Après Kast au Chili, pourquoi l’extrême-droite gagne-t-elle en Amérique latine ?
Après Kast au Chili, pourquoi l’extrême-droite gagne-t-elle en Amérique latine ?
L’élection à la présidence de José Antonio Kast au Chili, le 14 décembre dernier, le montre une fois de plus : il y a dans le camp de la gauche, chez les progressistes, une sorte de sidération, ou stupeur mêlée d’incompréhension, lorsque l’on en vient à réaliser soudain que l’extrême-droite fascisante peut, en ce premier quart du XXIème siècle, arriver au gouvernement et qui plus est y parvenir par les urnes. Que s’est-il donc passé — et plus particulièrement au Chili, mais pas seulement — pour que de telles tendances si régressives et inquiétantes finissent par s’imposer ?
Après tout, les secteurs populaires chiliens, dans le sillage du coup d’État militaire de 1973 et des politiques néolibérales du général Pinochet, ont bien goûté à la médecine dictatoriale et à ses cruautés et barbaries ! Comment expliquer qu’une partie d’entre eux ait, malgré tout en 2025, choisi d’élire à la tête de leur gouvernement, un fils de nazi non repenti devenu fasciste notoire ? Apparemment c’est à rien n’y comprendre, à moins d’oser s’interroger sur le passé récent et sur les politiques majoritaires menées par la gauche depuis les dernières décennies.
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C’est la raison pour laquelle nous pensons nécessaire de revenir attentivement sur les points aveugles ou mieux dit sur les difficultés passées des forces progressistes du sous-continent qui en dépit de toutes leurs volontés déclarées n’ont pas su ou pu faire face aux grands défis politiques des dernières décennies. On ne le dira jamais assez, quand la droite-extrême prospère et ne cesse de gagner du terrain, au point de prendre pied dans plus un des gouvernements du monde, c’est parce que la gauche —dans ses courants majoritaires — n’a pas fait ce qu’elle aurait pu ou dû faire !
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Dans un capitalisme mondialisé, toujours et encore… la lutte de classes
Ce qui caractérise notre époque — dans le cadre d’un capitalisme chaque fois plus mondialisé, en pleine mutation et à la recherche d’un nouveau souffle —, c’est la combinaison inédite de multiples crises qui inter-agissent les unes avec les autres dont au premier chef la crise climatique ; le tout dopé par la présence de classes possédantes bourgeoises particulièrement prédatrices, mais dont les fractions dominantes sont désormais emportées par le désir insatiable de reconquérir tout ce qui avait été arraché par les classes populaires lors du cycle keynésien précédent, celui des Trente glorieuses (1945–1975).
Alors qu’aujourd’hui la crise de profitabilité des entreprises ne cesse de s’approfondir malgré les espérances — non encore confirmées — d’une nouvelle révolution technologique menée autour de l’IA, jamais ce qu’il faut bien appeler « la lutte des classes » n’a été — dans les faits — aussi déterminante. Et cela, même si elle a été soigneusement invisibilisée par les élites dominantes, tout comme mise en berne par une partie de gauche, et qu’une série de phénomènes nouveaux d’atomisation sociale en brouillent l’indéniable présence.
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C’est en effet, à un formidable affrontement entre classes possédantes (détenant le capital) et classes populaires (ne détenant que le fruit de leur travail pour vivre ou survivre) auquel nous assistons depuis plusieurs décennies à l’échelle du monde. Un affrontement qui jusqu’à présent s’est soldé par une dégradation croissante des conditions d’existence matérielles comme culturelles des classes populaires.
On en retrouve les indices non seulement dans la montée foudroyante depuis une quarantaine d’années des inégalités économiques entre par exemple le 1% des plus riches et les 50% les plus pauvres [3], mais aussi dans la dégradation accélérée partout au monde des rapports de force socio-politiques entre droite et gauche, en faveur de la droite extrême. Plus encore, on en retrouve la marque aujourd’hui au coeur de ces espaces d’informations et de communication constitués autour du web et de ses nouvelles technologies de l’information — dont l’IA — qui sont monopolisées par les GAFAM et devenues, par leur opacité même, chaque fois plus synonymes de contrôle et de dépossession sociale, politique et culturelle pour de larges secteurs de la population. Avec en prime sur ce terrain aujourd’hui si décisif, une gauche démunie et profondément déstabilisée.
Il reste que si les classes dominantes et leurs thuriféraires d’extrême-droite profitent de cette dynamique et agissent en conséquence, il faut reconnaitre qu’une grande partie de la gauche — en particulier celle marquée par ses a priori socio-démocrates ou socio-libéraux — ne voit pas les choses ainsi et surfe allégrement sur le déni. Comme si désormais ces confrontations de classes pourtant grandissantes ne comptaient plus vraiment !
Et même si certains autres courants à gauche ont su — comme une réaction légitime — radicaliser leur discours en pointant du doigt avec raison les oppressions de genre, raciales, ou encore décoloniales en les combinant aux prédations environnementales, rares sont ceux qui ont su les lier organiquement à la marche structurante du capitalisme mondialisé contemporain et à la nécessité de travailler à d’authentiques stratégies politiques d’émancipations qui pourraient en dépasser le cadre actuel, et nous pousser à transiter vers un autre monde possible, post-capitaliste. Car ce recul de l’anticapitalisme ainsi que des utopies transformatrices qui traditionnellement l’accompagnent, ont facilité cet émiettement des luttes qui, aujourd’hui se recoupent sans se lier et ne se rejoignent que pour cultiver leurs différences. Pourtant, en filigrane, la marche du capitalisme triomphant est ressentie, en particulier au sein des classes populaires comme un véritable et unique rouleau compresseur duquel la gauche a été incapable de les soustraire, quand elle n’en a pas été, plus ou moins la complice directe !
Résultats : il en découle pour la gauche, une formidable crise de la stratégie politique ; et en réaction, ont fini par fleurir dans de larges secteurs de la population — en particulier dans les secteurs populaires — des sentiments de cynisme grandissant, accompagnés de colères, de désorientation et de ressentiment, en somme » »d’angoisses collectives nomades » [4] prêtes à se fixer sur n’importe quel bouc-émissaire dressé par l’extrême-droite à la vindicte publique. Avec toutes les conséquences néfastes que l’on sait. En ce sens, on peut dire que ces phénomènes délétères de raidissement social ou mieux dit encore de « néofascisation en cours » participent pleinement à ce qu’on pourrait appeler avec Ugo Palheta : « la cristallisation politique du désespoir ».
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Au Chili : de la révolte de 2019 à l’élection de José Antonio Kast en 2025
C’est dans ce contexte mondial qu’il faut comprendre la victoire de José Antonio Kast lors des dernières élections présidentielles. Et au Chili, on peut en saisir d’autant plus facilement le côté paradoxal, que seulement six ans auparavant – en octobre 2019 – s’y étaient exprimées dans la rue de puissantes volontés populaires de changement à l’encontre des legs autoritaires et inégalitaires laissés par la dictature ; legs auxquels le président de droite d’alors Sebastian Piñera, tout comme les différents gouvernements de la Concertation (oscillant au fil des ans entre le centre-droit et le centre-gauche) n’avaient pas vraiment osé ou voulu s’attaquer.
En fait, il s’est agi d’un authentique soulèvement populaire qui s’est déclenché de manière inattendue à l’occasion d’une hausse annoncée du prix du métro de 30 pesos, et qui a pris la forme dès le 19 octobre 2019 de gestes massifs de désobéissance civile et de manifestations gigantesques qui furent — couvre-feux et État d’urgence à l’appui — violemment réprimées : 31 morts, 3748 blessés (dont 427 de lésions oculaires) et près de 20 000 personnes arrêtées. Elles ne prirent cependant fin qu’un mois plus tard et qu’à la suite d’un accord passé entre partis politiques « pour la paix sociale et la nouvelle constitution », tant il semblait – comme l’évoquait le slogan repris par tous les manifestants – que « ce n’est pas 30 pesos, mais trente ans » d’abus avec lesquels il fallait finir.
De quoi révéler l’ampleur des frustrations collectives vécues depuis au moins trois décennies par de larges secteurs de la population chilienne ! Car après le départ du général Pinochet en 1990 et la mise en place de la transition démocratique, de profondes inégalités économiques et sociales se sont creusées au Chili, contribuant à faire de ce dernier, le pays le plus inégalitaire de l’OCDE. Et il s’est installé un régime – largement cautionné par la Concertation – où, pour le bénéfice des plus riches, les systèmes de santé, d’éducation, de retraites et de gestion de l’eau, ont été complètement ou en grande partie privatisés, objets de profits et d’enrichissement démesurés. Le tout garanti – il faut le souligner – par une constitution mise en place en 1980 par le général Pinochet et dont aucun des principes essentiels n’avaient pu être modifiés depuis par les cinq gouvernements de la concertation. Institutionnalisant l’existence d’un État autoritaire ainsi qu’un fossé infranchissable entre la classe politique et la société civile ; laissant ainsi la société entière à la merci d’une série de verrous constitutionnels anti-démocratiques particulièrement efficaces.
Il faut ajouter à ce sombre tableau d’autres éléments non négligeables. Au fil des dérèglements imposés par les diktats néolibéraux du libre marché capitaliste, on a vu au Chili surgir une série de nouveaux problèmes tout à la fois inédits et préoccupants : l’implantation de puissants groupes mafieux dans le sud compliquant la question des autonomies à accorder au peuple mapuche ; mais aussi la fuite en avant incontrôlée dans l’extractivisme minier se heurtant aux conséquences dramatiques du stress hydrique produit par les changements climatiques ; sans parler des difficultés à gérer sur le mode de l’hospitalité démocratique des flux migratoires stimulés par le tout au marché et la « continentalisation » néolibérale de l’économie latino-américaine.
Il y avait donc au Chili des années 2019–2022 — et couplé à bien des colères et frustrations collectives — un indéniable besoin de changement ; un besoin de changements structurels pensés – au sein de larges secteurs de la population – depuis des aspirations collectives à plus d’égalité sociale ainsi qu’à moins d’impunité vis-à-vis des exactions passées de l’ère Pinochet. Et cela, d’autant plus clairement que ce besoin de changement n’a cessé de s’exprimer les mois suivants, cette fois-ci dans les urnes, tant d’ailleurs au moment du plébiscite validant par un « oui » majoritaire la nécessité d’une Convention constitutionnelle (25 octobre 2020) que lors de l’élection des constituants (dont une forte majorité étaient de gauche) les 15–16 mai 2021, puis plus tard à l’occasion de l’élection du nouveau président de gauche, Gabriel Boric (11 mars 2022), avant d’être cependant abruptement stoppé le 4 septembre 2022… lorsque le projet de nouvelle constitution présenté par la gauche, fut refusé lors du plébiscite de sortie par une large majorité électorale.
Il faut préciser en effet que pendant cette crise, toute ces indéniables avancées de gauche se sont effectuées dans un contexte difficile où les forces de gauche – mouvements sociaux comme partis politiques – sont restés profondément divisées, notamment sur la stratégie à suivre, partagées entre les appels à radicaliser la lutte provenant des mouvements sociaux les plus actifs et déterminés (féministe, étudiant, autochtone), et les volontés des partis de gauche (et en particulier d’une grande partie du « Frente Amplio ») de parvenir coûte que coûte, au moment de la crise de 2019, à des compromis politiques avec le gouvernement de Sebastian Piñera, fussent-ils pris derrière des portes closes et sans validation démocratique préalable. Et cela, en grande partie par crainte d’une intervention des forces armées chiliennes, mais pas seulement, par manque aussi de liens étroits avec les forces vives du pays. Car c’est là une des caractéristiques des forces politiques de gauche de cette période, celle d’être peu enracinées dans les mouvements sociaux, et donc de ne pas être l’expression politique des revendications portées par ces mouvements.
Dès lors, il n’a pas émergé au sein des forces politiques chiliennes de gauche une stratégie politique radicale qui puisse entrainer la société, à la différence de ce qui s’était passé lors des processus constituants menés par Hugo Chavez, Rafaël Correa et Évo Morales, au Venezuela, en Équateur et en Bolivie lors de la première décennie des années 2000, là où existaient autour de la présidence de chacun de ces pays, d’authentiques états-majors politiques de campagne. Et au Chili, cela s’est particulièrement aperçu, au moment de la mise en route de la Convention constitutionnelle, alors qu’une très grande majorité de constituants se situaient en termes de valeurs sociales et culturelles très à gauche de l’échiquier politique, mais sans pour autant disposer d’une perspective politique commune pour en permettre la réalisation effective, et donc pour parvenir à ce que le très avancé projet de constitution qu’ils avaient pu imaginer, puisse être validé majoritairement par la population et résister aux attaques de plus en plus systématiques et concertées de la droite [5].
Bien plus, avec l’élection de Gabriel Boric à la présidence du Chili – un des protagonistes clé de l’accord de paix promu par les partis politiques au moment du soulèvement d’octobre 2019 – s’est très vite imposée « de facto », depuis la présidence une approche politique social-démocrate voire social-libérale qui au-delà de quelques améliorations sociales non négligeables [6], était loin de répondre à l’ensemble des mécontentements et aspirations au changements existant au sein des classes populaires et qui s’étaient si fortement exprimés en 2019.
Il est vrai que le nouveau président ne disposait pas de majorité de soutien, ni au sénat, ni à la chambre des députés, et qu’enfermé dans les limitations touchant à la Convention constitutionnelle – qu’il avait lui-même acceptées lorsqu’il était à la tête du Frente Amplio –, il n’a pu jouer aucun rôle décisif pour orienter les travaux de la convention constitutionnelle et leur offrir une perspective stratégique dotée de quelque chance de victoire. Il est vrai aussi que suite à la défaite du plébiscite du 4 septembre 2022, ses marges de manœuvre politique avaient considérablement diminué, et qu’il n’a pu par la suite mener à bien – dans le cadre d’un strict respect de toutes les règles du marché néolibéral [7] — que certaines réformes très ciblées qu’acceptaient de négocier les oppositions de droite [8], dont celles proposées par la communiste Jeannette Jara, celle-là même qui sera la candidate défaite des forces progressistes, contre José Antonio Kast, en décembre 2025.
Il est vrai surtout que le gouvernement Boric a choisi de rester corseté dans des limites institutionnelles qu’il n’a jamais voulu transgresser, notamment en n’appelant pas à des mobilisations sociales de grande ampleur contre les projets de la droite [9].
Il est vrai enfin que le gouvernement Boric s’est vu – parfois à son corps défendant – participé activement au renforcement d’un Etat fort, avec sous sa présidence le maintien de l’état d’exception en territoire Mapuche, la poursuite vaille que vaille de la criminalisation des mouvements sociaux, et le renforcement du pouvoir des forces de répression, notamment pour pourchasser les immigrés sans papiers. En ce sens les manifestants, les éborgnés et les blessés de la révolte de 2019 pouvaient bien crier avec quelque raison : « Tout ça pour ça ? »
Résultats : loin d’apparaître comme ce président qui ouvrait à nouveau pour le Chili ces nouvelles avenues de liberté dont en 1973 avait parlé avant de mourir Salvador Allende, son gouvernement s’est bien vite retrouvé la cible facile des attaques orchestrées par la droite et la droite-extrême, devenant le responsable tout choisi des maux dont pouvait pâtir le pays. Laissant à l’extrême droite en général, et à Kast en particulier, le champ nécessaire pour surfer sur ces mécontentement latents et se présenter comme le candidat… paradoxalement… du changement véritable.
Les résultats électoraux du deuxième tour des élections présidentielles du 14 décembre 2025, nous donnent cependant une image plus précise de ce qui s’est vraiment joué dans les urnes, et par conséquent comprendre quelques-uns des raisons de fond qui peuvent rendre compte du succès de l’extrême-droite au Chili de 2025.
Même si au sein des grandes villes, José Antonio Kast est largement majoritaire dans les quartiers chics des grandes agglomérations (jusqu’à 90% !), il l’emporte également et largement dans le centre/sud agricole du pays ainsi que dans les régions de la frontière nord. Et cela, grâce au report de voix de Parisi, le candidat populiste du Parti des gens, qui a obtenu près de 20% des voix au premier tour. Le contraste est saisissant : dans les grands centres urbains, comme Santiago et Valparaiso, les frontières sociales sont globalement respectées : quartiers riches pour Kast et quartiers populaires pour Jara. Ce sont d’ailleurs les villes où les mobilisations ont été fortes en 2019, y compris avant cette année décisive, ce qui peut expliquer ce réflexe de classe. Par contre dans les campagnes, les villes moyennes et les petites villes, le vote populaire a été gagné par Kast, en particulier dans les zones à faibles revenus.
On peut donc se demander : pourquoi la gauche a-t-elle perdu dans ces régions le vote populaire ?
Au-delà bien entendu du puissant pouvoir de nuisance médiatique d’une extrême-droite en pleine ascension partout en Amérique latine, il y a sans doute deux grandes séries de raisons politiques que l’on pourrait avancer. La première renvoie à l’alignement progressif d’une bonne partie de la gauche derrière l’idéologie néolibérale, ou au mieux derrière le choix d’un keynésianisme « allégé ». Il n’y a pas (ou plus ?) au sein des forces de gauche majoritaires, ainsi par exemple que pouvait le symboliser l’Unité populaire de Salvador Allende, de projet de rupture, d’utopie mobilisatrice, de véritables alternatives politiques. Un projet de rupture qui parce que mobilisant en particulier les classes populaires, aurait pu contrecarrer ces sentiments collectifs de peur si fortement exacerbés et manipulés par la droite extrême. Il n’y a donc plus de projet de rupture tout à la fois mobilisant et rassurant, à tel point d’ailleurs qu’une bonne partie de la gauche chilienne en est venue à reprendre peu ou prou le discours sécuritaire de la droite : sur l’immigration, l’insécurité urbaine, la nation chilienne, etc. Or on l’imagine bien, si on a le choix et si l’on reste perméable aux campagnes de peur habilement menées par la droite extrême, il va sembler préférable d’opter pour l’original – le projet de la droite -, plutôt que pour la pâle copie de la gauche.
La deuxième série de raisons en découle et renvoie à une illusion – bien souvent véhiculée par la gauche – concernant le rôle de l’État, de ses institutions et de la démocratie parlementaire. La gauche, exception faite de la gauche radicale, continue à croire en la neutralité d’un État ; un État qui ne serait qu’accaparé par une poignée de « profiteurs », et qu’on pourrait rendre à sa nature originelle, simplement en en changeant le personnel ou en se contentant de quelques réformes constitutionnelles ou institutionnelle mineures. Il n’y a donc pas (ou plus ?) de compréhension de la nature de classe de la société et de ses implacables effets sur l’État qui nécessiterait donc des transformations majeures pour pouvoir être véritablement remis au service des intérêts les plus fondamentaux des classes populaires. Résultats : les quelques réformes que le gouvernement de Boric a pu négocier avec l’opposition n’ont pas eu la vertu mobilisatrice attendue, ni non plus ont été perçues comme ayant provoqué d’authentiques améliorations des conditions d’existence des classes populaires, permis de les rassurer sur l’avenir.
Il reste enfin un autre élément clef : la non-compréhension véritable du projet politique auquel les forces de gauche sont désormais confrontées. Car aujourd’hui, ce n’est généralement pas la droite traditionnelle qui revient au pouvoir mais une aile bien plus radicale de la bourgeoisie qui prend le dessus, avant tout en raison de la crise mondiale dont nous avons parlé. Une fraction de plus en plus importante de la bourgeoisie estime ainsi que, pour redresser le taux de profit, il n’est plus possible de recourir aux moyens classiques comme on en trouve à foison dans l’histoire passée : l’expansion géographique, la colonisation, ou même la révolution technologique promise avec l’informatique (et maintenant l’IA), mais qui n’a pas réussi à nous faire entrer dans une nouvelle vague d’expansion.
Elle doit donc chercher d’autres moyens : reprendre tout ce qu’elle a lâché pendant le XXème siècle. Pour cela, elle a besoin d’un État fort avec des dirigeants forts. La démocratie devient un obstacle à ce projet, et la violence d’Etat se meut en norme du pouvoir… avec des lois de plus en plus répressives, la criminalisation des mouvements sociaux, la guerre, etc.
(…)La droite extrême se nourrit des reculs de la gauche, et particulièrement quand cette dernière a pu arriver au gouvernement.
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Patrick Guillaudat
Pierre Mouterde
Paris/Québec, le 2 février 2026
