique Houte, professeur d’histoire contemporaine à Sorbonne Université. Le chercheur y montre comment, jusqu’au XIXe siècle, « l’état de nécessité » était beaucoup plus facilement invoqué et reconnu qu’aujourd’hui pour défendre des personnes ayant commis certains larcins.
Un rapport durci à la propriété se forge au XIXe siècle et constitue une rupture politique et anthropologique par rapport à un monde marqué, écrit le chercheur, par un « degré élevé de tolérance à l’égard des petites infractions – fraudes mineures, grappillages, pratiques de récupération, etc. ».
