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« Face à Omicron, un gouver­ne­ment discré­dité »

# 9 – Janvier 2022 : note du groupe de réflexion sur la crise sani­taire.

Un gouver­ne­ment en échec qui conti­nue à détruire l’hô­pi­tal public

La nouvelle flam­bée épidé­mique liée au variant Omicron du SARS-CoV-2 se déve­loppe au plan inter­na­tio­nal. Elle illustre le risque d’ap­pa­ri­tion de nouveaux variants entre­tenu par la circu­la­tion élevée du virus en parti­cu­lier dans les pays n’ayant pas accès aux vaccins. Ses consé­quences sur la morta­lité des popu­la­tions illus­trent aussi concrè­te­ment l’im­pact des inéga­li­tés d’ac­cès aux soins et notam­ment aux vaccins. Elle pose à nouveau avec acuité l’ur­gence d’ob­te­nir la levée des brevets sur les vaccins.

Sa dyna­mique en France, comme ailleurs dans le monde, est excep­tion­nel­le­ment forte. Avec désor­mais plus de 350 000 conta­mi­na­tions par jour, la France est un des pays où l’épi­dé­mie se déve­loppe le plus vite. En semaine 52 (dernière semaine de décembre 2021), une très forte progres­sion de la circu­la­tion du SARS-CoV-2 a été obser­vée sur l’en­semble du terri­toire, en lien avec la diffu­sion très rapide du variant Omicron. Le taux d’in­ci­dence a atteint 1 908 cas pour 100 000 habi­tants, soit près de 2% de la popu­la­tion testée posi­tive. Il s’éle­vait à 3 606 chez les 20–29 ans et 2 905 chez les 30–39 ans. Les plus fortes augmen­ta­tions du taux d’in­ci­dence étaient obser­vées en Outre-mer, notam­ment à Mayotte (870, +664%) et en Guade­loupe (1 218, +486%). Les nouvelles hospi­ta­li­sa­tions étaient en hausse dans la quasi-tota­lité des régions, plus marquée chez les moins de 40 ans, et parti­cu­liè­re­ment chez les moins de 10 ans1. La forte circu­la­tion virale dans la popu­la­tion infan­tile est source d’inquié­tude en lien avec des compli­ca­tions, rares mais bien réelles, de myocar­dites et de syndromes inflam­ma­toires poly-systé­miques.

Néan­moins, d’après les premières études épidé­miques et expé­ri­men­tales, si Omicron est beau­coup plus conta­gieux, il semble géné­rer moins de formes graves. Surtout, la vacci­na­tion, notam­ment avec un schéma vacci­nal complet à 3 doses, permet en très grande partie d’évi­ter celles-ci (près de 25 fois moins de risques !). Réci­proque­ment, les adultes non-vacciné.es forment une caté­go­rie très large­ment surre­pré­sen­tée dans les unités de soins critiques des hôpi­taux français2. Cela a amené des méde­cins hospi­ta­liers à tirer le signal d’alarme sur la situa­tion d’un certain nombre de services. André Grimaldi3 a ainsi déclaré : « Aujourd’­hui à l’hô­pi­tal, il y a un tri dont personne ne parle »4. Poin­tant ainsi l’im­pact de la satu­ra­tion de certains services de réani­ma­tion dans les régions très touchées (Ile de France et PACA notam­ment, mais aussi aux Antilles par exemple) sur la prise en charge des malades et des urgences en géné­ral.

Or, selon les hypo­thèses les plus vrai­sem­blables main­te­nant exami­nées par l’Ins­ti­tut Pasteur – un virus envi­ron 80 % plus trans­mis­sible et 80 % moins sévère –, jusqu’à 5 200 personnes par jour pour­raient être hospi­ta­li­sées au pic de l’épi­dé­mie si la trajec­toire actuelle ne s’in­flé­chit pas. S’il appa­raît qu’au retour des vacances de fin d’an­née les Français ont réduit de 10 % leurs contacts, le pic pour­rait être réduit à 3 600 – soit le niveau atteint lors du premier pic de 2020 –, voire 2 500, si cette réduc­tion est de 20 %5.

En France, la situa­tion est donc extrê­me­ment tendue à l’hô­pi­tal et dans certains services de réani­ma­tion. L’élar­gis­se­ment et le main­tien à un très haut niveau de la couver­ture vacci­nale demeure de ce point de vue un enjeu fonda­men­tal, dont on ne peut négli­ger l’im­por­tance dans la lutte contre la pandé­mie et ses consé­quences pour la santé des popu­la­tions et le système de soin. C’est cet enjeu qui justi­fie aussi que la mobi­li­sa­tion pour la levée des brevets sur les vaccins se renforce au niveau natio­nal, euro­péen et mondial. Mais la situa­tion de crise actuelle du système hospi­ta­lier en France, très grave, est direc­te­ment la consé­quence du bilan catas­tro­phique du gouver­ne­ment dans la gestion de la crise sani­taire et de la destruc­tion de l’hô­pi­tal public qu’il a impla­ca­ble­ment pour­sui­vie après les gouver­ne­ments qui se sont succé­dés depuis 2008.

En décembre 2019, avant même le déclen­che­ment de la pandé­mie au niveau mondial, 600 chefs de services aler­taient sur l’état de crise profonde de l’hô­pi­tal public en France et menaçaient de démis­sion­ner pour qu’on arrête de le consi­dé­rer comme une entre­prise6. Ils inter­ve­naient notam­ment dans le contexte d’une épidé­mie de bron­chio­lite qui venait de satu­rer les services d’ur­gence pédia­trique et avait mis en danger la prise en charge de très nombreux nour­ris­sons. Or, sur les quatre dernières années, ce sont plus de 17000 ferme­tures de lit qui sont inter­ve­nues dans l’hô­pi­tal public, dont 5 700 depuis 2020 et le début de la crise en Fran­ce… La réponse du gouver­ne­ment aux reven­di­ca­tions des soignant.es au moment du « Ségur de la santé » a clai­re­ment été une trahi­son ainsi qu’un déni massif des sacri­fices consen­tis et des besoins consi­dé­rables que la crise avait souli­gnés. Elle n’a produit aucune rupture avec les orien­ta­tions qui avaient été prises depuis le gouver­ne­ment Sarkozy qui avaient conduit l’hô­pi­tal public au bord de l’ef­fon­dre­ment. Au contraire, celles-ci ont été confir­mées par le ministre de la santé.

Un plan d’ur­gence pour l’hô­pi­tal, un plan d’ur­gence pour l’école

La rupture radi­cale avec cette poli­tique et la mise en place d’un véri­table plan d’ur­gence pour l’hô­pi­tal public sont les vrais impé­ra­tifs immé­diats dictés par la situa­tion. L’aug­men­ta­tion du nombre de lits asso­ciée aux embauches corres­pon­dantes de méde­cins, d’in­fir­mièr.es, d’aides-soignant.es, etc., est une urgence. Pour restau­rer la qualité des soins, mais égale­ment pour restau­rer des condi­tions de travail accep­tables pour les soignant.es. Mais aucun progrès dans ce domaine ne pourra être réalisé, non seule­ment sans une recon­nais­sance réelle des quali­fi­ca­tions et une reva­lo­ri­sa­tion véri­table des salaires, mais sans une rupture avec les modes de « gouver­nance » actuels de l’hô­pi­tal public. Non, l’hô­pi­tal n’est pas une entre­prise ! Il faut mettre fin aux logiques mana­gé­riales et finan­cières qui se sont déve­lop­pées dans les deux dernières décen­nies. Il faut mettre fin à la bureau­cra­tie gestion­naire et comp­table, et au mana­ge­ment brutal dont elle a amené le déve­lop­pe­ment, avec sa cohorte d’aber­ra­tions dans la prise en charge des patient.es, de travail empê­ché et de souf­france par surcharge et perte de sens du travail. Il faut reve­nir au cœur de la mission de soin et permettre à tou.tes les soignant.es de la retrou­ver comme leur prio­rité profes­sion­nelle. Il faut rompre clai­re­ment et radi­ca­le­ment avec toute cette logique morti­fère, avec sa cohorte de ferme­ture de lits, de services et d’hô­pi­taux, et leurs consé­quences en termes d’ex­plo­sion des inéga­li­tés d’ac­cès aux soins et de discon­ti­nuité terri­to­riale du service public.

Dans ce contexte d’ur­gence sani­taire, alors que l’hô­pi­tal public et ses agents sont au bord de la rupture, la force de la grève du 13 janvier dans l’édu­ca­tion, avec des taux de grévistes rare­ment atteints depuis 20037 et une grande variété des caté­go­ries impliquées – profes­seur.es des écoles, direc­trice.eurs, ensei­gnant.es du 2nd degré, person­nel de vie scolaire (CPE et AED) et d’in­clu­sion scolaire (AESH), person­nels de santé et du service social, et même person­nel de direc­tion et corps d’ins­pec­tion – témoigne du degré d’exas­pé­ra­tion égale­ment très fort atteint dans ce secteur face aux incon­sé­quences du ministre de l’édu­ca­tion et du gouver­ne­ment.

Comme pour l’hô­pi­tal public, la crise dans laquelle l’école est plon­gée illustre la gestion à la fois brutale et inco­hé­rente de la situa­tion sani­taire par le gouver­ne­ment et les consé­quences des contre-réformes succes­sives conduites depuis près de deux décen­nies. La mobi­li­sa­tion réagit à la radi­ca­lité des attaques conduites par le ministre de l’Edu­ca­tion Natio­nale depuis 2017, avec leurs effets destruc­teurs pour le service public d’édu­ca­tion, et au refus de chan­ger de cap et de mobi­li­ser les ressources supplé­men­taires à même de garan­tir une véri­table conti­nuité péda­go­gique et de lutter contre les inéga­li­tés scolaires que creusent la pandé­mie : plan ambi­tieux de recru­te­ment assis sur une reva­lo­ri­sa­tion des salaires, des statuts et des missions, moyens supplé­men­taires d’en­sei­gne­ment pour allé­ger les effec­tifs et assu­rer les rempla­ce­ments, renfor­ce­ment du service social aux élèves et du service de santé, renfor­ce­ment des vies scolaires, etc.

Ainsi, la poli­tique du ministre de l’édu­ca­tion est une autre illus­tra­tion, parmi les plus écla­tantes, du refus du pouvoir de construire une réponse globale à la crise, mettant au cœur de ses enjeux la protec­tion de la société dans son ensemble et le main­tien des services publics et des protec­tions sociales. Elle souligne l’ur­gence d’une réorien­ta­tion radi­cale des poli­tiques de santé, d’édu­ca­tion, d’en­sei­gne­ment supé­rieur et de recherche, de soli­da­rité et de protec­tion sociale, etc. Dans ce contexte, le soutien dont la grève de l’édu­ca­tion a béné­fi­cié parmi les parents d’élèves et dans la popu­la­tion plus large­ment, témoigne aussi d’une exas­pé­ra­tion gran­dis­sante dans la popu­la­tion. Elle mani­feste un regain de la conscience que la gestion de la crise et de ses effets par le pouvoir est inef­fi­cace.

Un gouver­ne­ment discré­dité auquel il faut oppo­ser l’al­ter­na­tive d’une véri­table démo­cra­tie sani­taire

Macron et le gouver­ne­ment sont à nouveau mis en diffi­culté par l’ac­cu­mu­la­tion de leurs mensonges, de leurs incon­sé­quences et de leurs manque­ments dans la gestion de la crise sani­taire depuis bien­tôt deux ans. Ils appa­raissent toujours comme aussi inca­pables de construire une réponse globale, effi­cace et cohé­rente, face à la pandé­mie. La France, avec une couver­ture vacci­nale dépas­sant les 77 %, atteint déjà un taux de vacci­na­tion très élevé8. Mais les limites de la stra­té­gie vacci­nale déve­lop­pée depuis l’été et assise sur le recours au passe sani­taire, soulignent aujourd’­hui l’in­suf­fi­sance des ressources et des moyens effec­tifs mis au service de l’élar­gis­se­ment de la couver­ture vacci­nale en direc­tion des popu­la­tions les plus éloi­gnées du système de santé, qui sont aussi très large­ment les plus pauvres et les plus isolées. Pour­tant, dans le contexte d’une nouvelle flam­bée de conta­mi­na­tions liée à l’émer­gence du variant Omicron, il aurait été possible par exemple, pour un gouver­ne­ment animé par l’in­té­rêt géné­ral et le sens du service public, de s’ap­puyer sur le maillage terri­to­rial des établis­se­ments scolaires, primaires et secon­daires, pour relan­cer la campagne vacci­nale et mener avec effi­ca­cité une poli­tique « d’al­ler vers », en direc­tion des enfants, des jeunes et des parents d’élèves encore non vacciné.es. Even­tuel­le­ment en retar­dant la rentrée des congés de fin d’an­née… Parmi les 5 millions d’adultes non-vacciné.es en France actuel­le­ment, il n’y a pas, loin de là, que des mili­tant.es ou des sympa­thi­sant.es des thèses hostiles à la vacci­na­tion et/ou rallié.es aux thèses conspi­ra­tion­nistes. Thèses que, rappe­lons-le, il faut combattre avec éner­gie et qui alimentent une dérive réac­tion­naire dans les mobi­li­sa­tions contre le passe vacci­nal aujourd’­hui, comme contre le passe sani­taire hier.

Mais, là où l’ef­fort devrait porter sur l’ur­gence d’al­ler vers les oublié.es de la vacci­na­tion – les plus pauvres, les plus éloi­gné.es des grands centres de vacci­na­tion, les plus éloi­gné.es d’in­ter­net, les précaires, les Sans Domi­cile, les plus fragiles face au Covid-19 et les moins vacciné.es, notam­ment les personnes âgées – là où il devrait porter sur les moyens à mettre en œuvre pour élar­gir rapi­de­ment la couver­ture vacci­nale chez les enfants, dont les chiffres d’hos­pi­ta­li­sa­tion grimpent signi­fi­ca­ti­ve­ment, là où il devrait porter à nouveau sur l’ur­gence de bâtir les gestes barrières avec les popu­la­tions, il se réduit, après un nouvel acte de « gouver­nance » soli­taire de la crise par l’exé­cu­tif, à un « passe » imposé d’en haut par le gouver­ne­ment. Alors que dans le même temps, au plan inter­na­tio­nal, il conti­nue de s’op­po­ser à la levée, même tempo­raire, des brevets… Pour­tant, rompre avec le cadre actuel de propriété des vaccins, capi­ta­liste et marchand, serait un élément déci­sif de renfor­ce­ment de la confiance des popu­la­tions dans les solu­tions vacci­nales.

Le pouvoir cherche encore à se donner les appa­rences de la rigueur et de l’ef­fi­ca­cité, et à s’exo­né­rer de ses respon­sa­bi­li­tés dans la situa­tion alors que Macron conti­nue à gérer la pandé­mie de manière auto­ri­taire, opaque et inef­fi­cace. Pour construire une alter­na­tive à cette mauvais gestion, avec la levée des brevets et la trans­for­ma­tion des vaccins en biens communs, c’est une poli­tique de santé publique globale, démo­cra­tique et égali­taire, contrô­lée par la popu­la­tion, qu’il faut construire. Une poli­tique qui s’adres­se­rait à la société et à la popu­la­tion dans son ensemble en tenant compte de tous ses besoins. Bien que la vacci­na­tion demeure dans ce cadre une réponse centrale9, une telle poli­tique sani­taire ne peut se limi­ter à une injonc­tion du pouvoir à se faire vacci­ner.

# 9 – Janvier 2022 : note du groupe de réflexion sur la crise sani­taire.

Notes

1 Selon le point épidé­mio­lo­gique de Santé Publique France publié le 6 janvier dernier.

2 Si l’on consi­dère les chiffres bruts publiés par la DREES, la propor­tion des non-vacci­nés semblent beau­coup moins écra­sante. Mais la taille des deux popu­la­tions n’est pas égale. Chez les plus de 20 ans, la popu­la­tion non-vacci­née est neuf fois infé­rieure à la popu­la­tion vacci­née. En propor­tion de chaque groupe la part des hospi­ta­li­sa­tions en soins critiques est donc très inégale. En outre si le nombre d’en­trée brute en réani­ma­tion des deux groupes est compa­rable, le nombre des sorties et la durée des séjours n’est pas la même. Ainsi avec un flux égal d’en­trées, les non-vacciné.es finissent par être plus nombreux à terme. Cf cet article des « déco­deurs » (le Monde du 4 janvier dernier) : https://www.lemonde.fr/les-deco­deurs/article/2022/01/04/covid-19-la-majo­rite-des-patients-en-reani­ma­tion-sont-bien-non-vaccines_6108190_4355770.html

3 Profes­seur émérite de diabé­to­lo­gie au CHU de la Pitié-Salpê­trière. Auteur notam­ment avec Frédé­ric Pierru de « Santé : urgence », paru aux éditions Odile Jacob en Octobre 2020.

4 « A l’air libre » émis­sion de Média­part du 3 janvier 2022. Lien dispo­nible sur le site.

5 https://mode­li­sa­tion-covid19.pasteur.fr/variant/Insti­tutPas­teur_Comple­ment_Analyse_Impact_Omicron_20220107.pdf

6 https://www.lejdd.fr/Societe/Sante/tribune-660-mede­cins-hospi­ta­liers-se-disent-prets-a-la-demis­sion-3937400

7 75 % dans le 1er degré, plus de 60 % dans le 2nd degré selon les orga­ni­sa­tions syndi­cales de l’édu­ca­tion.

8 77, 7 % : part de la popu­la­tion de 5 ans et plus ayant un schéma vacci­nal complet au 12 janvier 2022.

9Des rappels vacci­naux régu­liers – dans des inter­valles qui peuvent s’es­pa­cer en fonc­tion de l’im­mu­nité acquise par la popu­la­tion, et pendant quelques années encore – sont ainsi une pers­pec­tive haute­ment préfé­rable à celle de voir mourir régu­liè­re­ment une part signi­fi­ca­tive de la popu­la­tion mondiale en raison de l’épi­dé­mie. Notre choix est donc clair et cette chance ne doit pas être réser­vée aux citoyen.nes des pays les plus riches.Share on Face­bookShare on Twit­ter

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