29 octobre 2026

Le Monde. Trappes. 23-10. Mustapha Kessous. « On savait qu’un jour ou l’autre, une telle attaque allait arriver »

A Trappes, après les tirs meurtriers, la colère et le fatalisme face au racisme ambiant : « On savait qu’un jour ou l’autre, une telle attaque allait arriver »

Par Mustapha Kessous
REPORTAGE (…)

(….) Il y a d’abord des mots. Ceux d’Ali Rabeh, 41 ans, maire de Trappes (Génération. s), écharpe tricolore qui semble l’étreindre comme pour mieux l’épauler dans cette épreuve. Plus tôt dans la journée, vendredi 23 octobre, au cours d’une matinée venteuse, un homme a tiré au hasard à l’arme automatique dans les rues de cette ville des Yvelines, et dans celles de La Verrière, une commune voisine,« à proximité des mosquées », précise M. Rabeh. Un homme de 26 ans, Pengo B.-W., est mort et cinq autres personnes, dont une fille de 12 ans, criblée de balles, ont été blessées.

Le tireur présumé, Kevin T., 39 ans, a été interpellé et placé en garde à vue peu après. Le Parquet national antiterroriste (PNAT) s’est saisi de l’enquête, ouverte notamment pour « assassinats et tentatives d’assassinats en relation avec une entreprise terroriste avec la circonstance que les faits ont été commis à raison de l’appartenance vraie ou supposée à une prétendue race, ethnie, nation ou religion ».

« Les gens qui ont été visés aujourd’hui auraient pu être ma mère, mes frères, mes belles-sœurs, lance le maire de Trappes, en début d’après-midi, depuis le hall de l’hôtel de ville. C’est probablement une première tentative de crime de masse, à connotation islamophobe et raciste. » Avec un sentiment d’urgence, M. Rabeh évoque, face aux journalistes, une France en grand danger, intoxiquée par des « discours qui consistent, qu’on soit ministre, candidat à la présidentielle, député, [à dire] que tous les maux de cette société sont la responsabilité des arabo-musulmans ». Face à cette haine, l’élu appelle à « la désescalade », « la concorde républicaine ».

Il y a aussi les mots d’Emmanuel Macron, venu à Trappes témoigner de son soutien. En fin d’après-midi, le chef de l’Etat, comme sonné par cette tragique journée, clame d’un ton solennel : « Ce qui s’est passé aujourd’hui est un tournant dans la vie de notre République et de notre nation. » Il poursuit : « Ce qui s’est passé aujourd’hui, c’est un attentat terroriste raciste. C’est un tournant parce que c’est la première fois qu’il y a un acte terroriste planifié pour tuer nos compatriotes, nos enfants, à raison de leur couleur de peau ou de la religion qu’on leur donne. »

Enfin, il y a les mots des habitants de Trappes, des adolescents aux plus âgés. Les mêmes. Désabusés. Résignés. « On savait qu’un jour ou l’autre, une telle attaque allait arriver, argue Moussa Diaby, un commerçant de 32 ans, qui a grandi à côté du square Louis-Pergaud, où est tombée la première victime. A force de dire que les problèmes de la France sont les musulmans, les Noirs et les Arabes, ce qu’on vient de vivre, c’est la suite logique. »

L’islamologue Rachid Benzine, qui habite la ville, partage le même constat. « Ce n’est pas étonnant. J’espère que les gouvernants vont se rendre compte du gouffre dans lequel ils nous emmènent. J’espère que les Français aussi, soupire-t-il. Nous ne sommes pas des punching-balls. Je suis sous le choc de voir des gens sortir dans la rue et mourir parce qu’ils appartiendraient à un groupe présenté comme la menace. »

Vendredi matin, une collégienne de 12 ans et sa mère – qui a exigé l’anonymat – ont échappé de justesse à la mort. « C’est le destin », lâche cette employée d’une quarantaine d’années, venue parler, vers 14 heures, avec les soignants de la cellule médico-psychologique, installée à la mairie de Trappes. Sans larmes, lucides, elles racontent ce moment « traumatisant ».

(…)

Un fin piercing au nez, un voile qui entoure sa tête et un sourire qui ne s’est pas éteint malgré « le choc » et « la dinguerie » qu’elle vient de vivre. Il est « 10 h 15 » et elle doit emmener l’un de ses enfants faire une prise de sang. Elle passe en voiture devant le square Louis-Pergaud « mais je suis bloquée par des policiers, et je vois quelqu’un recouvert d’un drap ». Elle pose une question à un agent : « Je suis infirmière, est-ce que vous avez besoin d’aide ? » Il lui répond oui.

« Je m’approche de cet homme, je lui demande s’il m’entend. Il ne répond pas mais il est conscient », relate Mme Doukara. Un pompier arrive. « On me dit qu’il a trois impacts de balle sur un côté et je vois qu’il en a aussi deux sur l’autre côté, poursuit-elle. Je me rends compte que le monsieur est en train de “gasper”, ce sont les derniers mouvements respiratoires avant que le cœur s’arrête. » Elle commence un massage cardiaque : « Au bout de trois minutes, j’étais KO. »

Au commissariat, où elle est auditionnée, elle découvre l’ampleur d’un drame qui aurait pu être bien pire, en ce jour de prière.(…) Le sourire est toujours présent mais elle se demande comment elle va surmonter ce drame. Cette nuit, elle travaille et pas question de laisser ses collègues « en galère ». Deux amies la croisent et lui glissent un mot de soutien. L’une d’elles tonne : « Il faut que ça cesse. »

A Trappes, les responsables des discours stigmatisants sont tous désignés : les élus de droite et d’extrême droite. Les médias aussi, à commencer par les chaînes d’information en continu. Devant la mairie, alors que la nuit est déjà tombée, plusieurs jeunes se parlent.

(…) D’ailleurs, le maire de Trappes a vivement regretté que le président de la République n’ait pas qualifié l’« attentat » d’« islamophobe ». Lors de sa prise de parole à Trappes, Emmanuel Macron a tenu à marteler que face aux haines « la République tiendra ». Mais n’est-il pas déjà trop tard ? « Il n’est jamais trop tard, a-t-il répondu au Monde.Je veux rappeler ici que la République, c’est l’unité et la concorde. »

(…)

Une heure plus tôt, lorsque des journalistes se sont présentés devant la mairie pour participer au point presse du président, un cameraman a souhaité entrer. Un responsable presse de la municipalité lui a demandé :

« C’est pour quel média ?

– CNews.

– Non. » 

Mustapha Kessous

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