16 octobre. Le Monde.
Philippe Lazzarini, ancien patron de l’UNRWA : « Ce qui est nouveau, ce n’est pas que le droit international soit violé, c’est que l’on ne s’en cache plus et qu’on en tire presque une fierté »
Dans Témoin de Gaza. Ce qui ne s’efface pas (Editions Favre, 240 pages, 18 euros), Philippe Lazzarini raconte l’anéantissement de Gaza et l’entreprise israélienne de destruction de l’UNRWA, l’agence des Nations unies pour les réfugiés palestiniens. Commissaire général de l’agence de 2020 à mars 2026, il dénonce une « abdication » de la communauté internationale. Il revient aussi sur les accusations de collusion avec le Hamas, les décisions douloureuses qu’il a dû prendre et le risque de voir disparaître toute perspective politique pour les Palestiniens.
Dans votre livre, vous décrivez la volonté ancienne d’Israël de faire disparaître l’UNRWA, notamment parce qu’elle incarne la question des réfugiés palestiniens et de leur droit au retour. Israël est-il en train d’atteindre cet objectif ?
Israël aura tout fait pour y parvenir. Avant le 7 octobre 2023, il y avait toujours cet écart entre le dogme politique et le pragmatisme. Certains politiciens appelaient à la disparition de l’UNRWA, mais l’establishment militaire et le ministère des affaires étrangères étaient beaucoup plus pragmatiques. Ils nous considéraient comme un « mal nécessaire » : ils n’étaient pas d’accord avec la raison d’être de l’agence, mais ils savaient que notre départ créerait un vide.
L’objectif de faire disparaître l’agence est désormais beaucoup plus largement partagé. Tout a été déployé en ce sens : les campagnes de désinformation pour convaincre les donateurs de se retirer, mais aussi les législations adoptées par la Knesset. A Jérusalem-Est, l’une des conséquences de ces mesures a été la prise d’assaut et la saisie de notre siège.
A Gaza, Israël a réussi à nous écarter de la distribution alimentaire, mais pas encore de la santé publique ni de l’éducation. Nous avons toujours 11 000 employés dans la bande de Gaza. Les Israéliens vont continuer à restreindre notre espace opérationnel et à étouffer l’agence financièrement. La Cisjordanie sera la prochaine cible.
Israël a donc réussi à mettre hors jeu une agence mandatée par l’Assemblée générale des Nations unies. Qu’est-ce que cela dit de l’état du système multilatéral ?
C’est un mépris total du système multilatéral. Les lois adoptées par la Knesset ne sont pas conformes au droit international. Jérusalem-Est est un territoire occupé. Lorsque Ben Gvir, [Itamar Ben Gvir, le ministre de la sécurité nationale], et l’adjoint au maire de Jérusalem sont venus superviser la saisie et la destruction de notre siège, leur fierté était profondément choquante. C’est un crachat sur le droit international.
Or cela n’a déclenché que des protestations. On proteste contre la violence des colons, l’expansion des colonies, les violations du droit international, les atrocités commises… Mais cela ne va jamais au-delà.
(…) Ce qui est nouveau, ce n’est pas que le droit international soit violé, c’est qu’on ne s’en cache plus. Désormais, on revendique les violations, on en tire presque une fierté.
(…)
Nous ne sommes pas simplement une organisation qui distribue de la nourriture. Nous nous substituons à l’absence d’institutions publiques palestiniennes. Nous assurons l’éducation, la santé publique et les filets sociaux.
Je suis d’accord pour rendre l’UNRWA inutile à terme. Elle était censée être temporaire. Rendons-la temporaire à nouveau ! Mais cela exige une solution politique. L’agence doit permettre la mise en place d’institutions palestiniennes capables de reprendre ses services. L’alternative à l’UNRWA ne doit pas être une nouvelle tutelle internationale, mais des institutions palestiniennes.
(…)
Il est illusoire de croire que, si l’UNRWA cessait aujourd’hui toutes ses activités, le statut de réfugié des Palestiniens disparaîtrait. Sa définition se trouve dans les résolutions des Nations unies. Ces personnes ont été enregistrées, elles sont réfugiées jusqu’à ce qu’il y ait une solution juste et durable à leur statut.
(…)
Vous dites pourtant que le Hamas lui-même cherchait à influencer l’UNRWA…
On l’oublie souvent, mais nous dérangions aussi le Hamas. Nous enseignons l’inclusion, la diversité, les droits humains, l’égalité entre garçons et filles. Une politique rappelant le respect des genres avait suscité une énorme levée de boucliers. Nos camps de vacances mixtes étaient également très mal vus.
Nous avons fait face à ces pressions. Nos écoles n’étaient pas des écoles d’endoctrinement. Nos politiques étaient claires et nous avions des officiers de neutralité pour les contrôler.
Il ne faut pas oublier non plus qu’Israël a contribué au renforcement du Hamas pour affaiblir l’OLP, décrédibiliser tout interlocuteur palestinien dans un processus de paix et faire obstacle à la création d’un Etat palestinien. Les financements venus du Qatar entraient à Gaza avec son accord.
(…)
Vous évoquez des actes génocidaires à Gaza, mais utilisez assez rarement le terme de génocide…
Je ne me suis jamais empêché de dire qu’il y avait des actes génocidaires. De nombreuses organisations sont arrivées à la conclusion qu’il s’agissait d’un génocide. Tout indique que c’est un génocide.
Mais je ne veux pas que toute la discussion soit réduite à ce terme. C’est une qualification juridique qui porte évidemment toute son horreur, mais qui peut aussi mettre fin à l’écoute et au débat. J’ai essayé de donner davantage de profondeur à la souffrance endurée par les Palestiniens, de raconter ce qui s’est passé et ses conséquences. Ce n’est pas une manière de fuir le mot. C’est une manière de ne pas réduire cette souffrance à une seule qualification. Mais la destruction de Gaza a été actée par la communauté internationale, c’est une honte.
(…)
Le changement ne viendra pas d’Israël. Il faudra des pressions extérieures, comme cela a été le cas pour mettre fin à l’apartheid en Afrique du Sud. La lueur d’espoir, c’est que la mobilisation des opinions publiques ait un réel impact sur nos gouvernements. Cette mobilisation est essentielle, mais elle doit se traduire en décisions politiques.
Dans mon livre, je parle de deux Gaza. Celui que j’ai connu depuis 1990, vibrant, chaleureux, avec ses enfants, ses cerfs-volants, ses odeurs, sa cuisine. Et celui d’aujourd’hui, complètement détruit, où les gens surgissent des décombres, le regard vide. Un monde postapocalyptique. Mais même ce Gaza-là n’efface pas la mémoire de ce qu’a été Gaza, de ce qu’il pouvait être.
Les Israéliens réussiront peut-être à détruire physiquement Gaza, à en faire une terre qui n’appartiendra plus à ses habitants, où les conditions de vie sont devenues insupportables pour ceux qui restent. Mais ils ne réussiront pas à effacer complètement leur histoire.
