19 février 2026

« Après Kast au Chili, pourquoi l’ex­trême-droite gagne-t-elle en Amérique latine ? »

Après Kast au Chili, pourquoi l’ex­trême-droite gagne-t-elle en Amérique latine ?

Après Kast au Chili, pourquoi l’ex­trême-droite gagne-t-elle en Amérique latine ?

L’élec­tion à la prési­dence de José Anto­nio Kast au Chili, le 14 décembre dernier, le montre une fois de plus : il y a dans le camp de la gauche, chez les progres­sistes, une sorte de sidé­ra­tion, ou stupeur mêlée d’in­com­pré­hen­sion, lorsque l’on en vient à réali­ser soudain que l’ex­trême-droite fasci­sante peut, en ce premier quart du XXIème siècle, arri­ver au gouver­ne­ment et qui plus est y parve­nir par les urnes. Que s’est-il donc passé — et plus parti­cu­liè­re­ment au Chili, mais pas seule­ment — pour que de telles tendances si régres­sives et inquié­tantes finissent par s’im­po­ser ?

Après tout, les secteurs popu­laires chiliens, dans le sillage du coup d’État mili­taire de 1973 et des poli­tiques néoli­bé­rales du géné­ral Pino­chet, ont bien goûté à la méde­cine dicta­to­riale et à ses cruau­tés et barba­ries ! Comment expliquer qu’une partie d’entre eux ait, malgré tout en 2025, choisi d’élire à la tête de leur gouver­ne­ment, un fils de nazi non repenti devenu fasciste notoire ? Appa­rem­ment c’est à rien n’y comprendre, à moins d’oser s’in­ter­ro­ger sur le passé récent et sur les poli­tiques majo­ri­taires menées par la gauche depuis les dernières décen­nies.

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C’est la raison pour laquelle nous pensons néces­saire de reve­nir atten­ti­ve­ment sur les points aveugles ou mieux dit sur les diffi­cul­tés passées des forces progres­sistes du sous-conti­nent qui en dépit de toutes leurs volon­tés décla­rées n’ont pas su ou pu faire face aux grands défis poli­tiques des dernières décen­nies. On ne le dira jamais assez, quand la droite-extrême pros­père et ne cesse de gagner du terrain, au point de prendre pied dans plus un des gouver­ne­ments du monde, c’est parce que la gauche —dans ses courants majo­ri­taires — n’a pas fait ce qu’elle aurait pu ou dû faire !

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Dans un capi­ta­lisme mondia­lisé, toujours et enco­re… la lutte de classes
Ce qui carac­té­rise notre époque — dans le cadre d’un capi­ta­lisme chaque fois plus mondia­lisé, en pleine muta­tion et à la recherche d’un nouveau souffle —, c’est la combi­nai­son inédite de multiples crises qui inter-agissent les unes avec les autres dont au premier chef la crise clima­tique ; le tout dopé par la présence de classes possé­dantes bour­geoises parti­cu­liè­re­ment préda­trices, mais dont les frac­tions domi­nantes sont désor­mais empor­tées par le désir insa­tiable de reconqué­rir tout ce qui avait été arra­ché par les classes popu­laires lors du cycle keyné­sien précé­dent, celui des Trente glorieuses (1945–1975).

Alors qu’aujourd’­hui la crise de profi­ta­bi­lité des entre­prises ne cesse de s’ap­pro­fon­dir malgré les espé­rances — non encore confir­mées — d’une nouvelle révo­lu­tion tech­no­lo­gique menée autour de l’IA, jamais ce qu’il faut bien appe­ler « la lutte des classes » n’a été — dans les faits — aussi déter­mi­nante. Et cela, même si elle a été soigneu­se­ment invi­si­bi­li­sée par les élites domi­nantes, tout comme mise en berne par une partie de gauche, et qu’une série de phéno­mènes nouveaux d’ato­mi­sa­tion sociale en brouillent l’in­dé­niable présence.

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C’est en effet, à un formi­dable affron­te­ment entre classes possé­dantes (déte­nant le capi­tal) et classes popu­laires (ne déte­nant que le fruit de leur travail pour vivre ou survivre) auquel nous assis­tons depuis plusieurs décen­nies à l’échelle du monde. Un affron­te­ment qui jusqu’à présent s’est soldé par une dégra­da­tion crois­sante des condi­tions d’exis­tence maté­rielles comme cultu­relles des classes popu­laires.

On en retrouve les indices non seule­ment dans la montée foudroyante depuis une quaran­taine d’an­nées des inéga­li­tés écono­miques entre par exemple le 1% des plus riches et les 50% les plus pauvres [3], mais aussi dans la dégra­da­tion accé­lé­rée partout au monde des rapports de force socio-poli­tiques entre droite et gauche, en faveur de la droite extrême. Plus encore, on en retrouve la marque aujourd’­hui au coeur de ces espaces d’in­for­ma­tions et de commu­ni­ca­tion consti­tués autour du web et de ses nouvelles tech­no­lo­gies de l’in­for­ma­tion — dont l’IA — qui sont mono­po­li­sées par les GAFAM et deve­nues, par leur opacité même, chaque fois plus syno­nymes de contrôle et de dépos­ses­sion sociale, poli­tique et cultu­relle pour de larges secteurs de la popu­la­tion. Avec en prime sur ce terrain aujourd’­hui si déci­sif, une gauche dému­nie et profon­dé­ment désta­bi­li­sée.

Il reste que si les classes domi­nantes et leurs thuri­fé­raires d’ex­trême-droite profitent de cette dyna­mique et agissent en consé­quence, il faut recon­naitre qu’une grande partie de la gauche — en parti­cu­lier celle marquée par ses a priori socio-démo­crates ou socio-libé­raux — ne voit pas les choses ainsi et surfe allé­gre­ment sur le déni. Comme si désor­mais ces confron­ta­tions de classes pour­tant gran­dis­santes ne comp­taient plus vrai­ment !

Et même si certains autres courants à gauche ont su — comme une réac­tion légi­time — radi­ca­li­ser leur discours en poin­tant du doigt avec raison les oppres­sions de genre, raciales, ou encore déco­lo­niales en les combi­nant aux préda­tions envi­ron­ne­men­tales, rares sont ceux qui ont su les lier orga­nique­ment à la marche struc­tu­rante du capi­ta­lisme mondia­lisé contem­po­rain et à la néces­sité de travailler à d’au­then­tiques stra­té­gies poli­tiques d’éman­ci­pa­tions qui pour­raient en dépas­ser le cadre actuel, et nous pous­ser à tran­si­ter vers un autre monde possible, post-capi­ta­liste. Car ce recul de l’an­ti­ca­pi­ta­lisme ainsi que des utopies trans­for­ma­trices qui tradi­tion­nel­le­ment l’ac­com­pagnent, ont faci­lité cet émiet­te­ment des luttes qui, aujourd’­hui se recoupent sans se lier et ne se rejoignent que pour culti­ver leurs diffé­rences. Pour­tant, en fili­grane, la marche du capi­ta­lisme triom­phant est ressen­tie, en parti­cu­lier au sein des classes popu­laires comme un véri­table et unique rouleau compres­seur duquel la gauche a été inca­pable de les sous­traire, quand elle n’en a pas été, plus ou moins la complice directe !

Résul­tats : il en découle pour la gauche, une formi­dable crise de la stra­té­gie poli­tique ; et en réac­tion, ont fini par fleu­rir dans de larges secteurs de la popu­la­tion — en parti­cu­lier dans les secteurs popu­laires — des senti­ments de cynisme gran­dis­sant, accom­pa­gnés de colères, de déso­rien­ta­tion et de ressen­ti­ment, en somme » »d’an­goisses collec­tives nomades » [4] prêtes à se fixer sur n’im­porte quel bouc-émis­saire dressé par l’ex­trême-droite à la vindicte publique. Avec toutes les consé­quences néfastes que l’on sait. En ce sens, on peut dire que ces phéno­mènes délé­tères de raidis­se­ment social ou mieux dit encore de « néofas­ci­sa­tion en cours » parti­cipent plei­ne­ment à ce qu’on pour­rait appe­ler avec Ugo Palheta : « la cris­tal­li­sa­tion poli­tique du déses­poir ».

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Au Chili : de la révolte de 2019 à l’élec­tion de José Anto­nio Kast en 2025
C’est dans ce contexte mondial qu’il faut comprendre la victoire de José Anto­nio Kast lors des dernières élec­tions prési­den­tielles. Et au Chili, on peut en saisir d’au­tant plus faci­le­ment le côté para­doxal, que seule­ment six ans aupa­ra­vant – en octobre 2019 – s’y étaient expri­mées dans la rue de puis­santes volon­tés popu­laires de chan­ge­ment à l’en­contre des legs auto­ri­taires et inéga­li­taires lais­sés par la dicta­ture ; legs auxquels le président de droite d’alors Sebas­tian Piñera, tout comme les diffé­rents gouver­ne­ments de la Concer­ta­tion (oscil­lant au fil des ans entre le centre-droit et le centre-gauche) n’avaient pas vrai­ment osé ou voulu s’at­taquer.

En fait, il s’est agi d’un authen­tique soulè­ve­ment popu­laire qui s’est déclen­ché de manière inat­ten­due à l’oc­ca­sion d’une hausse annon­cée du prix du métro de 30 pesos, et qui a pris la forme dès le 19 octobre 2019 de gestes massifs de déso­béis­sance civile et de mani­fes­ta­tions gigan­tesques qui furent — couvre-feux et État d’ur­gence à l’ap­pui — violem­ment répri­mées : 31 morts, 3748 bles­sés (dont 427 de lésions oculaires) et près de 20 000 personnes arrê­tées. Elles ne prirent cepen­dant fin qu’un mois plus tard et qu’à la suite d’un accord passé entre partis poli­tiques « pour la paix sociale et la nouvelle consti­tu­tion », tant il semblait – comme l’évoquait le slogan repris par tous les mani­fes­tants – que « ce n’est pas 30 pesos, mais trente ans » d’abus avec lesquels il fallait finir.

De quoi révé­ler l’am­pleur des frus­tra­tions collec­tives vécues depuis au moins trois décen­nies par de larges secteurs de la popu­la­tion chilienne ! Car après le départ du géné­ral Pino­chet en 1990 et la mise en place de la tran­si­tion démo­cra­tique, de profondes inéga­li­tés écono­miques et sociales se sont creu­sées au Chili, contri­buant à faire de ce dernier, le pays le plus inéga­li­taire de l’OCDE. Et il s’est installé un régime – large­ment cautionné par la Concer­ta­tion – où, pour le béné­fice des plus riches, les systèmes de santé, d’édu­ca­tion, de retraites et de gestion de l’eau, ont été complè­te­ment ou en grande partie priva­ti­sés, objets de profits et d’en­ri­chis­se­ment déme­su­rés. Le tout garanti – il faut le souli­gner – par une consti­tu­tion mise en place en 1980 par le géné­ral Pino­chet et dont aucun des prin­cipes essen­tiels n’avaient pu être modi­fiés depuis par les cinq gouver­ne­ments de la concer­ta­tion. Insti­tu­tion­na­li­sant l’exis­tence d’un État auto­ri­taire ainsi qu’un fossé infran­chis­sable entre la classe poli­tique et la société civile ; lais­sant ainsi la société entière à la merci d’une série de verrous consti­tu­tion­nels anti-démo­cra­tiques parti­cu­liè­re­ment effi­caces.

Il faut ajou­ter à ce sombre tableau d’autres éléments non négli­geables. Au fil des dérè­gle­ments impo­sés par les diktats néoli­bé­raux du libre marché capi­ta­liste, on a vu au Chili surgir une série de nouveaux problèmes tout à la fois inédits et préoc­cu­pants : l’im­plan­ta­tion de puis­sants groupes mafieux dans le sud compliquant la ques­tion des auto­no­mies à accor­der au peuple mapuche ; mais aussi la fuite en avant incon­trô­lée dans l’ex­trac­ti­visme minier se heur­tant aux consé­quences drama­tiques du stress hydrique produit par les chan­ge­ments clima­tiques ; sans parler des diffi­cul­tés à gérer sur le mode de l’hos­pi­ta­lité démo­cra­tique des flux migra­toires stimu­lés par le tout au marché et la « conti­nen­ta­li­sa­tion » néoli­bé­rale de l’éco­no­mie latino-améri­caine.

Il y avait donc au Chili des années 2019–2022 — et couplé à bien des colères et frus­tra­tions collec­tives — un indé­niable besoin de chan­ge­ment ; un besoin de chan­ge­ments struc­tu­rels pensés – au sein de larges secteurs de la popu­la­tion – depuis des aspi­ra­tions collec­tives à plus d’éga­lité sociale ainsi qu’à moins d’im­pu­nité vis-à-vis des exac­tions passées de l’ère Pino­chet. Et cela, d’au­tant plus clai­re­ment que ce besoin de chan­ge­ment n’a cessé de s’ex­pri­mer les mois suivants, cette fois-ci dans les urnes, tant d’ailleurs au moment du plébis­cite vali­dant par un « oui » majo­ri­taire la néces­sité d’une Conven­tion consti­tu­tion­nelle (25 octobre 2020) que lors de l’élec­tion des consti­tuants (dont une forte majo­rité étaient de gauche) les 15–16 mai 2021, puis plus tard à l’oc­ca­sion de l’élec­tion du nouveau président de gauche, Gabriel Boric (11 mars 2022), avant d’être cepen­dant abrup­te­ment stoppé le 4 septembre 2022… lorsque le projet de nouvelle consti­tu­tion présenté par la gauche, fut refusé lors du plébis­cite de sortie par une large majo­rité élec­to­rale.

Il faut préci­ser en effet que pendant cette crise, toute ces indé­niables avan­cées de gauche se sont effec­tuées dans un contexte diffi­cile où les forces de gauche – mouve­ments sociaux comme partis poli­tiques – sont restés profon­dé­ment divi­sées, notam­ment sur la stra­té­gie à suivre, parta­gées entre les appels à radi­ca­li­ser la lutte prove­nant des mouve­ments sociaux les plus actifs et déter­mi­nés (fémi­niste, étudiant, autoch­tone), et les volon­tés des partis de gauche (et en parti­cu­lier d’une grande partie du « Frente Amplio ») de parve­nir coûte que coûte, au moment de la crise de 2019, à des compro­mis poli­tiques avec le gouver­ne­ment de Sebas­tian Piñera, fussent-ils pris derrière des portes closes et sans vali­da­tion démo­cra­tique préa­lable. Et cela, en grande partie par crainte d’une inter­ven­tion des forces armées chiliennes, mais pas seule­ment, par manque aussi de liens étroits avec les forces vives du pays. Car c’est là une des carac­té­ris­tiques des forces poli­tiques de gauche de cette période, celle d’être peu enra­ci­nées dans les mouve­ments sociaux, et donc de ne pas être l’ex­pres­sion poli­tique des reven­di­ca­tions portées par ces mouve­ments.

Dès lors, il n’a pas émergé au sein des forces poli­tiques chiliennes de gauche une stra­té­gie poli­tique radi­cale qui puisse entrai­ner la société, à la diffé­rence de ce qui s’était passé lors des proces­sus consti­tuants menés par Hugo Chavez, Rafaël Correa et Évo Morales, au Vene­zuela, en Équa­teur et en Boli­vie lors de la première décen­nie des années 2000, là où exis­taient autour de la prési­dence de chacun de ces pays, d’au­then­tiques états-majors poli­tiques de campagne. Et au Chili, cela s’est parti­cu­liè­re­ment aperçu, au moment de la mise en route de la Conven­tion consti­tu­tion­nelle, alors qu’une très grande majo­rité de consti­tuants se situaient en termes de valeurs sociales et cultu­relles très à gauche de l’échiquier poli­tique, mais sans pour autant dispo­ser d’une pers­pec­tive poli­tique commune pour en permettre la réali­sa­tion effec­tive, et donc pour parve­nir à ce que le très avancé projet de consti­tu­tion qu’ils avaient pu imagi­ner, puisse être validé majo­ri­tai­re­ment par la popu­la­tion et résis­ter aux attaques de plus en plus systé­ma­tiques et concer­tées de la droite [5].

Bien plus, avec l’élec­tion de Gabriel Boric à la prési­dence du Chili – un des prota­go­nistes clé de l’ac­cord de paix promu par les partis poli­tiques au moment du soulè­ve­ment d’oc­tobre 2019 – s’est très vite impo­sée « de facto », depuis la prési­dence une approche poli­tique social-démo­crate voire social-libé­rale qui au-delà de quelques amélio­ra­tions sociales non négli­geables [6], était loin de répondre à l’en­semble des mécon­ten­te­ments et aspi­ra­tions au chan­ge­ments exis­tant au sein des classes popu­laires et qui s’étaient si forte­ment expri­més en 2019.

Il est vrai que le nouveau président ne dispo­sait pas de majo­rité de soutien, ni au sénat, ni à la chambre des dépu­tés, et qu’en­fermé dans les limi­ta­tions touchant à la Conven­tion consti­tu­tion­nelle – qu’il avait lui-même accep­tées lorsqu’il était à la tête du Frente Amplio –, il n’a pu jouer aucun rôle déci­sif pour orien­ter les travaux de la conven­tion consti­tu­tion­nelle et leur offrir une pers­pec­tive stra­té­gique dotée de quelque chance de victoire. Il est vrai aussi que suite à la défaite du plébis­cite du 4 septembre 2022, ses marges de manœuvre poli­tique avaient consi­dé­ra­ble­ment dimi­nué, et qu’il n’a pu par la suite mener à bien – dans le cadre d’un strict respect de toutes les règles du marché néoli­bé­ral [7] — que certaines réformes très ciblées qu’ac­cep­taient de négo­cier les oppo­si­tions de droite [8], dont celles propo­sées par la commu­niste Jean­nette Jara, celle-là même qui sera la candi­date défaite des forces progres­sistes, contre José Anto­nio Kast, en décembre 2025.

Il est vrai surtout que le gouver­ne­ment Boric a choisi de rester corseté dans des limites insti­tu­tion­nelles qu’il n’a jamais voulu trans­gres­ser, notam­ment en n’ap­pe­lant pas à des mobi­li­sa­tions sociales de grande ampleur contre les projets de la droite [9].

Il est vrai enfin que le gouver­ne­ment Boric s’est vu – parfois à son corps défen­dant – parti­cipé acti­ve­ment au renfor­ce­ment d’un Etat fort, avec sous sa prési­dence le main­tien de l’état d’ex­cep­tion en terri­toire Mapuche, la pour­suite vaille que vaille de la crimi­na­li­sa­tion des mouve­ments sociaux, et le renfor­ce­ment du pouvoir des forces de répres­sion, notam­ment pour pour­chas­ser les immi­grés sans papiers. En ce sens les mani­fes­tants, les ébor­gnés et les bles­sés de la révolte de 2019 pouvaient bien crier avec quelque raison : « Tout ça pour ça ? »

Résul­tats : loin d’ap­pa­raître comme ce président qui ouvrait à nouveau pour le Chili ces nouvelles avenues de liberté dont en 1973 avait parlé avant de mourir Salva­dor Allende, son gouver­ne­ment s’est bien vite retrouvé la cible facile des attaques orches­trées par la droite et la droite-extrême, deve­nant le respon­sable tout choisi des maux dont pouvait pâtir le pays. Lais­sant à l’ex­trême droite en géné­ral, et à Kast en parti­cu­lier, le champ néces­saire pour surfer sur ces mécon­ten­te­ment latents et se présen­ter comme le candi­dat… para­doxa­le­ment… du chan­ge­ment véri­table.

Les résul­tats élec­to­raux du deuxième tour des élec­tions prési­den­tielles du 14 décembre 2025, nous donnent cepen­dant une image plus précise de ce qui s’est vrai­ment joué dans les urnes, et par consé­quent comprendre quelques-uns des raisons de fond qui peuvent rendre compte du succès de l’ex­trême-droite au Chili de 2025.

Même si au sein des grandes villes, José Anto­nio Kast est large­ment majo­ri­taire dans les quar­tiers chics des grandes agglo­mé­ra­tions (jusqu’à 90% !), il l’em­porte égale­ment et large­ment dans le centre/sud agri­cole du pays ainsi que dans les régions de la fron­tière nord. Et cela, grâce au report de voix de Parisi, le candi­dat popu­liste du Parti des gens, qui a obtenu près de 20% des voix au premier tour. Le contraste est saisis­sant : dans les grands centres urbains, comme Santiago et Valpa­raiso, les fron­tières sociales sont globa­le­ment respec­tées : quar­tiers riches pour Kast et quar­tiers popu­laires pour Jara. Ce sont d’ailleurs les villes où les mobi­li­sa­tions ont été fortes en 2019, y compris avant cette année déci­sive, ce qui peut expliquer ce réflexe de classe. Par contre dans les campagnes, les villes moyennes et les petites villes, le vote popu­laire a été gagné par Kast, en parti­cu­lier dans les zones à faibles reve­nus.

On peut donc se deman­der : pourquoi la gauche a-t-elle perdu dans ces régions le vote popu­laire ?

Au-delà bien entendu du puis­sant pouvoir de nuisance média­tique d’une extrême-droite en pleine ascen­sion partout en Amérique latine, il y a sans doute deux grandes séries de raisons poli­tiques que l’on pour­rait avan­cer. La première renvoie à l’ali­gne­ment progres­sif d’une bonne partie de la gauche derrière l’idéo­lo­gie néoli­bé­rale, ou au mieux derrière le choix d’un keyné­sia­nisme « allégé ». Il n’y a pas (ou plus ?) au sein des forces de gauche majo­ri­taires, ainsi par exemple que pouvait le symbo­li­ser l’Unité popu­laire de Salva­dor Allende, de projet de rupture, d’uto­pie mobi­li­sa­trice, de véri­tables alter­na­tives poli­tiques. Un projet de rupture qui parce que mobi­li­sant en parti­cu­lier les classes popu­laires, aurait pu contre­car­rer ces senti­ments collec­tifs de peur si forte­ment exacer­bés et mani­pu­lés par la droite extrême. Il n’y a donc plus de projet de rupture tout à la fois mobi­li­sant et rassu­rant, à tel point d’ailleurs qu’une bonne partie de la gauche chilienne en est venue à reprendre peu ou prou le discours sécu­ri­taire de la droite : sur l’im­mi­gra­tion, l’in­sé­cu­rité urbaine, la nation chilienne, etc. Or on l’ima­gine bien, si on a le choix et si l’on reste perméable aux campagnes de peur habi­le­ment menées par la droite extrême, il va sembler préfé­rable d’op­ter pour l’ori­gi­nal – le projet de la droite -, plutôt que pour la pâle copie de la gauche.

La deuxième série de raisons en découle et renvoie à une illu­sion – bien souvent véhi­cu­lée par la gauche – concer­nant le rôle de l’État, de ses insti­tu­tions et de la démo­cra­tie parle­men­taire. La gauche, excep­tion faite de la gauche radi­cale, conti­nue à croire en la neutra­lité d’un État ; un État qui ne serait qu’ac­ca­paré par une poignée de « profi­teurs », et qu’on pour­rait rendre à sa nature origi­nelle, simple­ment en en chan­geant le person­nel ou en se conten­tant de quelques réformes consti­tu­tion­nelles ou insti­tu­tion­nelle mineures. Il n’y a donc pas (ou plus ?) de compré­hen­sion de la nature de classe de la société et de ses impla­cables effets sur l’État qui néces­si­te­rait donc des trans­for­ma­tions majeures pour pouvoir être véri­ta­ble­ment remis au service des inté­rêts les plus fonda­men­taux des classes popu­laires. Résul­tats : les quelques réformes que le gouver­ne­ment de Boric a pu négo­cier avec l’op­po­si­tion n’ont pas eu la vertu mobi­li­sa­trice atten­due, ni non plus ont été perçues comme ayant provoqué d’au­then­tiques amélio­ra­tions des condi­tions d’exis­tence des classes popu­laires, permis de les rassu­rer sur l’ave­nir.

Il reste enfin un autre élément clef : la non-compré­hen­sion véri­table du projet poli­tique auquel les forces de gauche sont désor­mais confron­tées. Car aujourd’­hui, ce n’est géné­ra­le­ment pas la droite tradi­tion­nelle qui revient au pouvoir mais une aile bien plus radi­cale de la bour­geoi­sie qui prend le dessus, avant tout en raison de la crise mondiale dont nous avons parlé. Une frac­tion de plus en plus impor­tante de la bour­geoi­sie estime ainsi que, pour redres­ser le taux de profit, il n’est plus possible de recou­rir aux moyens clas­siques comme on en trouve à foison dans l’his­toire passée : l’ex­pan­sion géogra­phique, la colo­ni­sa­tion, ou même la révo­lu­tion tech­no­lo­gique promise avec l’in­for­ma­tique (et main­te­nant l’IA), mais qui n’a pas réussi à nous faire entrer dans une nouvelle vague d’ex­pan­sion.

Elle doit donc cher­cher d’autres moyens : reprendre tout ce qu’elle a lâché pendant le XXème siècle. Pour cela, elle a besoin d’un État fort avec des diri­geants forts. La démo­cra­tie devient un obstacle à ce projet, et la violence d’Etat se meut en norme du pouvoir… avec des lois de plus en plus répres­sives, la crimi­na­li­sa­tion des mouve­ments sociaux, la guerre, etc.

(…)La droite extrême se nour­rit des reculs de la gauche, et parti­cu­liè­re­ment quand cette dernière a pu arri­ver au gouver­ne­ment.

(…)

*-*

Patrick Guillau­dat
Pierre Mouterde

Paris/Québec, le 2 février 2026

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