20 octobre 2026

Mediapart. Alexandre Berteau et Mathieu Dejean. L’absorption des droites par l’ extrême-droite.

Après le 17 octobre, le RN et la droite en plein accès de fièvre autoritaire

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Alexandre Berteau et Mathieu Dejean

Les apôtres de « l’union des droites » savourent le moment. Plus que jamais, les mots de la droite et de l’extrême droite se confondent pour commenter les scènes de chaos qui ont émaillé la mobilisation massive du 17 octobre. « Les barbares reviendront car ils ont vu que l’État était faible », a prévenu sur France Inter le candidat Les Républicains (LR) à la présidentielle, Bruno Retailleau, précisant qu’il s’agissait pour lui de personnes « décivilisées ».

Au micro de CNews et d’Europe 1 le lendemain, le président du Rassemblement national (RN), Jordan Bardella, dépeignait quant à lui « des prédateurs de banlieues, des hordes déracinées de sauvages » ayant traversé « le périphérique » des grandes villes pour les piller.

« On est dans une question civilisationnelle », a pour sa part affirmé le patron de Renaissance, Gabriel Attal, sur RTL, fustigeant « une partie de la jeunesse qui considère qu’il n’y a aucun collectif », et assumant que « s’il faut avoir recours à des forces armées [pour protéger des bâtiments publics], il faut le faire ». En conférence de presse, le matin même, Jordan Bardella s’est amusé de cette surenchère verbale, qui gagne jusqu’au camp macroniste. « Pour exister, [Gabriel Attal] veut se placer à droite du Rassemblement national », a-t-il raillé.

La formation d’extrême droite jubile de voir ses adversaires de droite s’inspirer une nouvelle fois de ses mots et de son programme, mais se pense la mieux placée pour tirer profit de cette crise. Au moment où il cherche à s’extirper du scandale déclenché par la révélation des écrits antisémites de jeunesse de Jordan Bardella, le mouvement lepéniste trouve ici une occasion rêvée de justifier le « choc d’autorité » qu’il promet en cas d’arrivée au pouvoir en 2027.

Marine Le Pen elle-même a saisi l’enjeu du moment. Au soir d’une journée marquée par d’innombrables scènes de violences, la cheffe de file du RN a diffusé une allocution solennelle, avant même que le président de la République ne s’exprime. (…)

La quadruple candidate à l’élection présidentielle s’est engagée à appliquer « la règle du casseur-payeur » si elle accède au pouvoir. « Tu casses, tu payes », « tu touches à un policier, tu dors en prison », a abondé son premier ministre putatif, Jordan Bardella, sur CNews et Europe 1, recyclant à son tour la formule lancée en 2024 par Gabriel Attal : « Tu casses, tu répares. Tu salis, tu nettoies. Tu défies l’autorité, on t’apprend à la respecter. »

(…)  Avant de détailler l’« arsenal » répressif que son parti mettrait en place pour « rétablir la sécurité et l’ordre » : abaissement de la majorité pénale à 16 ans, résurrection des peines plancher, suspension des allocations familiales pour les « familles de délinquants récidivistes », instauration de la présomption de légitime défense pour les forces de l’ordre (adoptée en première lecture à l’Assemblée en juillet grâce aux voix du camp présidentiel et du RN)… (…) 

Sur le plan carcéral, le mouvement lepéniste, qui promet la création de quarante mille places de prison, n’hésite pas à s’inspirer de Nayib Bukele, le président autoritaire du Salvador. Celui-ci en a construit le même nombre « en six mois », a vanté Jordan Bardella lundi matin, alors que les conditions de détention de ces milliers de prisonniers entassés dans cette « méga-prison » ont indigné les organisations de défense des droits humains.

Le président du RN a également appelé à « dissoudre toutes les organisations d’ultragauche », sans un mot pour les groupuscules d’extrême droite, pourtant considérés par le renseignement intérieur comme l’une des premières menaces terroristes en France après le djihadisme. Un oubli d’autant plus parlant que le RN continue de financer des figures de l’extrême droite violente, voire de recruter dans ses rangs. Un des principaux prestataires en communication du parti au Parlement européen a d’ailleurs été identifié par StreetPress, ceinture en cuir à la main en guise d’arme, dans des vidéos d’affrontements entre militants identitaires et antiracistes lors de la journée du 17 octobre à Rouen (Seine-Maritime).

 

Les propositions et les discours émanant du reste de la droite témoignent de son rapprochement accéléré avec l’extrême droite. Dans l’analyse des faits, tous saisissent l’opportunité d’instruire le procès de La France insoumise (LFI). Le gouvernement avait ouvert le bal très tôt en affirmant que le mouvement lycéen était manipulé par « LFI et ses proxys de l’ultragauche », selon les mots du premier ministre, Sébastien Lecornu. Jordan Bardella a choisi quasiment les mêmes termes en désignant l’« ultragauche » comme la « branche armée de La France insoumise ». « L’objectif de Jean-Luc Mélenchon n’est pas d’être président de la République, c’est la guerre civile en France », a-t-il asséné.

Logiquement, LFI est donc jugée responsable d’avoir « nourri, alimenté » la violence, selon le candidat Horizons à la présidentielle Édouard Philippe, qui assimile le parti à « une ultragauche qui veut tout conflictualiser ». « Il va falloir changer d’échelle, changer de braquet parce que sinon, on sera submergés à court terme. Ils [LFI] ont armé la violence avec leurs mots d’ordre. Ils brumisent de la violence », martèle aussi Bruno Retailleau.

 

Le diagnostic d’un manque d’autorité du pouvoir est également partagé. Le maire du Havre (Seine-Maritime) comme le patron de LR regrettent par exemple que les blindés de la gendarmerie (baptisés Centaure) n’aient pas été davantage déployés, ou que le ministre de l’intérieur ait momentanément suspendu l’usage d’une grenade après la mutilation d’un adolescent de 15 ans à Lens (Pas-de-Calais).(…)

Bruno Retailleau va même plus loin que le parti de Marine Le Pen sur l’aspect pénal, en proposant d’abaisser l’âge de la majorité pénale à 15 ans et de supprimer les juges d’application des peines. Toujours comme le RN, il fait ouvertement le lien entre insécurité et immigration. « Il faut regarder en face l’échec de l’assimilation des personnes issues de l’immigration, a déclaré le patron de LR lundi après-midi. (…) véritable décivilisation (…)  barbarie.

Des propos dans la droite ligne de ceux prononcés par Jordan Bardella le matin même : « Une très grande partie des pilleurs sont des gens issus de l’immigration qui ne se sentent pas Français. »

Enfin, sur les remèdes, même le libéral-populiste Gabriel Attal glisse sur la pente de l’ultrasécuritaire. Sur RTL, l’ancien premier ministre a par exemple défendu le blocage temporaire et ciblé des réseaux sociaux (comme il l’avait fait en Nouvelle-Calédonie au moment des révoltes de 2024) et des moyens administratifs permis par l’état d’urgence, comme les perquisitions administratives et les assignations à résidence. Il enjoint aussi à « faire des exemples » par des sanctions pénales, et à avoir recours à la reconnaissance faciale et à l’IA.

(…) Le même jour, le patron de Place publique (PP), désormais candidat officiel à la présidentielle, déclarait lui-même que « tout ce qui permettra le retour à l’ordre civil, si c’est limité et si ça correspond à la Constitution, est le bienvenu ».

Pour l’historien spécialiste de la droite Gilles Richard, auteur d’une Histoire des droites en France (Perrin, 2023), ces convergences ne sont pas surprenantes.« Les libéraux au pouvoir ont mis la société dans une situation de crise tellement généralisée qu’ils ne sont plus capables de gouverner par la conviction. Ils le font donc par la répression, parce qu’ils n’ont rien d’autre à proposer », analyse-t-il.

Le philosophe Michel Feher rappelle pour sa part que la droite s’est engouffrée depuis les années 1990 dans une stratégie perdante face au FN-RN, consistant à « reprendre très largement ses tropes, son discours et son programme en espérant récupérer ainsi ses électeurs ». La crise ouverte par le 17 octobre est donc révélatrice d’une absorption des droites par l’extrême droite déjà bien avancée. (…)

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