29 mars 2026

GES. Réflexions sur le vote RN. Valé­rie Soumaille.

Réflexions sur le vote RN

(…)

 

Et pour­tant le Rassem­ble­ment natio­nal a gagné 8 millions de voix en 20 ans avec une pous­sée élec­to­rale très forte depuis 2017. Ses résul­tats lors de premiers tours d’élec­tions légis­la­tives sont passés de moins de 3 millions de voix en 2017, à un peu plus de 4 millions en 2022 et près de 9.5 millions en 2024 soit 29,3% des voix (NFP 28%, Ensemble pour la Répu­blique 20%). En 2024, il est, au second tour, le premier parti en termes de voix et de pour­cen­tage des suffrages expri­més (32% avec un million de voix de plus que le NFP (25,68%), Ensemble pour la répu­blique 14,5%). Il passe de 8 dépu­té·es en 2017 à 89 en 2022 et 126 en 2024.

L’unité la plus large à gauche, un programme de rupture et la méca­nique des désis­te­ments – quand elle s’est opérée – se sont montrés essen­tiels pour faire barrage à une majo­rité abso­lue du RN à l’As­sem­blée natio­nale, mais n’ont pas fait refluer le nombre de ses élec­teu­rices.

Stop­per la progres­sion fulgu­rante de ce parti sur le champ élec­to­ral néces­site de conti­nuer à dénon­cer sans relâche les idées portées par le RN, ses pratiques, son projet, son impos­ture sociale, écolo­gique, démo­cra­tique et la présence de mili­tant·es poli­tiques de gauche et de syndi­ca­listes dans les espaces où la parole progres­siste est aujourd’­hui peu relayée. Il s’agit aussi et dans le même temps de s’adres­ser aux élec­teu­rices d’ex­trême droite et par la connais­sance de qui ils et elles sont et des raisons de leur choix, d’avan­cer des alter­na­tives convain­cantes à leur vote RN.

L’ex­pli­ca­tion que le FN/RN se déve­lop­pe­rait surtout dans les terri­toires péri­ur­bains où se concen­tre­rait une popu­la­tion blanche relé­guée, déclas­sée, parti­cu­liè­re­ment victime de la crise écono­mique et sociale – celles et ceux qui ont été appe­lé·es les « faché·es pas fachos » – et dont le vote tradui­rait une colère face à l’aban­don, au mépris est contre­dite par un certain nombre d’études socio­lo­giques récentes, basées à la fois sur des données statis­tiques et des entre­tiens sur un temps long sur les lieux de vie des élec­teu­rices RN.

En s’ap­puyant sur la socio­lo­gie poli­tique qui a montré que le vote est l’ex­pres­sion de « préfé­rences struc­tu­rées collec­ti­ve­ment et par affi­ni­tés, et donc tribu­taires des milieux et contextes sociaux où s’ef­fec­tue l’acte élec­to­ral », la plupart des univer­si­taires ont ainsi renoncé à tirer des ensei­gne­ments trop géné­raux et privi­lé­gient des études parcel­laires afin d’exa­mi­ner tous les méandres des choix élec­to­raux. C’est par exemple le cas de Féli­cien Faury qui a enquêté sur les élec­teu­rices du Sud Est, de Benoit Coquard sur celles et ceux des campagnes du Grand Est ou de Violaine Girard qui a étudié une commune péri-urbaine située à 40km de la région de Lyon.

Féli­cien Faury l’ex­plique : il s’agit de comprendre le vote RN « à l’aune des dyna­miques collec­tives et non comme le fruit de biogra­phies singu­lières, de déga­ger des tendances et non des essences » : pour lui « pencher » vers l’ex­trême droite n’est ni inéluc­table, ni irré­ver­sible.

Par ailleurs, comme le souligne Luc Rouban, direc­teur de recherche CNRS au CEVIPOF (Centre de recherches poli­tiques de Sciences Po) « le vote n’est jamais le résul­tat méca­nique d’une repré­sen­ta­tion sur un seul terrain. Il résulte d’ar­bi­trages entre plusieurs dimen­sions de la vie écono­mique et sociale, dans la recherche du compro­mis qui semble le plus accep­table  » à l’élec­teu­rice. Comme celles qui conduisent à un vote pour des candi­dat·es ou partis du reste de l’échiquier poli­tique, les raisons du vote RN sont bien profondes et multiples.

Non pas UN mais DES élec­to­rats du RN 

  • Le vote RN dépend-il du lieu de vie ? 

✓ Les élec­teu­rices sont-ils et elles plus enclin·es à voter RN en terri­toire urbain, péri­ur­bain ou rural ?

Les élec­tions euro­péennes de juin 2024 ont vu le RN arri­ver en tête dans 32 000 des 35 000 communes du Pays soit dans 93% d’entre elles. Le soir du 9 juin, la carte de France était entiè­re­ment brune. Elle l’était aussi le soir du premier tour des légis­la­tives : pour un score France entière de 35.5%, le RN obte­nait 42,2% en terri­toire péri­ur­bain (rural sous influence : commune peu dense située/une aire d’at­trac­tion des villes de 50 000 ou + habi­tant·es), 41,9% en terri­toire rural (rural auto­nome : commune peu dense hors aire d’at­trac­tion des villes ou appar­te­nant à une aire de moins de 50 000 habi­tant·es) et 31% en terri­toire urbain (dense ou de densité inter­mé­diaire).

La compa­rai­son entre vote urbain et vote rural montre un écart impor­tant pour les candi­dat·es d’ex­trême droite (et à la quasi inverse pour celleux de gauche) qui s’ex­plique pour l’es­sen­tiel par le compo­si­tion sociale des terri­toires. Les études montrent en effet que ce qui déter­mine le fait de voter RN, c’est avant tout d’être peu diplô­mé·e et d’ap­par­te­nir plutôt aux caté­go­ries popu­laires, notam­ment la classe ouvrière.

(…)

Pour Benoit Coquard aussi, le survote RN en milieu rural s’ex­plique par le fait que dans les milieux ruraux, il y a une concen­tra­tion des caté­go­ries sociales porteuses du vote RN. « Le fait est qu’en milieu rural la popu­la­tion appar­tient plus à ces caté­go­ries légè­re­ment moins diplô­mées que le reste de la popu­la­tion, plus éloi­gnées des villes univer­si­taires. Les citoyens vivant dans les milieux ruraux exercent plutôt des métiers manuels, plus contrai­gnants physique­ment, des métiers qui ne se télé-travaillent pas. » 

Par ailleurs, les 30–55 ans sont les géné­ra­tions les plus marquées par ce qui commence à deve­nir une fidé­lité élec­to­rale au RN et cela est vrai autant en ville qu’à la campagne.

✓ Est-il juste de diffé­ren­cier les élec­teu­rices du Sud et du Nord de la France ? 

Les élec­teu­rices RN dit·es « du sud » (prin­ci­pa­le­ment du quart Sud-Est de la France) sont souvent oppo­sé·esà celles et ceux dit·es « du Nord » (Nord-Est de la France). Les premier·es seraient plus atta­ché·es à un vote cultu­rel, iden­ti­taire, basé sur un refus de l’im­mi­gra­tion, un rejet de l’is­lam, tandis que les second·es seraient plutôt porteurs et porteuses de moti­va­tions dites « écono­miques » et « sociales » comme la peur du chômage, les inquié­tudes face à la baisse du niveau de vie. Cette oppo­si­tion ne doit pas faire oublier ce qui lie les diffé­rents élec­to­rats du RN et en premier lieu la ques­tion du racisme.

  • Vote-t-on RN selon sa classe sociale ?

Nonna Mayer rappelle que depuis sa créa­tion en 1972 l’élec­to­rat du FN/RN a évolué. Bour­geois aux élec­tions euro­péennes de 1984, c’est en 1988, chez les petit·es arti­san·es et commerçant·es qu’il séduit le plus. Les études montrent que le socle élec­to­ral, désor­mais bien soli­di­fié est consti­tué d’ac­tifs et d’ac­tives popu­laires peu diplô­mé·es, assez souvent proprié­taires de leur loge­ment et vivant plutôt dans le péri­ur­bain et le rural, mais elles montrent aussi que le RN pénètre aujourd’­hui tous les milieux. Lors des élec­tions euro­péennes de juin 2024 la liste conduite par Jordan Bardella est arri­vée en tête dans chaque caté­go­rie socio­pro­fes­sion­nelle : elle obtient 53% des voix chez les ouvrier·es, 40% chez les employé·es mais aussi 20% chez les cadres (à égalité avec Raphaël Glucks­mann) et 29% chez les retrai­té·es, histo­rique­ment peu enclin·es à voter pour le RN. Ce dernier indi­ca­teur est pour Féli­cien Faury « l’un des plus impor­tants » pour le RN car « les retrai­té·es, et a fortiori les retrai­té·es des caté­go­ries sociales supé­rieures, sont celles et ceux qui votent le plus ».

  • Un vote RN en lien avec le niveau d’études

La faible dota­tion en capi­tal cultu­rel est un trait commun et stable dans le temps à tout l’élec­to­rat lepé­niste. Aux légis­la­tives de 2024, parmi l’en­semble des élec­teu­rices, 49% des personnes ayant un niveau de forma­tion infé­rieur au bac ont voté pour un·e candi­dat·e RN (NFP 17%) pour 38% des déten­teurs et déten­trices du seul bacca­lau­réat (NFP 26%), 32% des élec­teu­rices à bac + 2 (NFP 28%) et 22% des bac +3 et plus (NFP 37%). Cepen­dant la propor­tion des élec­teurs et élec­trices du FN puis du RN ayant au moins le niveau de la licence est progres­si­ve­ment passé de 1,5% en 2007, à 15% en 2022, pour atteindre 19% lors des élec­tions euro­péennes de juin 2024 et 20% dans les inten­tions de vote pour le premier tour des légis­la­tives. Pour les cher­cheurs et cher­cheuses, le déclas­se­ment (déca­lage entre la profes­sion occu­pée et le niveau de diplôme) reste un élément d’ex­pli­ca­tion central de ce rallie­ment progres­sif des diplô­mé·es de droite. En moyenne 46% des élec­teu­rices RN sont déclas­sé·es profes­sion­nel­le­ment au regard de leur niveau d’étude. Mais la propor­tion de celles et ceux qui ont voté pour Marine Le Pen au premier tour de l’élec­tion prési­den­tielle de 2022 et qui disposent d’un diplôme d’études supé­rieures au moins du niveau de la licence sont déclas­sé·es profes­sion­nel­le­ment à 67%.

  • Un vote RN en fonc­tion de l’âge ?

Aux 1er tour des élec­tions légis­la­tives de 2024, si les jeunes sont celleux qui ont le plus voté pour le NFP (48% des 18–24 ans et 38% des 25–34 ans), ils et elles ont aussi voté en nombre pour le RN : 33 % des 18–24 ans et 32 % des 25–34 ans.

Le vote RN arrive en tête chez les 35–49 ans (36%), chez les 50–59 ans (40%), chez les 60–69 ans (35%). Il n’y a que chez le plus de 70 ans qu’il arrive en deuxième posi­tion (29%) derrière Ensemble pour la répu­blique (32%)

  • Et le fameux gender­gap ? 

Les chiffres sont ceux se rappor­tant aux femmes et aux hommes.

Les élec­tions euro­péennes de 2024 ont semblé acter la fin d’une diffé­rence récur­rente entre les femmes et les hommes qui voulait que les femmes votent moins pour l’ex­trême droite que les hommes. Ainsi, si le % de femmes votant pour le FN/RN augmente depuis 2012, il a bondi en 2024, passant de 20% en 2019 à 30%pour 32 % des hommes.

Un « effet Marine Le Pen » est souvent avancé, attri­buant la moindre réti­cence des femmes à voter pour le RN à sa dédia­bo­li­sa­tion et au fait que Marine Le Pen soit elle-même une femme. Des expli­ca­tions plus struc­tu­relles sont égale­ment mises en avant en parti­cu­lier la préca­ri­sa­tion crois­sante des emplois dans certains secteurs des services où les femmes sont plus nombreuses et désor­mais aussi soumises à l’in­sé­cu­rité écono­mique que les hommes de classes popu­laires.

Les raisons/ressorts du vote RN

Les élec­to­rats du Rassem­ble­ment Natio­nal ne justi­fient pas leur vote de la même manière, ni ne mani­festent le même atta­che­ment au RN, parti poli­tique. Leur élar­gis­se­ment complexi­fie encore la ques­tion des raisons d’un tel vote.

Un élément semble faire consen­sus entre cher­cheurs et cher­cheuses : les élec­teu­rices RN, n’ont aucune volonté de boule­ver­ser l’ordre établi et sont au contraire nostal­giques d’un passé révolu. Le RN ne s’y est d’ailleurs pas trompé, puisqu’il ne propose rien d’autre que de s’ins­crire dans la trajec­toire pour­sui­vie par le capi­ta­lisme français au cours des dernières décen­nies. Pour Stéfano Palom­ba­rini il s’agit pour le RN de juste promettre de proté­ger d’abord les « vrai­ment français » des consé­quences des crises qui vont conti­nuer de se succé­der dans le cadre d’un néoli­bé­ra­lisme tout sauf mort.

Un deuxième élément est, lui, discuté chez les cher­cheurs et cher­cheuses, c’est celui de l’im­por­tance du racisme dans le choix des élec­teu­rices qui votent pour le RN. 

Féli­cien Faury le rappelle : la plupart des enquêtes élec­to­rales sur le vote d’ex­trême droite convergent pour souli­gner l’im­por­tance cruciale du racisme dans le choix de ce vote, « qu’on le mesure par auto­dé­cla­ra­tion, à l’aune du rejet spon­tané des immi­gré·es et étran­ger·es, de l’hos­ti­lité vis-à-vis des groupes jugés non natifs ou encore des échelles d’eth­no­cen­trisme qui enre­gistrent l’in­ten­sité des préju­gés néga­tifs à l’égard des groupes racia­li­sés ». Selon une enquête de la CNCDH de 2015 parmi les personnes décla­rant une proxi­mité parti­sane avec le FN/RN, 43% se déclarent elles-mêmes « plutôt raciste » et 39% « un peu raciste » soit un total de 82% à s’auto procla­mer comme racistes d’une manière ou d’une autre, ce qui est excep­tion­nel­le­ment élevé par rapport aux citoyen·nes proches d’autres partis poli­tiques.

Mais, beau­coup de débats récents ont mis en oppo­si­tion, d’un côté les moti­va­tions élec­to­rales dites « écono­miques » et « sociales » (la peur du chômage, les inquié­tudes face à la baisse du niveau de vie), et de l’autre des raisons dési­gnées comme « cultu­relles » ou « iden­ti­taires » (le refus de l’im­mi­gra­tion, le rejet de l’is­lam). Or, distin­guer ces moti­va­tions pour­rait reve­nir à se deman­der ce qui compte le plus entre le racisme des élec­teu­rices RN et leurs posi­tions de classe. Outre qu’elle place le racisme tout entier du côté du cultu­rel (en niant les consé­quences propre­ment maté­rielles des discri­mi­na­tions raciales), cette lecture pose problème puisqu’elle fait comme si les enjeux sociaux et raciaux ne pouvaient aller de pair. Vouloir clas­ser les préoc­cu­pa­tions prin­ci­pales en oppo­sant par exemple chômage et immi­gra­tion, c’est empê­cher d’ana­ly­ser les raison­ne­ments par lesquels ils sont juste­ment liés.

La force de l’ex­trême droite n’a pas résidé dans sa capa­cité à impo­ser « un seul  » thème, celui de l’im­mi­gra­tion, dans le débat public, mais plus préci­sé­ment à propo­ser sans relâche des jonc­tions entre cette théma­tique et une liste toujours plus longue d’autres enjeux sociaux, écono­miques et poli­tiques. 

Les articles, ouvrages, entre­tiens de Nona Meyer, Féli­cien Faury, Benoit Coquard, Violaine Girard, Vincent Tiberj analysent le racisme au cœur du vote RN, le struc­tu­rant. Il est en toile de fond de quelques-uns des ressorts du vote RN présen­tés ici.

  • Ce qui semble être une constante : linsa­tis­fac­tion vis-à-vis du système de redis­tri­bu­tion des richesses

✓ La peur du déclas­se­ment

Au premier tour de la prési­den­tielle de 2022, 68% des élec­teu­rices de Marine Le Pen consi­dèrent que la société française est injuste. Mais la réponse appor­tée par les extrêmes droites, n’est pas celle d’une redis­tri­bu­tion sociale plus géné­reuse (ce qui reste l’apa­nage de la gauche) mais celle d’une critique des condi­tions dans lesquelles fonc­tionne le système social français.

Sur le terri­toire de l’enquête de Féli­cien Faury, la région Sud-PACA, les élec­teu­rices ont un emploi plutôt stable, peu délo­ca­li­sable parce que dans le secteur des services, moins expo­sé·es au chômage donc. Ils et elles vivent pour­tant leur situa­tion écono­mique et sociale comme « incer­taine et fragile  », mani­fes­tant une inquié­tude crois­sante à l’égard de leur pouvoir d’achat et de leur niveau de vie. Tout en ayant le senti­ment de « s’en être sorti·es », de n’être « pas à plaindre » ni « dans le besoin », tou·tes conçoivent leur situa­tion écono­mique comme ne permet­tant pas d’en­vi­sa­ger l’ave­nir avec séré­nité qu’il s’agisse de faire face à d’éven­tuelles diffi­cul­tés finan­cières ou d’ac­ci­dents de la vie ou de répondre à des aspi­ra­tions jugées légi­times (être proprié­taire, finan­cer la scola­rité et les études de leurs enfants etc).

Ils et elles se perçoivent comme « trop haut pour béné­fi­cier du soutien de l’état » sans pour autant être dans une situa­tion suffi­sam­ment confor­table : « on n’est pas riche pour autant  ».

✓ Un puis­sant moteur : le ressen­ti­ment

Le ressen­ti­ment s’ac­com­pagne d’une dénon­cia­tion des groupes sociaux du bas qui « reçoivent beau­coup sans rien faire ». La valo­ri­sa­tion du travail propre aux élec­to­rats du RN a ainsi pour revers la condam­na­tion des « assis­té·es » c’est-à-dire des pauvres consi­dé­ré·es comme oisifs et oisives ne cher­chant pas réel­le­ment à obte­nir un emploi alors que comme c’est affirmé régu­liè­re­ment « du travail il y en a ». « On taxe les gens qui travaillent et les bran­leurs on leur donne tout ».

La figure du « bran­leur » recoupe très régu­liè­re­ment, notam­ment dans le Sud-est, celle de l’im­mi­gré·e, de l’étran­ger·e, de l’arabe. L’oc­troi des aides est jugé d’au­tant plus injuste voire scan­da­leux qu’il concerne des personnes qui ne travaillent pas et qui « en plus » se révèlent « moins françaises » que les membres des classes moyennes et popu­laires blanches dont les élec­teu­rices du RN font partie. Le rejet de l’im­mi­gra­tion se fait par la figure de l’im­mi­gré chômeur « volant de manière indi­recte les travailleur·euses français·es par le biais des prélè­ve­ments/coti­sa­tions et donc avec le concours de l’Etat ».

Les élec­teu­rices du RN contri­buent ainsi à orien­ter les juge­ments les plus viru­lents vers « le bas » de l’es­pace social et non par exemple vers les frau­deurs fiscaux des classes supé­rieures. Les formes visibles du chômage et de la pauvreté au café, dans les squares (et il est vrai que les immi­gré·es et descen­dant·es d’im­mi­gré·es du Magh­reb et d’Afrique subsa­ha­rienne sont surex­po­sé·es au chômage et plus encore dans la région Sud-PACA) viennent acti­ver et entre­te­nir quoti­dien­ne­ment le discours hostile aux « assis­té·es » : « voilà à quoi servent nos impôts ! ».

✓ Alors qu’elles et eux travaillent dur et ne sont pas recon­nu·es 

Pour Luc Rouban, le vote RN intègre une reven­di­ca­tion sociale de recon­nais­sance et de méri­to­cra­tie. La France souvent stig­ma­ti­sée par les diri­geant·es des partis de droite comme un pays d’as­sis­té·es, serait plutôt un pays de mépri­sé·es. La mise en rela­tion du niveau de fierté de son métier avec le vote du premier tour de l’élec­tion prési­den­tielle de 2022, montre que c’est dans l’élec­to­rat de Marine Le Pen qu’il est le plus bas. Par ailleurs toujours pour Luc Rouban, seuls 30% des caté­go­ries popu­laires, 37% des caté­go­ries moyennes et 56% des caté­go­ries supé­rieures sont à la fois fiers de leur travail et recon­nus pour celui-ci. Ses études le conduisent à la conclu­sion selon laquelle alors que le travail est peu ou mal reconnu en France, le RN a su capter cette attente d’une recon­nais­sance des métiers et notam­ment de tous les métiers qui font vivre les terri­toires (pêcheurs en Bretagne ou Norman­die, agri­cul­teu­rices).

  • Une autre constante : la peur du déclas­se­ment collec­tif

✓ La peur de la dégra­da­tion répu­ta­tion­nelle de leur commune, quar­tier, maison et du déclas­se­ment collec­tif

Les enquêtes menées par Violaine Girard et Féli­cien Faury se rejoignent : les classes moyennes et certaines frac­tions des classes popu­laires – dont l’ac­ces­sion à la propriété s’ins­crit souvent dans une stra­té­gie d’éloi­gne­ment des cités HLM – craignent l’ar­ri­vée dans leur voisi­nage d’ha­bi­tant·es issues des classes popu­laires les plus basses et des popu­la­tions immi­grées.

Perçue comme « un mauvais présage » la présence et/ou le projet de construc­tion de loge­ments sociaux sont systé­ma­tique­ment asso­ciés à l’ins­tal­la­tion de familles immi­grées. Comme si les personnes non blanches étaient assi­mi­lées à la pauvreté, voire à l’in­sé­cu­rité, marquant néga­ti­ve­ment et déva­lo­ri­sant par leur simple présence les terri­toires où elles s’ins­tallent. Les élec­teu­rices du RN déplorent la fuite de celles et ceux qui en font le choix, renforçant le senti­ment de déclas­se­ment collec­tif de celles et ceux qui restent : « quand vous habi­tez dans un quar­tier qui était plus ou moins riche à une époque et qu’à côté l’im­mi­gra­tion achète (…)avec le bordel (…) lié à tout ça : les cambrio­lages, (…) les brûlages de voitures (…) en fait (…) les gens partent (…) et les popu­la­tions magh­ré­bines achètent parce que c’est moins cher parce que personne d’autre ne veut y habi­ter ».

L’éva­lua­tion subjec­tive de son quar­tier et de ses évolu­tions influe sur les orien­ta­tions élec­to­rales. Les personnes se décla­rant proches du RN pensent plus que la moyenne que la qualité de leur commune/quar­tier s’est dégra­dée au cours du temps. Parmi les causes avan­cées, se trouve aussi plus que la ferme­ture de commerces de proxi­mité dans les centres villes, le type de ceux qui demeurent au cœur des bourgs. Objet de toutes les critiques, les épice­ries arabes, restau­rants turcs, cafés pour les magh­ré­bins sonnent comme un indice néga­tif de l’évo­lu­tion du centre-ville et sont parti­cu­liè­re­ment sujets de stra­té­gies d’évi­te­ment.

✓ Le schème de l’in­va­sion

Les bars repris par des immi­grés musul­mans ne proposent plus d’al­cool. Pour Féli­cien Faury « cette parti­cu­la­rité parce qu’elle contre­dit les habi­tudes de consom­ma­tion du groupe majo­ri­taire fait partie inté­grante du réper­toire des indi­gna­tions ordi­naires locales s’in­sé­rant aisé­ment au sein des discus­sions quoti­diennes  ».

(…)

✓ Une menace symbo­lique mais aussi écono­mique

Cette « inva­sion  » est perçue comme une menace symbo­lique pour le style de vie domi­nant de ces terri­toires mais aussi comme un risque propre­ment écono­mique qui pèse sur les inves­tis­se­ments rési­den­tiels des habi­tant·es.

(…)

✓ Le senti­ment d’être coin­cé·es

Les élec­teu­rices RN du Sud-PACA qui n’ap­par­tiennent ni aux classes supé­rieures, ni au groupe double­ment subal­terne que sont les classes popu­laires racia­li­sées, se disent coin­cé·es entre des espaces enviés mais inabor­dables d’un côté, indé­si­rables et repous­soirs de l’autre.

Mais la rési­gna­tion liée à l‘aug­men­ta­tion des prix provoquée par linstal­la­tion des plus aisé·es contraste avec la manière dont les présences non blanches asso­ciées à l’im­mi­gra­tion sont au contraire perçues comme évitables. Dans les discours, l’im­mi­gra­tion devient un fait social poli­ti­sée au sens où il est à leurs yeux tout à fait possible, si les poli­tiques le souhai­taient réel­le­ment, de régu­ler de façon très restric­tive les flux migra­toires voire de les inver­ser par les recon­duites aux fron­tières et les expul­sion.

  • Des terri­toires diffé­rents mais un même désir daffir­mer son appar­te­nance au groupe majo­ri­taire 

L’es­pace social est struc­turé et contraint racia­le­ment. Le racisme du vote des élec­teu­rices du RN et les justi­fi­ca­tions qui l’en­tourent ne peuvent être rame­nés à une réalité stric­te­ment indi­vi­duelle, décon­nec­tés des struc­tures et insti­tu­tions dans lesquelles ils s’in­sèrent. Pour Féli­cien Faury voter à l’ex­trême droite, c’est souhai­ter agir (à son échelle) sur la « struc­ture raciale de la société  ».

✓ Voter à l’ex­trême droite c’est aussi se posi­tion­ner dans la hiérar­chie raciale

Alors qu’il n’existe de mino­ri­tés que dans leur mise en rapport avec un groupe instauré comme majo­ri­taire, et inver­se­ment, voter RN peut être vécu comme une moda­lité d’in­clu­sion au sein du groupe majo­ri­taire et de démar­ca­tion avec les groupes mino­ri­sés. Une façon parmi d’autres de se main­te­nir ou de se réhaus­ser symbo­lique­ment dans la hiérar­chie raciale telle qu’elle est perçue à l’échelle indi­vi­duelle.

Pour rappel, cette hiérar­chie conduit à ce que certaines migra­tions soient bien davan­tage refu­sées que d’autres. En 2022, 77% des élec­teu­rices de Marine Le Pen distin­guaient le cas des réfu­gié·es ukrai­nien·­nesde celui des migrant·es non euro­péen·nes.

Dans le sud-PACA, l’op­po­si­tion entre les migrant·es parfois dits « euro­péen·nes » et les autres, magh­ré­bin·e­set turc·ques prin­ci­pa­le­ment, est très fréquente. Cette distinc­tion fait d’ailleurs souvent écho à l’his­toire fami­liale des élec­teu­rices dont beau­coup ont des origines polo­naises, italiennes, espa­gno­les… même si celles-ci remontent à plusieurs géné­ra­tions.

(…) Cette inté­gra­tion ou celle de leurs aïeux présen­tée comme réus­sie permet de légi­ti­mer les posi­tions xéno­phobes vis-à-vis des migra­tions non blanches, des « autres » immi­gré·es qui à « quelques excep­tions près ne respectent pas le pays ». A une xéno­pho­bie conçue comme hosti­lité indif­fé­ren­ciée, on oppose un ciblage des aver­sions. Voter RN, « c’est pas être raciste : c’est les arabes qui nous emmerdent c’est pas pareil ».

✓ Voter RN c’est acter sa qualité de bon·ne français.e et tenter d’échap­per à sa propre mino­ri­sa­tion

Par ailleurs mani­fes­ter de l’hos­ti­lité à l’égard de certaines mino­ri­tés ethno­ra­ciales permet de marquer sa propre assi­mi­la­tion. Le rejet des immi­gré·es non-blancs et non blanches et de leur descen­dant·es permet de s’in­clure ou de se main­te­nir au sein du groupe majo­ri­taire d’un point de vue racial. Il faut pouvoir dési­gner moins blanc que soi pour pouvoir prétendre être inté­gré·e au groupe blanc. (…)

Les cher­cheurs et cher­cheuses le constatent « Stig­ma­ti­ser plus stig­ma­ti­sable que soi, le prou­ver par un vote d’ex­trême-droite, c’est acter sa qualité de bon français qu’il devient plus diffi­cile d’as­si­mi­ler à l’inas­si­mi­lable ».

Souvent présenté ou vécu comme un vote protes­ta­taire ou anti­sys­tème le choix élec­to­ral du RN appa­raît donc comme un vote avant tout d’in­té­gra­tion, de mise en confor­mité avec le groupe natio­nal majo­ri­taire. « Voter RN c’est faire preuve du rejet d’un « eux » pour être inté­gré·e à des « nous » vecteurs de respec­ta­bi­lité, pour ainsi dire « montrer patte blanche » comme le résume Féli­cien Faury. C’est aussi chez des indi­vi­dus domi­nés du point de vue du système de classes, une manière de conser­ver ou forti­fier sa posi­tion domi­nante sur le plan racial, au sein de l’es­pace social, d’échap­per à l’éven­tua­lité d’être soi-même mino­ri­sé·e.

  • Quand le vote RN appa­rait comme une alter­na­tive légi­time

Dans la confi­gu­ra­tion natio­nale actuelle, le vote Le Pen se dit et s’as­sume de plus en plus faci­le­ment. Si les élec­teu­rices ont conscience que voter pour Marine Le Pen est un choix élec­to­ral poten­tiel­le­ment stig­ma­ti­sant, les travaux de Benoit Coquard et Féli­cien Faury montrent que c’est loin d’être le cas dans leur vie quoti­dienne, au cours des inter­ac­tions concrètes avec leurs proches et leurs connais­sances.

Pour beau­coup le vote RN est un vote normal, au sens où il se conforme aux « normes socio­po­li­tiques locales » et rencontre l’as­sen­ti­ment des personnes avec lesquelles les élec­teurs et élec­trices partagent des expé­riences de vie communes. La conso­nance poli­tique des entou­rages fonc­tionne pour tous les milieux sociaux et poli­tiques, pour toutes les orien­ta­tions élec­to­rales, et le vote RN ne fait pas excep­tion. Tou·tes les élec­teurs et élec­trices rencon­tré·es par Féli­cien Faury ou Benoit Coquard ont en effet autour d’elles et eux des person­nages qui partagent leurs préfé­rences élec­to­rales (proches fami­liaux, connais­sances profes­sion­nelles ou amicales, parfois juste voisins). Benoit Coquard et Violaine Girard témoignent du fait que dans les terri­toires ruraux du Grand-Est en déclin du fait de la désin­dus­tria­li­sa­tion, ou péri­ur­bains de la région de Lyon actifs du fait de l’ins­tal­la­tion d’en­tre­prises de secteurs variés (logis­tique, textile) ouvrier·es, employé·es et chômeurs et chômeuses sont cultu­rel­le­ment proches des petits patrons et arti­sans qui, ayant réussi, appa­raissent comme exemples à suivre, et des autres membres de la petite bour­geoi­sie locale pour­voyeuse de postes. Ils partagent de mêmes loisirs – la chasse et le foot­ball notam­ment –, témoignent d’un même atta­che­ment à la propriété indi­vi­duelle et de mêmes repré­sen­ta­tions rela­tives aux « assis­té·es ». Benoit Coquard fait part de tous ces temps d’échanges que repré­sentent, en rura­lité, les dépla­ce­ments profes­sion­nels en camion­nette avec le chef d’équipe et/ou le patron au cours desquels la conver­gence de points de vue sur les valeurs, les goûts, la distance vis-à-vis du monde scolaire « et du pôle cultu­rel large­ment asso­cié aux grandes villes  » s’ex­priment, renfor­cée notam­ment par l’ab­sence des contre discours que pour­raient appor­ter des orga­ni­sa­tions syndi­cales inexis­tantes dans ces terri­toires. Patrons et notables locaux, fière­ment de droite et d’ex­trême droite, se font les relais infor­mels de partis poli­tiques, impo­sant l’idée d’une méri­to­cra­tie par le travail qui justi­fie à la fois le respect d’une hiérar­chie sociale par le capi­tal écono­mique et la stig­ma­ti­sa­tion des plus précaires. On imagine la diffi­culté pour un·e ouvrier·e ou un·e employé·e à se décla­rer publique­ment de gauche, quand se dire « de droite » ou « pour Le Pen », c’est déjà(dans les logiques répu­ta­tion­nelles dont Benoit Coquard dit qu’elles sont omni­pré­sentes dans ses enquêtes)s’as­su­rer un mini­mum de respec­ta­bi­lité.

Le vote RN est la résul­tante de deux proces­sus : un vote pour avec des raisons vali­dées collec­ti­ve­ment de choi­sir un bulle­tin Le Pen, mais aussi un vote contre, de rejet, lui aussi validé collec­ti­ve­ment, des autres partis poli­tiques poten­tiel­le­ment concur­rents au RN.

✓ « Si l’ex­trême est en réalité la norme, alors ce choix élec­to­ral cesse d’être déviant ».

La norma­li­sa­tion poli­tique du RN passe par sa norma­li­sa­tion sociale, par des proces­sus qui conduisent à ce que voter RN devient non plus honteux mais accepté, voire valo­risé, dans certains milieux et dans certains groupes. Pour les cher­cheurs et cher­cheuses « il est frap­pant de consta­ter que beau­coup d’élec­teurs et élec­trices RN évoquent le carac­tère géné­ra­lisé de leurs propres opinions et ressen­tis « tout le monde pense ça ici », « tout le monde vous le dira », « je suis pas le seul à dire ça » ».  Cette dimen­sion collec­tive et parta­gée produit de puis­sants effets de vali­da­tion du bien-fondé de cette préfé­rence élec­to­rale, qui permettent en retour de neutra­li­ser les diverses stig­ma­ti­sa­tions dont ce vote peut encore faire l’objet.

Les succès élec­to­raux crois­sants du RN dans certains terri­toires légi­ti­ment encore, par un méca­nisme d’auto-renfor­ce­ment, ce même vote au niveau indi­vi­duel. Partagé par un nombre crois­sant d’élec­teu­rices, le vote RN peut alors être présenté non plus comme patho­lo­gique mais « logique », non plus extrême mais « bien normal ».

Le vote RN n’est pas un repli sur soi, ni une crise du lien social mais au contraire le produit de socia­bi­li­tés parta­gées et la marque d’un senti­ment d’ap­par­te­nance à certains groupes sociaux auxquels on s’iden­ti­fie posi­ti­ve­ment. Les élec­teu­rices inter­ro­gé·es ont toute­fois conscience qu’il reste stig­ma­tisé dans d’autres régions de l’es­pace social, au sein d’autres frac­tions de classes.

✓ L’ex­pé­rience authen­tique pour parer les juge­ments néga­tifs (de la gauche)

Les juge­ments néga­tifs sur le vote Le Pen peuvent être ressen­tis par ses élec­teu­rices comme une mise en accu­sa­tion de leur propre être social par des personnes qui n’ont pour­tant jamais été à leur place. D’où, par compen­sa­tion, la légi­ti­ma­tion de ce vote par le récit d’un vécu, de situa­tions concrètes, qui procure un crédit symbo­lique à oppo­ser à ceux qui pensent « savoir sans avoir vu, connaître sans avoir connu  ».

Le vote RN s’ins­crit dans ce senti­ment d’avoir subi des épreuves et décou­vert progres­si­ve­ment une certaine vérité sur la conflic­tua­lité de la vie sociale. Et ce, à l’in­verse de ces indi­vi­dus (très souvent assi­mi­lé·es à la gauche) « qui ne voient pas le problème parce qu’ils n’en ont pas, qui donnent des leçons parce que la vie ne leur en a pas donné  ». Il est repro­ché alors à ce camp poli­tique une forme de suffi­sance et d’hy­po­cri­sie. Ces gens qui s’af­firment de gauche pensent toujours mieux savoir tout en béné­fi­ciant de condi­tions de vie rela­ti­ve­ment privi­lé­giées.

  • Le rejet des élites cultu­relles

Cette figure mora­li­sa­trice est incar­née par les profs, les artistes, parfois aussi les jour­na­listes, soit les caté­go­ries les plus pour­vues en capi­tal cultu­rel et spécia­li­sées dans l’usage de la parole et des symboles. Pour les élec­teu­rices du RN ce sont ces élites propre­ment cultu­relles qui suscitent le plus d’hos­ti­lité et de défiance.

La faiblesse rela­tive du capi­tal cultu­rel des élec­teu­rices RN par rapport à leur capi­tal écono­mique, et en parti­cu­lier au sein de l’élec­to­rat lepé­niste du Sud-PACA, a des impli­ca­tions impor­tantes sur les manières subjec­tives d’ap­pré­cier sa propre place au sein de la société. De fait, celles et ceux rencon­tré·es par Féli­cien Faury, Benoit Coquard ou Violaine Girard ont le senti­ment de devoir leur posi­tion sociale moins à leurs inves­tis­se­ments scolaires qu’à leurs efforts au sein de la sphère profes­sion­nelle. « C’est le travail, plus que l’école qui leur a permis d’ac­cé­der à un emploi (rela­ti­ve­ment stable) et à un petit patri­moine (l’achat d’une maison notam­ment) ». Ce type de trajec­toire et de posi­tion­ne­ment se traduit par la valo­ri­sa­tion d’un style de vie orienté davan­tage vers la réus­site écono­mique que vers l’ac­cès à des ressources cultu­relles. C’est alors une certaine forme de « mépris de classe  », qui est ici perçu dans les leçons données par les petites élites cultu­relles. A contra­rio Féli­cien Faury et Benoit Coquard ont observé au sein des groupes qu’ils étudiaient une valo­ri­sa­tion des élites plus stric­te­ment écono­miques y compris locales (les chefs d’en­tre­prise connus, le petit patro­nat) qui « ont réussi en travaillant  ».

Toute­fois, la figure valo­ri­sée du « bon patron » ou du « type qui a bien mené son affaire » s’op­pose à des figures néga­tives de banquiers, rentiers, grands patrons, parfois action­naires qui « se gavent  » en accu­mu­lant de l’argent de façon indue et exces­sive et s’écartent ainsi d’une écono­mie morale valo­ri­sant le travail, le mérite, et la mesure. Dénon­cée lorsqu’elle est exubé­rante et osten­ta­toire, la richesse est aussi poin­tée du doigt lorsqu’elle est jugée illé­gi­time, béné­fi­ciant à des « fils-à-papa », des grands proprié­taires ou « finan­ciers  », qui « regardent juste l’argent rentrer ». Pour autant, l’hos­ti­lité des élec­teu­rices du RN à l’en­contre des groupes domi­nants du pôle écono­mique est large­ment plus restreinte que celle réser­vée aux groupes forte­ment dotés en capi­tal cultu­rel.

  • L’aver­sion élec­to­rale de la gauche

Les affi­ni­tés et aver­sions entre­te­nues par les élec­teu­rices RN vis-à-vis d’autres groupes sociaux se retrouvent dans leurs manières de juger les diffé­rentes forma­tions parti­sanes. La gauche étant consi­dé­rée comme systé­ma­tique­ment favo­rable aux immi­gré·es et oubliant que l’abs­ten­tion élec­to­rale de ces groupes est parti­cu­liè­re­ment forte dans les quar­tiers popu­laires, il est rela­ti­ve­ment acquis que les mino­ri­tés votent en faveur de ce camp poli­tique. La gauche est donc le nom donné par les élec­teu­rices RN à cette synthèse poli­tique amal­ga­mant « culti­vé·es » et « mino­ri­tés » et allant de ce fait à l’en­contre, sur tous les plans, de leurs propres inté­rêts.

  • Mais de la droite aussi

Si l’aver­sion élec­to­rale envers la droite est moindre, les travaux de Féli­cien Faury témoignent toute­fois de la perte gran­dis­sante de légi­ti­mité de ce camp poli­tique aussi. A l’échelle natio­nale et dans les dernières décen­nies, c’est la droite déçue bien plus que la gauche qui a avant tout alimenté les succès lepé­nistes. Les critiques portent sur le rapport à l’argent des élu·es de droite, leur richesse, les affaires de corrup­tion, qui renforcent le ressen­ti­ment à l’en­contre d’une droite qui « se gave  » et qui « n’est pas là pour nous  ». La délé­gi­ti­ma­tion progres­sive des partis concur­rents de l’ex­trême droite et des groupes qu’ils repré­sentent renforce ainsi, lorsqu’elle ne pousse pas à l’abs­ten­tion, la légi­ti­mité du vote RN.

  • Au sein d’une défiance géné­ra­li­sée des poli­tiques, un vote en conscience

D’où qu’ils et elles viennent, les acteurs et actrices poli­tiques sont le plus souvent envi­sa­gé·es comme un tout, susci­tant un même scep­ti­cisme, une sorte de méfiance de prin­cipe quand il ne s’agit pas de marques de dégoût. Féli­cien Faury parle d’une tendance crois­sante à l’in­dif­fé­ren­cia­tion dans la percep­tion des posi­tion­ne­ments au sein du champ poli­tique. Parce qu’ils et elles ne vivent « abso­lu­ment pas comme nous », ils et elles ne peuvent être sensibles aux préoc­cu­pa­tions quoti­diennes des citoyen·nes qu’ils et elles sont suppo­sé·es repré­sen­ter. Très fréquem­ment taxé·es de « profi­teurs » voire de « pour­ris » ou de « voleurs  » qui utilisent leur posi­tion de pouvoir à des fins person­nelles et finan­cières, les poli­tiques sont aussi accu­sé·esd’être de « beaux parleurs » utili­sant leurs « beaux discours » pour mieux « nous la mettre à l’en­vers ».

(…)

  • Un vote aussi parfois enthou­siaste

Un même geste élec­to­ral peut se traduire par une gamme variée de niveaux d’adhé­sion. Il est à noter que même sur fond de désin­té­rêt gran­dis­sant pour la poli­tique, le RN et plus encore la figure de Marine Le Pen, peuvent égale­ment être sources d’es­poir. Les élec­teu­rices disent comprendre ce que dit Marine Le Pen et ont par consé­quent le senti­ment que Marine Le Pen les comprend. Les discours activent des dispo­si­tions xéno­phobes latentes, lesquelles vont être nour­ries et renfor­cées par l’es­poir d’un chan­ge­ment de l’ordre social et notam­ment racial exis­tant. Marine Le Pen assure à ses élec­teurs et élec­trices des prises sur le monde social et poli­tique qui les entourent. Même si l’en­semble du programme du RN reste peu connu, l’at­ta­che­ment éprouvé pour la figure, les paroles et les idées de « Marine » vient légi­ti­mer cette option élec­to­rale dans son ensemble. Pour Féli­cien Faury « L’iden­ti­fi­ca­tion a un parti, connu et reconnu ici par sa prési­dente, vient servir de filtre percep­tif : Pour les élec­teurs et élec­trices RN, Marine Le Pen fait foi et consti­tue dès lors leur prin­ci­pal repère élec­to­ral ». On la connait, on l’iden­ti­fie, on s’en souvient. Si cette marque Le Pen fonc­tionne comme repous­soir pour des parts encore impor­tantes de l’élec­to­rat, elle permet aussi de conso­li­der la confiance d’élec­teurs et élec­trices qui penchent vers l’ex­trême droite mais sont poten­tiel­le­ment tenté·es par l’abs­ten­tion. De ce point de vue la longé­vité poli­tique paie, par l’em­preinte qu’elle permet de lais­ser dans la mémoire élec­to­rale des citoyen·nes notam­ment chez celles et ceux pour qui, et ce sont les plus nombreuses et nombreux, la poli­tique n’est pas un enjeu central dans leur exis­tence.

  • Un vote RN dédra­ma­tisé

La dédra­ma­ti­sa­tion d’une possible victoire de Marine Le Pen à l’élec­tion prési­den­tielle est régu­liè­re­ment justi­fiée par l’im­puis­sance des poli­tiques de manière géné­rale à chan­ger quoi que ce soit ou du fait des contre-pouvoirs suppo­sés puis­sants dans le contexte français. En outre, la poten­tielle culpa­bi­lité de voter RN est surmon­tée par les élec­teu­rices qui ne jugent pas ce parti aussi dange­reux qu’on le présente parfois.

Féli­cien Faury a pu consta­ter à quel point l’idée que le RN se serait trans­formé en un parti moins radi­cal s’im­pose comme une vérité admise et sert de justi­fi­ca­tion spon­ta­née au vote pour Marine Le Pen. Jean-Marie Le Pen et sa fille sont très souvent compa­ré·es, le premier étant régu­liè­re­ment quali­fié de « fou  » ou de « violent  » quand la seconde béné­fi­cie des allures de la respec­ta­bi­lité et de l’apai­se­ment.

Ainsi, même si la préfé­rence natio­nale consti­tue toujours la clé de voûte du programme lepé­niste, que les conti­nui­tés de son projet poli­tique l’em­portent sur les ruptures, il semble évident pour une part crois­sante de l’élec­to­rat que « quand même la fille n’est pas le père », que « aujourd’­hui n’est plus autre­fois, il ne faut pas exagé­rer ».

Si l’on en croit les enquêtes d’opi­nion alors que le parti lepé­niste a été consi­déré comme un danger pour la démo­cra­tie par une très large majo­rité de la popu­la­tion française jusqu’à la fin des années 2000, cet avis n’est désor­mais partagé, pour la première fois, que par moins de la moitié des élec­teu­rices. C’est cette évolu­tion dans la percep­tion géné­rale du RN qui permet à certaines personnes globa­le­ment peu inté­res­sées par la poli­tique, plutôt à droite mais se décri­vant comme une personne « pas du tout extré­miste » de fran­chir le pas et de dépo­ser un bulle­tin Marine Le Pen dans l’urne. La petite musique de la dédia­bo­li­sa­tion est bien parve­nue à s’an­crer dans les repré­sen­ta­tions communes faisant du vote pour l’ex­trême-droite un acte dédra­ma­tisé, presque banal.

Valé­rie Soumaille

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