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Calottes glaciaires : « Le point de non-retour est fran­chi »

« Nos obser­va­tions apportent aujourd’­hui la preuve qu’une large secteur de la calotte glaciaire de l’An­tar­c­tique Ouest est entré dans une phase de recul irré­ver­sible. Le point de non-retour est fran­chi ». Voilà ce qu’a déclaré récem­ment le glacio­logue Eric Rignot, Profes­seur à l’Uni­ver­sité de Cali­for­nie, Irvine, dont les propos sont rappor­tés par le New York Times(1).

Le Profes­seur Rignot  coor­donne un programme de recherche sur l’évo­lu­tion de six glaciers qui se jettent dans la Mer d’Amund­sen (rive occi­den­tale du conti­nent antar­c­tique). La région a la forme d’un bol, ouvert du côté de l’océan. Le socle rocheux sur lequel les glaciers avancent est situé sous le niveau de la mer et ne présente pas d’as­pé­ri­tés signi­fi­ca­tives, suscep­tibles de les frei­ner. Du fait du réchauf­fe­ment des eaux, la couche de glace s’amin­cit au niveau du bord du bol. De ce fait, les masses de glace située en aval accé­lèrent leur glis­se­ment vers les eaux plus profondes, ce qui accé­lère leur fonte et augmente les risques de rupture (voir le schéma).

De 1,2 à 4 mètres

La calotte glaciaire de l’An­tar­c­tique Ouest atteint jusqu’à quatre kilo­mètres d’épais­seur par endroits. Les volumes de glace impliqués sont donc énormes. Selon l’équipe du Profes­seur Rignot, à elle seule, la dispa­ri­tion des six glaciers étudiés fera monter le niveau des océans de quatre pieds (1,20 mètres) en quelques siècles. Ce n’est pas tout : cette dispa­ri­tion désta­bi­li­sera plus que proba­ble­ment (most likely) les secteurs adja­cents de la calotte, de sorte que le niveau des mers pour­rait au final s’éle­ver de près de quatre mètres.

Ces conclu­sions sont confir­mées par une autre étude, dont les résul­tats ont été dévoi­lés simul­ta­né­ment. Diri­gée par le Profes­seur Ian Joughin de l’Uni­ver­sité de Washing­ton, elle porte sur un des six glaciers de la région, Thwaites, l’un des plus impor­tants. Selon cette équipe de cher­cheurs, la dispa­ri­tion lente de Thwaites est inévi­table et irré­ver­sible. Même si les eaux chaudes se disper­saient d’une manière ou d’une autre , ce serait “trop peu, trop tard pour stabi­li­ser la calotte glaciaire”, selon Ian Joughin. Et d’ajou­ter : «  Il n’y a pas de méca­nisme de stabi­li­sa­tion ».

En effet, comme j’ai eu l’oc­ca­sion de l’ex­pliquer un jour à peine avant la sortie de ces études (1), le seul méca­nisme suscep­tible de stabi­li­ser la situa­tion, et même de renver­ser la tendance, serait une nouvelle glacia­tion. Or, selon les astro­phy­si­ciens, celle-ci n’in­ter­vien­dra pas avant 30.000 ans…

35 ans de mises en garde

Les obser­va­tions de Rignot et Joughin viennent corro­bo­rer les mises en garde lancées depuis plusieurs décen­nies par d’autres spécia­listes. Les auteurs de l’ar­ticle du New York Times rapportent ainsi qu’un premier aver­tis­se­ment quant à la fragi­lité de la calotte avait été lancé dès 1978 par John H. Mercer, glacio­logue à l’Uni­ver­sité d’Etat de l’Ohio. Selon Mercer, le réchauf­fe­ment dû aux émis­sions de gaz à effet de serre faisait planer une «  menace de désastre  ».

Ce pronos­tic avait été très contesté à l’époque. Mais dix ans plus tard, et un an après le décès de Mercer, le clima­to­logue en chef de la NASA, James Hansen, lançait le même aver­tis­se­ment devant une Commis­sion du Congrès des Etats-Unis. Et encore dix ans plus tard, en 2008, Hansen et huit autres scien­ti­fiques publiaient dans Science un article décor­tiquant en détail la menace évoquée pour la première fois par Mercer.

Mercer arri­vait à sa conclu­sion par un raison­ne­ment théo­rique couplé à une connais­sance fine des carac­té­ris­tiques de l’An­tac­tique Ouest. Hansen et ses collègues y arri­vaient en inter­ro­geant les paléo­cli­mats. Leur démons­tra­tion était impres­sion­nante : il y a 65 millions d’an­nées, la Terre était sans glace ; la glacia­tion de l’An­tar­c­tique s’est produite il y a trente-cinq millions d’an­nées envi­ron ; à ce moment, un seuil fut fran­chi, carac­té­risé par des para­mètres précis en termes de rayon­ne­ment solaire, d’al­bédo et de concen­tra­tion atmo­sphé­rique en gaz à effet de serre ; en compa­rant les valeurs esti­mées de ces para­mètres aujourd’­hui et dans le passé, les auteurs concluaient que nous étions proba­ble­ment en train de fran­chir le seuil dans l’autre sens…

La confir­ma­tion par l’ob­ser­va­tion

La nouveauté des études qui sortent aujourd’­hui est qu’elles se basent sur des obser­va­tions et des mesures, pas sur des raison­ne­ments. Eric Rignot a eu recours à des obser­va­tions par satel­lite, tandis qu’Ian Joughin a conçu un modèle mathé­ma­tique de l’évo­lu­tion du glacier Thwaites. Le fait que ces méthodes diffé­rentes abou­tissent à des résul­tats concor­dants avec les expli­ca­tions théo­riques ne laisse aucun doute sérieux sur l’ex­trême gravité de la situa­tion. Rien ne permet cepen­dant d’es­pé­rer que les déci­deurs en tire­ront les conclu­sions.

Quant aux causes, Rignot et Joughin confirment le méca­nisme déjà mis en lumière par d’autres cher­cheurs avant eux : ce n’est pas le réchauf­fe­ment de l’air mais celui de l’eau qui provoque la dislo­ca­tion de la calotte. Les néga­tion­nistes clima­tiques à la solde des lobbies pétro­liers et char­bon­niers se saisi­ront évidem­ment de cet élément pour clamer haut et fort que le chan­ge­ment clima­tique n’est pour rien dans l’af­faire. Les cher­cheurs, pour leur part, lient les deux phéno­mènes de la façon suivante : l’at­mo­sphère au-dessus de l’An­tar­c­tique est main­te­nue à une tempé­ra­ture très basse par des vents violents tour­nant autour du conti­nent ; du fait du réchauf­fe­ment, la violence de ces vents s’ac­croît, parce que le diffé­ren­tiel de tempé­ra­ture entre l’An­tar­c­tique et le reste du globe augmente ; et la force du vent provoque un mouve­ment des eaux qui « tire » pour ainsi dire les eaux plus chaudes des grands fonds vers la surface.

Ecoso­cia­lisme ou barba­rie: c’est vrai!

Il convient de préci­ser que les projec­tions avan­cées ci-dessus pour ce qui concerne l’élé­va­tion du niveau des mers (1,2 m. et près de 4 m. en quelques siècles) ne concernent que les six glaciers étudiés et la zone envi­ron­nante de l’An­tar­c­tique Ouest. Or, la fragi­li­sa­tion des calottes affecte aussi d’autres régions, en parti­cu­lier le Groen­land et la pénin­sule antar­c­tique – la région du monde où le réchauf­fe­ment (et ici il s’agit bien de réchauf­fe­ment de l’air) est le plus rapide (0,5°C par décen­nie). Les glaces accu­mu­lées dans ces régions, si elles devaient dispa­raître tota­le­ment, équi­vau­draient respec­ti­ve­ment à six et cinq mètres de hausse du niveau des océans.

Il convient de rappe­ler aussi que, selon le Profes­seur Kevin Ander­son, direc­teur d’un des plus pres­ti­gieux centres d’étude du chan­ge­ment clima­tique (Tyndall Center on Climate Change Research), le rythme actuel d’aug­men­ta­tion de la concen­tra­tion atmo­sphé­rique en CO2 nous met sur la voie d’un réchauf­fe­ment de 6°C d’ici la fin du siècle. Selon Anders Lever­mann, un des «  lead authors  » du GIEC, cela corres­pon­drait à une éléva­tion du niveau des mers d’une douzaine de mètres dans les mille à deux mille ans à venir (3).

Il convient enfin et surtout de rappe­ler que les méca­nismes capi­ta­listes imagi­nés depuis plus de vingt ans (Rio, 1992) par les néoli­bé­raux (primes, quotas, droits d’émis­sions échan­geables, taxes, et autres « inter­na­li­sa­tions des exter­na­li­tés » – qui servent de prétexte à une gigan­tesque vague d’ap­pro­pria­tion des ressources) ont été et sont impuis­sants à inflé­chir la courbe des émis­sions de gaz à effet de serre : au contraire, elles augmentent plus vite depuis le tour­nant du siècle!

Cette impuis­sance ne peut qu’aug­men­ter à l’ave­nir. Pour faire face à la situa­tion d’ur­gence abso­lue dont la réalité vient d’être confir­mée par les cher­cheurs, il faudrait 1°) que les émis­sions des pays déve­lop­pés dimi­nuent tout de suite d’au moins 11% par an ; 2°) que les respon­sables capi­ta­listes du désastre soient contraints de finan­cer un gigan­tesque plan mondial d’adap­ta­tion, incluant notam­ment la protec­tion des zones côtières.

Il est insensé de croire que des objec­tifs aussi ambi­tieux puissent être atteints dans le cadre du marché. Ils ne peuvent être atteints que par la remise en cause fonda­men­tale de l’ac­cu­mu­la­tion capi­ta­liste et la plani­fi­ca­tion de la tran­si­tion écolo­gique. Réus­sir celle-ci démo­cra­tique­ment et dans la justice sociale néces­site à tout le moins l’ap­pro­pria­tion collec­tive du secteur de l’éner­gie, l’ex­pro­pria­tion du secteur du crédit, la suppres­sion des produc­tions nuisibles et inutiles, la loca­li­sa­tion des produc­tions (en prio­rité agri­coles), le libre accès aux tech­no­lo­gies vertes, une nouvelle orga­ni­sa­tion de l’es­pace et de la mobi­lité, ainsi que la réduc­tion radi­cale du temps de travail, sans perte de salaire, avec embauche compen­sa­toire et baisse des rythmes de travail.

Frères humains qui après nous vivez…

Il n’est pas facile de conclure cet article sans verser dans l’es­cha­to­lo­gie catas­tro­phiste. Car la catas­trophe est là en vérité. Elle est en marche, inexo­rable. Si Rignot et Joughin ont raison – et croire qu’ils ont tort serait le comble de la dérai­son ! – rien ne peut l’ar­rê­ter et elle est irré­ver­si­ble… pour 30.000 ans au moins. Pour la limi­ter au maxi­mum, tirons les conclu­sions qui s’im­posent. Refu­sons le nihi­lisme misan­thro­pique des crétins pour qui la vraie nature, c’est la nature sans l’être humain. Dénonçons le cynisme crimi­nel de celles et ceux qui préfèrent imagi­ner la fin du genre humain que la dispa­ri­tion du capi­ta­lisme. Inter­pel­lons les scien­ti­fiques pour qu’ils sortent de leur tour d’ivoire et descendent dans l’arène sociale. Sonnons le tocsin sans trêve ni repos, dans nos asso­cia­tions, dans nos syndi­cats, partout.

L’al­ter­na­tive anti­ca­pi­ta­liste, écoso­cia­liste, n’est pas une posture « idéo­lo­gique » mais une néces­sité objec­tive, impé­rieuse, incon­tour­nable. Agis­sons ensemble pour trans­for­mer cette néces­sité en conscience avant qu’il ne soit trop tard. Sinon, il ne nous restera vrai­ment plus qu’à implo­rer le pardon de nos descen­dants et descen­dantes, à la façon de François Villon: « Frères humains qui après nous vivez/ N’ayez le cœur contre nous endurci/ Car si pitié de nous pauvres avez/ Dieu en aura plutôt de vous merci ».    

  1. « Scien­tists Warn of Rising Oceans from Polar Melt », New York Times, May 12. http://www.nytimes.com/2014/05/13/science/earth/collapse-of-parts-of-west-antar­c­tica-ice-sheet-has-begun-scien­tists-say.html?_r=1
  2. Discours au meeting de la LCR, 11 mai. http://www.youtube.com/watch?v=TzR6GkfTBYQ&list=PLWrLel4u0C80hJ8i­zacfz­wrZcNEes0irH
  3. http://www.lcr-lagauche.org/plus-de-renou­ve­lables-ou-moins-demis­sions/

Article publié sur le site http://www.lcr-lagauche.org/calottes-glaciaires-le-point-de-non-retour-est-fran­chi/

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